LIVRE III
sceptre, serrer ou lascher les resnes de la domination.
Après ceste cognoissance d'Estat, qui est comme un préalable, la première des choses requises est la vertu tant nécessaire au souverain, non tant pour soy que pour l'Estat. Il est premièrement bien convenable que celuy qui est par dessus tous soit le meilleur de tous, selon le dire de Cyrus. Et puis il y va de sa réputation ; car le bruit commun recueille tous les faicts et dicts de celuy qui le maistrise ; il est en veue de tous et ne se peust cacher non plus que le soleil. Dont ou en bien ou en mal on parlera beaucoup de luy. Et il importe de beaucoup et pour luy et pour l'Estat en quelle opinion il soit. Or non -seulement en soy et en sa vie le souverain doibt estre revestu de vertu ; mais il doibt soigner que ses subjects lui ressemblent. Car comme ont dit tous les sages, l'Estat, la ville, la compagnie, ne peust durer ny prospérer, dont la vertu est bannie. Et ceux-là equivoquent bien lourdement qui pensent que les princes sont tant plus asseurés que leurs subjects sont plus meschans ; à cause, disent-ils, qu'ils en sont plus propres et plus nais à la servitude et au joug : Patienliores servitulis, quos non decet esse nisi servos *, car au rebours les meschans supportent impatiemment le joug, et les bons et débonnaires craignent beaucoup plus qu'ils ne sont à craindre : Pessimus quisque asperrime reclorem palitur^ :
Contra facile imperium in bonosz,
qui metuentes magis quam metuendi'". Or le moyen très puissant pour les induire et former à la vertu , c'est l'exemple du prince ; car comme l'expérience le monstre, tous se moulent au patron et modèle du prince. La raison est que l'exemple presse plus que la loy. C'est une loy muette, laquelle a plus de crédit que le commandement: Nec tam imper io nobis opus
(1) Supportant la servitude plus patiemment qu'il ne convient à des hommes , à moins qu'ils ne soient esclaves. Plin. Paneg. c. 45.
(2) Ce que craint le plus un méchant, c'est d'avoir un maître. Sall. ad Cœsar. de Rep. ordin. orat. I. initio ferè.
(3) II est au contraire bien facile de commander aux bons. Plaut. in Milit. act. III, se. I, v. 17.
(4) Qui craignent plus qu'ils ne sont à craindre. Sall. Beltum Jug. c. 20.