CHAP. IL
est quam exemplo* : — et mitius jubetur exemplo~. Or, tousjours les yeux et les pensées des petits sont sur les grands, admirent et croyent tout simplement que tout est bon et excellent ce qu'ils font; et d'autre part ceux qui commandent pensent assez enjoindre et obliger les inférieurs à les imiter en faisant seulement. La vertu est donc honorable et proffitable au souverain, et toute vertu.
Mais par preciput et plus spécialement la pieté, la justice, la vaillance, la clémence. Ce sont les quatre vertus principesques et princesses en la principauté. Dont disoit Auguste ce tant grand prince : «La pieté et la justice déifient les princes. » Et Seneque dict que la clémence convient mieux au prince qu'à tout autre3. La pieté du souverain est au soin qu'il doibt employer à la conservation de la religion, comme son protecteur. Cela faict à son honneur et à sa conservation propre ; car ceux qui craignent Dieu n'osent attenter ny penser chose contre le prince qui est son image en terre, ny contre l'Estat; car, comme enseigne souvent Lactance4, c'est la religion qui maintient la société humaine, qui ne peust autrement subsister et se remplira tost de meschancetés, cruautés bestiales, si le respect et la crainte de religion ne tient les hommes en bride. Et au contraire l'Estat des Romains s'est accreu et rendu si florissant, plus par la religion, disoit Ciceron mesme, que par tous autres moyens. Parquoy le prince doibt soigner que la religion soit conservée en son entier selon les anciennes cérémonies et loix du pays, et empescher toute innovation et brouillis en icelle, chastier rudement ceux qui l'entreprennent; car certainement le changement en la religion et l'injure faite à icelle, traine avec soy un changement et empirement en la republique, comme discourt très bien Mecenas à Auguste.
Après la pieté vient la justice, sans laquelle les Estats ne sont que brigandage, laquelle le prince doibt garder et faire valoir et en soy et aux autres ; en soy, car il faut abominer ces
(1) Nous obéissons beaucoup mieux à l'exemple qu'aux ordres. Plin. in Paneg. c. 45.
(2) La plus douce manière de commander, c'est par l'exenk pie. Pacat. Paneg. p. 122, éd. de Henri Eslienne.
(3) Sén. de Clément, liv. I, c. 5.
. (i) De Iru Deij c. 12 et 13.
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
paroles tyranniques et barbares, qui dispensent les souverains de toutes Ioix, raison, équité, obligation ; qui les disent h'estre tenus à aucun autre debvoir qu'à leur vouloir et plai- ' sir; qu'il n'y a point de loix pour eux 5 que tout est bon et juste, qui accommode leurs affaires; que leur équité est la force, leur debvoir est au pouvoir. Principi leges nemo scripsit1 : — licet, si libeï2. — In summâ fortuné id œquius quod validius5 : — nihil injustum quod fructuosum 4.
Sanctitas, pietas, fides, Privata bona sunt : qua juvat reyes eants.
Et leur opposer les beaux et saincts advis des sages, que plus doibt estre reiglé et retenu, qui plus a de pouvoir. La plus grande puissance doibt estre la plus estroitte bride. La reigle du pouvoir est le debvoir :
Minimum decet libère qui nimium licet6.
Non fas potenies,posse fieri quod nefas"1. Le prince donc doibt estre le premier juste et équitable, gardant bien et inviolablementsafoy, fondement de justice à tous et un cbascun, quel qu'il soit. Puis il doibt faire garder et maintenir la justice aux autres-, car c'est sa propre charge et il est installé pour cela. Il doibt entendre les causes et les parties, rendre et garder à cbascun ce qui luy appartient equitablement selon les loix, sans longueur, chicanerie, involution de procès, chassant et abolissant ce vilain et pernicieux mestier de plaiderie, qui est une foire ouverte, un légitime et honorable brigandage, concessum latrocinium*, évitant la mul-
(1) Jamais il n'y eut de lois écrites pour les princes. Plin. Paneg. c. it>.
(2) Tout ce qui leur plait leur est permis. Spart, in Anton. Came, ferè in fine.
(ô) Dans une liante fortune, ce qu'il y a de plus juste est ce qu'il y a de plus avantageux. Tac. Annal, liv. XV, c. 1, ferè in fine.
(4) Rîën de ce qui est utile n'est injuste. Tttucm liv. VI, sect. XIV.
(5) La sainteté, la piété, la foi sont des vertus faites pour des particuliers; que les rois agissent à leur volonté. Sën. Thyestes, act. II, se. I, v. 2tc.
(C) Celui à qui tout est permis est celui à qui il convient le moins d'agir en toute liberté. Sén. Troad. act. II, se. IV, ■f. 534.
(7) Les puissants n'ont pas le droit de faire ce qui serait criminel. Euuip. in Ilecub. v. 282.
(t) Un brigandage admis. COLUM. liv. I, in Prœfat.
tiplicité de loix et ordonnances, lesmoignage de republique malade : Corruptissimœ reipublicœ plurimœ leges*, comme force médecines et emplasîres, du corps mal disposé, affin que ce qui est estably par bonnes loix ne soit destruit par trop de ioix. Mais il est à sçavoir que la justice, vertu et probité du souverain, chemine un peu autrement que celle des privés ; elle a ses alleures plus larges et plus libres à cause de la grande , pesante et dangereuse charge qu'il porte et conduit ; dont il luy convient marcher d'un pas qui semblerait aux autres détraqué et desreiglé, mais qui luy est nécessaire, loyal et légitime. Il luy faut quelques fois esquiver et gauchir, mesler la prudence avec la justice, et, comme l'on dict, coudre à la peau de lion, si elle ne suffit, la peau de renard. Ce qui n'est pas tousjours et en tout cas. mais avec ces trois conditions, que ce soit pour la nécessité ou évidente et importante de l'utilité publique (c'est-à-dire de l'Estat et du prince, qui sont choses conjoinctes) à laquelle il faut courir ; c'est une obligation naturelle et indispensable, c'est tousjours estre en debvoir que procurer le bien public.
Salus populi suprema lex esto2.
Que ce soit à la deffensive et non à l'offensive; à se conserver et non à s'agrandir; à se garantir et sauver des tromperies et finesses, ou bien meschancetés et entreprises dommageables, et non à en faire. Il est permis de jouer à fin contre fin, et près du renard le renard contrefaire. Le monde est plein d'artifices et de malice ; par fraudes et tromperies ordinairement les Estats sont subvertis, dit Aristote. Pourquoi ne sera - 1 - il loisible , mais pourquoy ne sera-t-il requis d'empescher et destourner tels maux, et sauver le public par les mesmes moyens que l'on le veust miner et ruiner? Vouloir tousjours et avec telles gens suyvre la simplicité et le droit fil de la vraye raison et équité, ceseroit souvent trahir l'Estat et le perdre. Il faut aussi que ce soit avec mesure et discrétion, affin que l'on n'en abuse pas et que les meschans ne prennent d'icy occasion de faire passer et valoir leurs meschancetés j
(i) Beaucoup de lois sont la preuve d'une grande corruption dans la république, tac. Annal, liv. III, c. 27.
(2) Que le salut public soit la suprême loi. Cic. de LegibuSj liv. III, c. 3.