LIVRE III, CHAP. II
car il n'est jamais permis de laisser la vertu et l'iionneste pour suyvre le vice et le deshonneste. Il n'y a point de composition ou compensation entre ces deux extrémités. Parquoy arrière toute injustice, perlidie, trahison et desloyauté; maudite la doctrine de ceux qui enseignent (comme a esté dict) toutes choses bonnes et permises aux souverains ; mais bien est-il quelqueslbis requis de mesler l'utile avec l'honneste et entrer en composition et compensation des deux. Il ne faut jamais tourner le dos à l'honneste, mais bien quelquesfois aller à l'entour et le costoyer, y employant l'artifice et la ruse -, car il y en a de bonnes, honnestes et louables, dict le grand saint Basile, xeùsiit -ml sTtKivzrn» nctvovpyCow1, et faisant pour le salut public comme les mères et médecins qui amusent et trompent les petits enlans et les malades pour leur santé. Bref, faisant à couvert ce que l'on ne peust ouvertement, joindre la prudence à la vaillance, apporter l'artifice et l'esprit où la nature et la main ne sulfit ; eslre, comme dict Pindare2, lyon aux coups et renard au conseil; colombe et serpent, comme dict la vérité divine.
Et pour traicter cecy plus distinctement, est requise au souverain la deffiance et se tenir couvert, sans toutesfois s'esloigner de la vertu et l'équité. La deffiance, qui est la première, est du tout nécessaire ; comme sa contraire, la crédulité et lasche fiance est vicieuse et très dangereuse au souverain. Il veille et doibt respondre pour tous ; ses fautes ne sont pas légères ; parquoy il y doibt bien adviser. S'il se fie beaucoup, il se descouvre et s'expose à la honte et à beaucoup de dangers, opportunus fit injuriée5, voire il convie les perlides et les trompeurs qui pourroient avec peu de danger et beaucoup de recompense commettre de grandes meschancetés.
Aditum nocendi perfido prœstat fidcs*.
Il faut donc qu'il se couvre de ce bouclier de deffiance que les sages ont estimé une grande partie de prudence et les nerfs de sagesse, c'est-
(1) Une ruse belle et louable. Basil, in Prov. T. I.
(2) Pind. lslhm. ode 4, v. 79.
(3) L'injure peut facilement l'atteindre. Salixst. Bellum Jugurth.
(•*) La bonne foi donne au perfide toute facilité pour nuire. Sen. in QEdip. act. III, v. G8G
à-dire veiller, ne rien croire, de tout se garder, et à cela l'induict le naturel du monde tout confit en menteries, feint, fardé et dangereux, nommément près de luy en la cour et maisons des grands. Il faut donc qu'il se fie à fort peu de gens et iceux cognus de longue main et essayés souvent -, et encores ne faut-il qu'il leur lasche et abandonne tellement toute la corde qu'il ne la tienne tousjours par un bout et n'y aye l'œil. Mais il faut qu'il couvre et desguise sa deffiance, voire qu'en se déifiant il face mine et visage de se fier fort ; car la deffiance ouverte injurie et convie aussi bien à tromperie que la trop lasche fiance ; et plusieurs monstrant crainte d'estre trompés ont enseigné à l'estre : MuUi fallere docuerunt, dum liment falli *.; comme au contraire la fiance déclarée a faict perdre l'envie de tromper, a obligé à loyauté et engendré fidélité : Vult quisque sibi credi, et habita fides ipsam plerumque obligat fidem 2.
De la deffiance vient la dissimulation, son engeance; car si celle-là n'estoit, et qu'il y eust par-tout fiance et fidélité, la dissimulation qui ouvre le front et couvre la pensée n'auroit lieu. Or la dissimulation, qui est vicieuse aux particuliers, est très nécessaire aux princes, lesquels ne sçauroyent autrement régner ne bien commander. Et faut qu'ils se feignent souvent non-seulement en guerre aux estrangers et ennemis, mais encores en paix et à leurs subjects, combien que plus chichement. Les simples et ouverts, et qui portent, comme on dict, lecueur au front, ne sont aucunement propres à ce mestier de commander et trahissent souvent et eux et leur Estât ; mais il faut qu'ils jouent ce roolle dextrement et bien à poinct, sans excès et ineptie. « A quel propos vous cachez et couvrez-vous, si l'on vous voit au travers ? »> Finesses et mines ne sont plus finesses ny mines, quand elles sont cognues et esventées. Il faut donc que le prince, pour couvrir son art, fasse profession d'aymer la simplicité, qu'il caresse les francs, libres et ouverts comme ennemis de dissimulation, qu'aux petites choses il procède tout ouvertement , afin que l'on le tienne pour tel.
(1) SÉN. F, p. III.
(2) Il n'est personne qui ne veuille qu'on croie à sa bonne foi , et la confiance qu'on témoigne oblige souvent à la fidé; Jilê. Tit.-Liy. liv. XXII, c. 22.
J)E LA SAGESSE, PAR CHARRON
Tout cecy est plus en omission à se retenir et non agir; mais il luy est quelques fois requis de passer oultre et venir à l'action -, icclle est double. L'une est à faire et à dresser practiques et intelligences secrettes, attirer finement les eueurs et les services des officiers, serviteurs et confidens des autres princes et seigneurs estrangers, ou de ses subjects. C'est une ruse qui est fort en vogue et toute commune entre les princes, et un grand traict de prudence, dit Ciceron. Cecy se faict aucunement par persuasion, mais principalement par presens et pensions, moyens si puissans, que non-seulement les secrétaires, les premiers du conseil, les amis, les mignons, sont induicts par là à donner advis et destourner les desseins de leur maistre, les grands capitaines à prester leurs mains en la guerre, mais encores les propres espouses sont gaignées à descouvrir les secrets de leurs maris. Or ceste ruse est allouée et approuvée de plusieurs sans difficulté et sans scrupule. A la vérité, si c'est contre son ennemi , contre son subject, qu'on tient pour suspect, et encores contre tout estranger avec lequel on n'a point d'alliance ni de convention de fidélité et amitié, il n'y a point de doute ; mais contre ses alliés, amis et confédérés, il ne peust estre bon, et est une espèce de perfidie qui n'est jamais permise.
L'autre est gaigner quelque advantage et parvenir à son dessein par moyens couverts, par équivoques et subtilités, affiner par belles paroles et promesses, lettres, ambassades, faisant et obtenant par subtils moyens ce que la difficulté du temps et des affaires empesche de faire autrement, et à couvert ce que l'on ne peust à descouvert. Plusieurs grands et sages disent cela estre permis et loisible : Crebro mendacio et fraude uti imperantes debent ad commodum subditorum* . — Decipere pro moribus temporum, prudentia est-. Il est bien bardy de tout simplement dire qu'il est permis-, mais bien pourroit-on dire qu'en cas de nécessité grande, temps trouble et confus, et que ce soit nonseulement pour promouvoir le bien, mais pour destourner un grand mal de l'Estat, et contre
(1) Souvent ceux qui gouvernent doivent employer le mensonge et la fraude pour l'avantage de leurs sujets. Plat, de la Rép. liv. V.
(S) Tromper selon les circonstances, c'est sagesse. Pli.n. liv. VUI, Ep. 18.
les mesehans, ce n'est pas grande faute, si c'est faute.
Mais il y a bien plus grand doubte et difficulté en d'autres choses , pource qu'elles sentent et tiennent beaucoup de l'injustice -, je dis beaucoup et non du tout, car avec leur injustice il se trouve quelque grain meslé de justice. Ce qui est du tout et manifestement injuste est reprouvé de tous, mesme des mesehans , pour le moins de parole et de mine, sinon de faict; mais de ces faicts mal meslés, il y a tant de raisons et d'authorités de part et d'autre que l'on ne sçait pas bien à quoy se resouldre. Je les reduiray icy à certains chefs. Se despescher et faire mourir secrettement ou autrement, sans forme de justice, certain qui trouble et est pernicieux à l'Estat et qui mérite bien la mort; mais l'on ne peust sans trouble et sans danger l'entreprendre et le reprimer par voye ordinaire, en cela il n'y a que la forme violée; et le prince n'est-il pas sur les formes et plus?
Rongner les aisles et racourcir les grands moyens de quelqu'un qui s'esleve et se fortifie trop en l'Estat, et se rend redoutable au sou verain, sans attendre qu'il soit invincible en sa puissance, si la volonté luy advenoit d'attenter quelque chose contre l'Estat et la teste du souverain.
Prendre d'authorité et par force des plus riches en une grande nécessité et povreté de l'Estat.
Affoiblir et casser quelques droicts et privilèges dont jouyssent quelques subjects au préjudice et diminution de l'authorité du souverain.
Préoccuper et se saisir d'une place , ville ou province fort commode à l'Estat, plustost que la laisser prendre et occuper à un autre puissant et redoutable, au grand dommage, subjectio» et perpétuelle allarme dudit Estât.
Toutes ces choses sont approuvées comme justes et licites par plusieurs grands et sages, pourveu qu'elles succèdent bien et heureusement, desquels voicy les mots et les sentences. Pour garder justice aux choses grandes, il faut quelques fois s'en destourner aux choses petites, et pour faire droict en gros il est permis de faire tort en détail ; qu'ordinairement les plus grands faicts et exemples ont quelque injustice, qui satisfaict aux particuliers par le proffit qui en revient à tout le public : Omne