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vérité, la libéralité n'est pas proprement des vertus royales; elle se porte bien avec la tyrannie mesmc, et les gouverneurs de la jeunesse des princes ont tort d'imprimer si fort à leur esprit et volonté ceste vertu de largesse, de ne rien refuser et ne penser rien bien employé que ce qu'ils donnent (c'est leur jargon) ; mais ils le font à leur proffit ou n'advisent pas à qui ils parlent ; car il est trop dangereux d'imprimer la libéralité en celuy qui a de quoy fournir autant qu'il veust aux despens d'autruy. Un prince prodigue ou libéral sans discrétion et sans mesure est encores pire que l'avare; et l'immodérée largesse rebute plus de gens qu'elle n'en practique ; mais si elle est bien reiglée, comme dict est, elle est très bien séante au prince et très utile à luy et à l'Estat.
La magnanimité et grandeur de courage à mespriser les injures et mauvais propos, et modérer sa cbolere ; jamais ne se despiter poulies outrages et indiscrétions d'autruy : Magnam fortunam magnus animus decet : injurias et offensiones superne despicere.
Indignus Cœsaris ira1.
S'en fascher c'est s'en confesser coulpable; n'en tenant compte, cela s'esvanouit : Convilia, si irascare, agnitavidentur : spreta exolescunt^. Que s'il y a lieu, et se faut courroucer, que ce soit tout ouvertement et sans dissimuler, sans donner occasion de soupçonner que l'on couve un mal-talent ; ce qui est à faire à gens de néant, de mauvais naturel et incurable : Obscuri et irrevocabiles — reponunt odia : — sœvœ cogitalionis indicium secreto suo satiari 5. Il est inoins messeant à un grand d'offenser que de hayr ; les autres vertus sont moins royales et plus communes.
Après la vertu viennent les mœurs, façon et contenances qui servent et appartiennent à la majesté très requise au prince. Je ne m'arreste pont icy ; seulement, comme en passant, je dis
(l) Un grand cœur convient à une grande fortune, et c'est le propre d'un grand cœur de dédaigner les offenses, les injures dont l'auteur n'est pas digne de la colère de César . Sén. de Glanent, liv. I, c. 5.
(8) S'irriter des injures, c'est reconnaître qu'elles ont quelque fondement; les dédaigner, c'est les condamner à l'oubli. Tac Annal, liv. IV, c.34, in fine.
(3) Sachant se taire, mais implacables, ils suspendent les effets de leur haine. — Chercher la solitude pour se nourrir de ses pensées, c'est une preuve qu'elles sont de nature sanguinaire. T\c. Vita Arjricolœ, c. 42, — c 39, — Uerum, c. 39.
que la nature faict beaucoup à ceey, mais aussi fart et l'estude. A cecy appartient la bonne et belle composition de son visage, son port, son pas, son parler, ses babillemcns. La reigle générale en tous ces poincls est une douce, modérée et vénérable gravité, cheminant entre la crainte et l'amour, digne de tout honneur et révérence. Il y a aussi sa demeure et sa hantise; la demeure soit en lieu magnifique et fort apparent, et tant près que se pourra du milieu de tout l'Estat, afin d'avoir l'œil sur tout, comme un soleil qui, tousjours, du milieu du ciel, esclaire par-tout ; car se tenant en un bout, il donne occasion au plus loin de plus hardiment se remuer, comme se tenant sur un bout d'une grande peau, le reste se levé. Sa hantise soit rare j car beaucoup se monstrer et communiquer ravalle la majesté : Continuus aspectus minus verendos magnos homines ipsa satietate facii1. — Majestatis major ex longinquo reverentia, quia omne ignotum pro magnifico est'1. Après ces trois choses, cognoissance de l'Estat, vertu et mœurs, qui sont en la personne du prince, viennent les choses qui sont près et autour de luy, savoir : enquatriesme lieu conseil, le grand et principal poinct de ceste doctrine politique, et si important que c'est quasi tout; c'est l'ame de l'Estat et l'esprit qui donne vie, mouvement et actions à toutes les autres parties; et à cause d'icelle il est dict que le maniement des affaires consiste en prudence. Or, il seroit à désirer que le prince cust de soy-mesme assez de conseil et de prudence pour gouverner et pourvoir à tout \ c'est le premier et plus haut degré de sagesse, comme en a esté dict; en tel cas les affaires iront beaucoup mieux -, mais c'est chose qui ne se voit pas, soit à faute de bon naturel ou de bonne institution, et il est quasi impossible qu'une seule teste puisse fournir à tant de choses : Ncquit prineeps sua scientia cuncta eompïecti. — Nec unius mens tantœ molis est capax3. Un seul ne voit et n'oyt que bien peu. Or les rois ont besoin de
(!) L'aspect continuel des grands hommes rassasie bientôt le vulgaire et lui inspire inoins de respect pour eux. Tit.-Liv. liv. XXXV, c. 10.
(2) De loin la majesté est bien plus imposante, parce que tout ce qu'on ne connaît pas bien on le croit magnifique. Tac. Atm. liv. i, c. 57.
(3) Un prince ne peut de sa propre science tout embrasser. — Pour un seul esprit la charge est trop pesante. Tac. A)inal. liv. IU, c. 12; — ibid. liv. I, c. H,
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
beaucoup d'yeux et de beaucoup d'oreilles. Les grands fardeaux et les grandes affaires ont besoin de grandes aydes. Parquoy il luy est requis de se pourvoir et garnir de bon conseil et de gens qui le luy sçachent donner ; et celuy, quel qu'il soit, qui veust tout faire de soy, est tenu pour superbe plustost que pour sage. Le prince a donc besoin d'amis fidèles et serviteurs qui soient ses aydes : Quos assumai in partent curarum1 ; ce sont ses vrais thresors et les instrumens très utiles de l'Estat, à quoy surtout il doibt travailler de les cboisir et les avoir bons, et y employer tout son jugement. Il y en a de deux sortes : les uns luy aydent de leur esprit, conseil et langue, et sont dicts conseillers; les autres le servent de leurs mains et leurs faicts, et peuvent estre dicts officiers. Les premiers sont beaucoup plus honorables ; car, ce disent les deux plus grands philosophes, c'est une chose sacrée et divine que bien délibérer et donner bon conseil.
Or, les conseillers doibvent estre premièrement fidèles , c'est-à-dire en un mot gens de bien : Optimum quemque fidelissimum puto 2. Secondement suffisant en ceste part, c'est-àdire cognoissans bien l'Estat, diversement expérimentés et essayés (car les difficultés et afflictions sont de belles leçons et instructions : Mihi fortuna mullis rébus ereptis usum dédit bene suadendi 5 ) ; et en un mot sages et prudens, moyennement vifs et non point trop poinctus, car ceux-cy sont trop remuans : Novandis quam gerendis rébus aptiora ingénia illa ignea4. Et pour estre tels faut qu'ils soient aagés et meurs, outre que les jeunes gens, pour la tendreur et mollesse de leur aage, sont aysement trompés, facilement croient et reçoivent impression. Il est bon qu'autour des princes il y en aye des sages et des fins ; mais beaucoup plus les sages, qui sont requis pour l'honneur et pour tousjours -, les fins pour la nécessité quelques fois. Tiercement qu'en pro-
(1) Qu'il prenne pour partager avec eux les soins du gouvernement. Tac. Annal, liv. I, c. 11.
(2; Je regarde comme le plus fidèle celui qui est le plus homme de bien. Tac Viia Agricolœ, c. 19.
(3) La fortune, par les revers qu'elle m'a fait éprouver, m'a appris à donner de bons conseils. Sallust. dans Mitlirid. fragments Histor. liv. IV.
(4) Ces esprits ardents sont bien plus propres à tenter des innovations aans les affaires publiques qu'à les bien diriger. QviNi.-CldT. liv. IV, 1. 1.
posant et donnant bons et salutaires conseils ils s'y portent librement et courageusement, sans flatterie ou ambiguité et desguisement, n'accommodant point leur langage à la fortune présente du prince : Ne cum fortuna potius principis loquantur quam cum ipso1. Mais sans espargner la vérité ils disent ce qu'il convient ; car combien que la liberté, rondeur et fidélité heurte et offense pour l'heure ceux ausquels elle s'oppose , après elle est révérée et estimée : In presentia quibus resistis, offendis ; deinde ipsis suspicitur laudaturque - ; et constamment sans ployer, varier et changer à tous propos pour plaire et suyvre l'humeur, le plaisir et la passion d'autruy, mais sans opiniastreté et esprit de contradiction, qui trouble et empesche toute bonne délibération, voire quelques fois faict tourner son opinion, ce qui n'est inconstance, mais prudence-, car le sage ne marche pas tousjours d'un mesme pas, encores qu'il suyve mesme chemin-, il ne change point, il s'accommode : Nonsemper it uno gradu, sed una via ; — non se mutât , sed aptat 3. Comme le bon marinier faict des voiles selon le temps et le vent, il convient souvent tourner et obliquement arriver où l'on ne peust à droict fil ; c'est habilité. Religieux à tenir secrettes les délibérations, chose extrêmement nécessaire au maniement des affaires : Res magnœ sustineri nequeuntab eo cui tacere grave est/l. Et ne suffit d' estre secret, mais ne faut fureter ny crochetter les secrets du prince; c'est chose mauvaise et dangereuse : Exquirere abditos principes sensusillicitum et anceps*, voire je diray qu'il faut esviter de les sçavoir. Voylà les principales bonnes conditions et qualités de conseillers, comme les mauvaises, dont ils se doibvent bien garder, sont confiance présomptueuse, qui faict délibérer et opiner audacieusement ; car le sage en délibérant pense et repense, redoublant tout ce que peust advenir, pour puis estre hardy à exécuter : Nam
(1) Tac. Histor. liv. I, c. 15.
(2) Vous blessez pour le moment ceux à qui vous résistez; mais ensuite ils louent, admirent votre fermeté. Pli.n. liv. I1J, Ëp.IX.
(3) Le sage ne marche point toujours du même pas ni par le même chemin. Il ne change pas, il s'accommode au temps. Sén. Ép. XX.
(4) Celui à qui il parait difficile de se taire doit s'abstenir des affaires publiques. Quint.-Cvrt.
(5) Tac. Anratl. liv. VI, c. 8.