‹ Choix de moralistes françaisChapitre 190 sur 509 · L1VIIE HI, CHAP · texte numérisé non relu

L1VIIE HI, CHAP

ânimus vereri qui sclt, scit puto aggredi1.

Au contraire, le fol est hardy et chaud à délibérer, et quand il faut joindre le nez luy seigne : Consilia calida et audacia prima specie lœta sunt, traclatu dura, evenlu tristia'2. Puis toute passion de cholere, envie, despit, hayne, avarice, cupidité et toute affection particulière, la poison mortelle du jugement et tout bon sentiment : Privatœ res semper offecere officientque publias conciliis; — pessimum veri affectus etjudicii venenum sua cuique utilitasz, et précipitation ennemie de tout bon conseil, et seulement propre à mal faire. Voylà que doibvent estre les bons conseillers.

Or le prince les doibt choisir tels , ou par sa propre science et jugement, ou, s'il ne le peust, par la réputation, laquelle ne trompe gueres, dont disoit un d'entre eux à son prince : « Teneznous pour tels que nous sommes estimés » : Nam singuli decipere et decipi possunt : nemo omîtes, neminem omnes fefellerunt*. Et se bien garder des mignons, courtisans, flatteurs, esclaves, qui font honte à leur maistre et le trahissent, n'y ayant rien plus pernicieux que le conseil du cabinet ; et les ayant choisis et trouvés, il s'en doibt servir prudemment en prenant conseil d'eux à temps et heure, sans attendre au poinct de l'exécution et perdre le temps en les escoutant; et avec jugement sans se laisser aller laschement à leur advis, comme ce sot d'empereur Claude, et avec douceur aussi sans roidir trop, estant plus raisonnable, comme disoit le sage Marc-Antonin, de suyvre le conseil d'un bon nombre de ses amis qu'eux soient contraints de fleschir soubs sa volonté, et s'en servant avec une authorité indifférente, sans les payer par presens pour leurs bons conseils, affin de n'attirer les mauvais soubs espoir de recompense, ny aussi les rudoyer pour leurs mauvais conseils, car il

(1) Car celui qui sait balancer et craindre )i'enlrepreud qu'avec la certitude du succès. Pit.lh's Syrcs , in comic. Lut. Sentent.

(2) Les conseils précipitée et audacieux se présentent d'abord sous un aspect favorable ; mais l'exécution en démontre la difficulté et l'issue en est triste. Tit.-Liv. liv. XXXV, c. 52.

(3) Tac nistor. liv. I, c. 15; Tit.-Liv. liv. XXXII.

(4) Car les particuliers peuvent tromper ou être trompés eux-mêmes; mais jamais personne n'a trompé tout le monde, jamais tout le monde n'a trompe personne. Flin. Paneg. ç. 62.

ne se trouveroit plus qui voulust donner conseil s'il y avoit danger à le donner. Et puis souvent les mauvais réussissent bien et mieux que les bons, ainsi disposant la souveraine pourvoyance; et ceux qui donnent les bons conseils, c'est-à-dire heureux et asseurés, ne sont pas pour cela tousjours les meilleurs et plus fidèles serviteurs, ny pour leur liberté à parler, laquelle il doibt plustost agréer et regarder obscurément les craintifs et flatteurs ; car misérable est le prince chez qui l'on cache ou l'on desguise la vérité : Cujus aures ita formatai sunt. ut aspera quœ utilia, et nil nisi jucundum et lœsurum accipiant l ; et enfin celer son advis et sa resolution, estant le secret l'âme du conseil : Nulla meliora consilia quam quœ iynoraverit adversarius antequam fièrent -.

Quant aux officiers, qui viennent après, et qui servent le prince et l'Estat en quelque charge, il les faut choisir gens de bien, de bonne et honneste famille. Il est à croire qu'ils n'en seront que meilleurs ; et n'est beau que des gens de peu s'approchent du prince, et commandent aux autres, sauf qu'une grande et insigne vertu les relevé, et supplée le défaut de noblesse ; mais non gens infâmes, doubles, dangereux, et de quelque odieuse condition. Aussi doibvent-ils estre gens d'entendement, et employés selon leur naturel ; car les uns sont propres aux affaires de la guerre, les autres aux affaires de la paix. Aucuns sont d'advis de les choisir d'une douce et médiocre vertu ; car ces outrés et invincibles, qui se tiennent tousjours sur la poincte et ne veulent rien quitter, ne sont communément propres aux affaires : Ut pares negotiis, neque supra : — sint recti, non erecti*.

Après le conseil nous mettrons les finances, grand et puissant moyen ; ce sont les nerfs, les pieds, les mains de l'Estat. Il n'y a glaive si tranchant et pénétrant que celuy d'argent, ny maistre si impérieux, ny orateur si gaignant les cueurs et volontés, ny conquérant, tant preneur de places, comme les richesses. Par-

(l)Dont les oreilles sont faites de telle sorte qu'elles trouvent désagréable ce qui est utile et qu'elles ne veulent entendre que ce qui les flatte. Tac. Hi.stor. liv. III, c. 85, in fine.

(2) Il n'y a point de meilleurs conseils que ceux que l'adversaire ignore avant l'exécution. Veget. liv. III.

(r.) Qu'ils soient au niveau et non au-dessus des affaires, égaux et non plus élevés. Tac. Annal, liv. VI, c. 3C.

quoy le sage prince doibt pourvoir que les finances ne l'aillent ny ne tarissent jamais. Ceste science consiste en trois poincts, fonder les finances, les bien employer, et avoir tousjours en reserve et espargne une bonne partie pour le besoin. En tous les trois le prince doibt esviter deux choses; l'injustice et la sordidité, en conservant le droict envers tous, et l'honneur pour soy.

Pour le premier, qui est faire fonds et accroistre les finances, il y a plusieurs moyens, et les sources sont diverses, qui ne sont pas toutes perpétuelles, ny esgalement asseurées, sçavoir le domaine et revenu public de l'Estat, qu'il faut mesnager et faire valoir, sans jamais l'aliéner en aucune façon, comme aussi est-il de sa nature sacré et inaliénable. Les conquesles faites sur les ennemis, qu'il faut approfiter et non prodiguer ny dissiper, comme lepractiquoient bien les anciens Romains, rapportans à l'espargne de très grandes sommes et thresors des villes et pays vaincus, comme Tite- Live * raconte de Camillus, Flaminius, Paul /Emile, des Scipions, Luculle, César; et puis tirant des pays conquestés, soyt des naturels y laissés, ou des colonies y envoyées, certain revenu annuel 2. Les presens, dons gratuits, pensions, octrois, tributs des amis alliés et subjects, par testamens, donations entre vifs, ou autrement ; les entrées, sorties et passages de marchandises aux havres, ports et portes, tant sur les estrangers que sur les subjects, moyen ancien, gênerai, juste et légitime, et très utile avec ces conditions ; ne permettre la traitte des choses nécessaires à la vie que les subjects n'en soyent pourveus, ny des matières crues, affm que le subject les mette en œuvre et gaigne le proffit de la main ; mais bien permettre la traitte des ouvrées ; et au contraire permettre l'apport des crues et non des ouvrées ; et en toutes choses charger beaucoup plus l'estranger que le subject; car l'imposition foraine grande accroist les finances et soulage le subject ; modérer toutesfois les imposts sur les choses nécessaires à la vie que l'on apporte. Ces quatre moyens sont non-seulement permis, mais justes, légitimes et honnestes. Le cinquiesme, qui n'est gueres honneste, est le traffic que le sou-

(1) Liv. XXXIV, c. 5.

(«Ho.McUiv.XiVjC 40;

verain faict par ses facteurs ; et s'exerce en diverses manières plus ou moins laides, mais le plus vilain et pernicieux est des honneurs, estats, offices, bénéfices. Il y a bien un moyen qui approche du traffic ; et pour ce peust-il estre mis en ce rang, qui n'est pas fort deshonnesle, et a esté practiqué par de très grands et sages princes, qui est de mettre les deniers de l'espargne et de reserve à quelque petit proffit, comme à cinq pour cent, et les biens asseurer soubs bons gages, ou caution suffisante et solvable. Cela sert à trois choses : à accroistre et faire prof fi ter les finances, à donner moyen aux particuliers de traffiquer et gaigner, et qui est bien le meilleur, à sauver les deniers publics des griffes des larrons de cour, importunes demandes et flatteries des mignons, et facilité trop grande du prince. Et pour ceste seule raison aucuns princes ont preste l'argent public sans aucun proffit ny interest, mais seulement à peine du double à faulte de payer au jour. Le sixiesme et dernier est aux emprunts et subsides des subjects, auquel il ne faut venir qu'à regret et lorsque les autres moyens défaillent, et que la nécessité presse l'Estat. Car en ce cas il est juste, selon la reigle, que tout est juste qui est nécessaire. Mais il est requis que ces conditions y soyent, après ceste première de la nécessité ; 1 . Lever par emprunt (aussi se trouvera-t-il plustost argent à cause de l'espérance de recouvrer le sien, et que l'on n'y perdra rien, outre la grâce d'avoir secouru le public) et puis rendre, la nécessité passée et la guerre finie, comme firent les Romains mis à l'extrémité par Annibal . 2. Que si le public est si povre qu'il ne puisse rendre, et qu'il faille procéder par imposition, il faut que ce soit avec le consentement des subjects, leur représentant et faisant comprendre la povreté et nécessité, et preschant le mot du bon roy des roys : Dominus his opus habet1. Jusques à leur faire voir, si besoin est, la recepte et la despense. La persuasion y peust estre employée sans venir à la contraincte, comme disoit Themistocles: Tmpetrare melius quam imperare-. Il est vray que les prières des souverains sont commandemens : Salis imperatqui rogat poten-

(1) Le Seigneur en a besoin. S. Mat. c. 21, v. 5.

(2) Il vaut mieux demander qu'user de contrainte.

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