‹ Choix de moralistes françaisChapitre 191 sur 509 · LIVRE III, CHÀP. IL · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHÀP. IL

tia : armatœ sunt preces regum l Mais que ce soit par forme d'octroy et don gratuit, au moins que ce soient deniers extraordinaires, pour certain temps prefix, et non ordinaires, et ne prescrire jamais ce droict sur les subjects, si ce n'est de leur consentement. 3. Et que telles impositions se lèvent sur les biens et non sur les testes (estant la capitation odieuse à tous gens de bien), soient réelles et non personnelles (estant injuste que les riches, les grands, les nobles, ne payent point, et les povres gens du plat pays payent tout). 4. Et esgalement sur tous. L'inequalité afilige fort, et à ces fins les respandre sur les choses dont tout le monde a besoin, comme sel, vin, affin que tous trempent et contribuent à la nécessité publique. Bien peut et doibt-on mettre imposts ordinaires et gros sur les marchandises et autres choses vicieuses, et qui ne servent qu'à corrompre les subjects, comme tout ce qui i'aict au luxe, à la desbauchc, curiosité, superfluité en vivres, en habillemens, volupté, mœurs, et manière de vivre licentieuse, sans autrement deffendre ces choses. Car la deffense aiguise l'appétit.

Le second poinct de ceste science est de bien employer les finances. Voicy par ordre les articles de ceste emploicte et despense: entretenement de la maison du prince, payement de la gendarmerie, gages des officiers, loyers justes de ceux qui ont bien mérité du public, pensions et secours charitables aux personnes recommandables. Ces cinq sont nécessaires -, après lesquels viennent ceux-cy très utiles: reparer les villes, fortifier et munir les frontières, refaire et racoustrer les chemins, ponts et passages, establir les collèges d'honneur, de vertu et de sçavoir, esdificr maisons publiques. De ces cinq sortes de réparations, fortifications et fondations, en viennent de très grands profiits, outre le bien public ; les arts et artisans sont entretenus ; l'envie et despit du peuple à cause de la levée des deniers cesse quand il les voyt bien employés; et deux pestes des républiques sont chassées, sçavoir: l'oisiveté et la povreté. Au contraire, les grandes libéralités et donations desmesurées envers quelques particuliers mignons, les grands bastimens superbes et non nécessaires, les despenses superflues et vaines

(i) La puissance qui demande ordonne ; les prières des rois sont armées,

sont odieuses aux subjects, qui. murmurent qu'on en despouille mille pour en vestir un, que l'on piaffe de leur substance, l'on bastist de leur sang et de leur sueur.

Le troisiesme poinct est en la reserve, qu'on doibt faire pour la nécessité, affm que l'on ne soit contrainct au besoin de recourir aux moyens et remèdes prompts, injustes et violons ; c'est ce que Ton appelle l'cspargne. Or comme d'assembler de fort grands thresors et faire si grand amas d'or et d'argent, encores que ce soit par moyens justes et honnestes, ce n'est pas tousjours le meilleur; c'est une occasion de guerre active ou passive, car ou il faict venir l'envie de la faire mal à propos, se voyant, abondance de moyens, ou c'est une amorce à l'ennemy de venir ; et seroit plus honorable de les employer comme a esté dict. Aussi despendre tout et n'avoir rien en reserve est encores bien pire ; c'est jouer à tout perdre. Les sages souverains s'en gardent bien. Les plus grands thresors qui ont anciennement esté sont celuy de Darius, dernier roy des Perses, chez lequel Alexandre trouva quatre-vingts millions d'or; celuy de Tybere, soixante-sept millions; Trajan, cinquante-cinq millions gardés en Egypte. Mais celuy de David passe de beaucoup tous ceux-là (chose incroyable en un si petit et si chetif Estât) qui estoit de six vingts millions *.

Or, pour garder que ces grands thresors ne se despendent 2 point ou ne soient violés ou desrobés, les anciens les faisoient fondre et réduire en grandes masses et boules comme les Perses et Romains, ou les mettoyent dedans les temples des dieux, comme lieu de toute seureté, comme les Grecs au temple d'Apollon, qui toutesfois a esté souvent pillé et volé ; les Romains au temple de Saturne5. Mais le meilleur et plus asseuré et plus utile est, comme a esté dict, le prester avec quelque petit prof/it aux particuliers, sous bons gages ou caution suffisante. Aussi faudroit-il, pour garder les finances des larrons, non pas vendre à gens de basse et mechanique condition, mais donner à gentils hommes et gens d'honneur le maniementdes finances et les offices fuiancicrs,comoie

(1) PAUAUP. liv. I, c. 22 et 29, v. 1 i, 4 et 7,

(2) Ne se dépensent point.

(3) YQUM Tit.-Liv, liv. V,-c. 21,

DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

les anciens Romains, qui en estrenoyent les jeunes hommes des plus nobles et grandes maisons, et qui aspiroyent aux plus grands honneurs et charges de la republique.

Après le conseil et les finances, je pense bien mettre les armes, qui ne peuvent subsister ny estre bien et heureusement levées et conduites sans ces deux. Or, la force armée est bien nécessaire au prince pour garder sa personne et son Estât ; car c'est abus de penser gouverner un Estât long-temps sans armes. Il n'y a jamais de seureté entre les foibles et les forts , et y a toujours gens qui se remuent dedans ou dehors l' Estât. Or, ceste force est ou ordinaire en tout temps, ou extraordinaire au temps de guerre. L'ordinaire est aux personnes et aux places. Les personnes sont de deux sortes: il y a les gardes du corps et de la personne du souverain, qui servent nonseulement à sa seureté et conservation, mais aussi pour son honneur et ornement} car le beau et bon dire d'Agesilaus s n'est pas perpétuellement vray, et y auroit trop de danger de l'essayer et s'y fier, que le prince vivra bien asseuré sans gardes s'il commande à ses subjects comme un bon père à ses enfans (car la malice humaine ne s'arreste pas en si beau chemin). Et les compagnies certaines entretenues et tousjours prestes pour les promptes nécessités et soudaines occurrences qui peuvent survenir ; car attendre au besoin a lever gens, c'est grande imprudence. Quant aux places, ce sont les forteresses et citadelles aux frontières, au lieu desquelles aucuns et les anciens approuvent plus les colonies et nouvelles peuplades. L'extraordinaire est aux armes qu'il luy convient lever et dresser en temps de guerre ; comment il s'y doibt gouverner, c'est-à-dire entreprendre et faire la guerre ; c'est pour la seconde partie, qui est de l'action , ceste première est de la provision. Seulement je dis icy que le prince sage doibt, outre les gardes de son corps, avoir certaines gens tous prests et expérimentés aux armes en nombre plus grand ou plus petit, selon l'estendue de son Estât, pour reprimer une soudaine rébellion ou esmotion qui pourroit advenir dedans ou dehors son Estât, reservant à faire plus grande levée lors qu'il faudra faire la guerre à bon escient

(1) Agasiclès et non Agésilas.

et de propos délibéré, offensive ou deffensive, et cependant tenir les arsenals et magasins bien garnis et pourveus de toutes sortes d'armes offensives et deffensives pour esquiper gens de pied et de cheval; plus des munitions de guerre, d'engins, d'outils. Un tel appareil non-seulement est nécessaire pour faire la guerre, car ces choses ne se trouvent ny ne s'apprestent on peu de temps, mais encores il empesche la guerre. Car ='on n'est pas si hardy d'attaquer un Estât que l'on sçait bien prest et bien garny. Il se faut apprester à la guerre pour ne l'avoir point : Qui cupit pacem paret bellum l .

Après toutes ces provisions nécessaires et essentielles, nous mettrons finalement les alliances, qui n'est pas un petit appuy et soustien de l'Estat; mais il faut de la prudence à les choisir et bien bastir, regarder avec qui on s'allie, et comment. Il faut s'allier avec des puissans et voisins; car s'ils sont foibles et eslongnés, de quoy pourront-ils ayder, si ce n'est que tel soit assailli de la ruyne duquel doibve venir la nostre? Car lors il doibt le secourir et se joindre à luy, quel qu'il soit; et s'il y a du danger à le faire ouvertement, que ce soit par alliance secrette ; car c'est un tour de maistre de traicter alliance avec l'un au veu et sceu de tous, et avec l'autre par practique secrette ; mais que ce soit sans perfidie et meschanceté, qui est deffendue, mais non pas la prudence, mesmement pour la deffensive et la seureté de son Estât.

Au reste, il y a plusieurs sortes et degrés d'alliances ; la moindre et plus simple est pour le commerce et traific seulement ; mais ordinairement elle comprend amitié, commerce et hospitalité; elle est ou deffensive seulement, ou deffensive et offensive ensemble, et avec exception de certains princes et Estats, ou sans exception. La plus estroitte et parfaicte est celle qui est offensive et deffensive envers tous et contre tous, pour estre amy des amis et ennemy des ennemis; et tel est bon de faire avec des puissans et par égale alliance. Aussi l'alliance est ou perpétuelle ou limitée à certain temps ; ordinairement elle se faict perpétuelle, mais le meilleur et plus asseuré est de la limitera certain temps, affin d'avoir moyen

(1) Que celui qui désire la paix se prépare à la guerre.

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