LIVRE 111, CHAP. JL
violente maistresse d'eschole que l'a nécessité : Clausis ex desperatione crescit audacia : et cum spei riihil est, sumit arma formido1. Leur faut plustost donner passage et faciliter leur i'uitte; encores moins permettre s'amuser au butin, si vous estes vainqueur. Il faut user de la victoire prudemment, affin qu'elle ne tourne en mal. Parquoy ne la faut salir de cruauté en ostant à l'ennemy tout espoir •, car il y auroit du danger : Ignaviam nécessitas acuit; sœpe desperatio spei causa est, gravissimi sunt morsus irritâtes necessitatis ? ; au contraire faut luy laisser occasion d'espérer, et ouverture de paix , ne fouler ny ravager le pays conquis, la fureur et la rage sont dangereuses bestes; ny d'insolence, mais s'y comporter modestement et se souvenir tousjours du perpétuel flus et reflus de ce monde et révolution alternative, par laquelle de l'adversité naist la prospérité, et au contraire. Il y en a qui se noyent à deux doigts d'eau , et ne peuvent digérer une bonne fortune \ magnam felicitatem concoquere non possunt 3.
Fortuna vilrea est, tune cum splendet franqitur : U infidam fiduciam! et sœpe victor victits*.
Si vous estes vaincu, faut de la sagesse à bien cognoistre et peser sa perte; c'est sottise de se liire accroire que ce n'est rien et se paistre de belles espérances, supprimer les nouvelles de la deffaite. Il la faut considérer toute de son long, autrement comment y remediera-t-on? Et puis du courage à mieux espérer, à restaurer ses forces, faire de nouvelles levées, chereber nouveaux secours, mettre bonnes et fortes garnisons dedans les places fortes. Et quand le ciel seroit si contraire, comme il semble quelquesfois s'opposer aux armes sainctes et justes, il n'est toutesfois jamais deffendu de mourir au
(!) Bans ceux qui se voient enveloppés de tous parts l'audace croit par le désespoir. A qui n'a plus nulle espérance, la peur fournit des armes. Végèce. liv. III, c. 21.
(2) La nécessité est l'aiguillon de la lâcheté, et souvent l'exces du désespoir produit l'espérance. — L'extrême nécessité, dans sa rage, fait de très graves blessures. qui;st.-Cuit. liv. V, c. 4; — Sén. Conlrovers.
(3) Pindar. Otymp. ode I, v. 92.
(4) La fortune est de verre ;
Et, comme elle a l'éclat du verre,
Llle en a la fragilité.
0 confiance perlide! le vainqueur est souvent vaincu. Pltlius SYias, in comicor. Sentent.
lict d'bonneur, qui est meilleur que vivre en deshonneur.
Voilà le second chef de ceste matière achevé, qui est de faire la guerre , sauf un scrupule qui reste; sçavoir s'il est permis d'user de ruses, iinesses, stratagèmes. Il y en a qui tiennent que non, qu'il est indigne de gens d'bonneur et de vertu, rejetant ce beau dire ,
Doltis un virlus quis in hosterequirat*?
Alexandre ne voulust se prévaloir de l'obscurité de la nuict , disant ne vouloir des victoires desrobées2 : Malo me fortunes pigeât quam vicloriœ pudeatz. Ainsi les premiers Romains renvoyant aux Pbalisques leur maistres d'eschole, à Pyrrhus son traistre médecin, faisant profession de la vertu, desadvouant ceux des leurs qui en faisoient autrement, resprouvant la subtilité grecque, l'astuce africaine, et enseignant que la victoire vraye est avec la vertu : Quœsalva fide et intégra dignitate paratur4; celle qui est acquise par finesse n'est généreuse, ny honorable, ny asseurée. Les vaincus ne se tiennent pas pour bien vaincus : Nonvirtute, sed occasione et arte dulcis se victos rati : — ergo non fraude neque occulte, sed palam et armalum hostes suos oporletulciscin. Or tout cela est bien dict vray , et s'entend en deux cas, aux querelles particulières et contre les ennemys privés, ou bien quand il y va de la foy donnée, ou alliance traictée. Mais or ces deux cas, c'està-dire en guerre et sans préjudice de la foy, il est permis de quelque façon que ce soit desfaire son ennemy qui est desjà condamné, et est loisible l'çxterminer. C'est après l'advis des plus grands guerriers (qui au contraire ont tous préféré la victoire acquise par occasion et finesse, à celle de la vive force ouverte, dont à celle-là ordonnent un bœuf pour sacrifice, etàcelle-cy un coq seulement la décision de ce grand doc-
(1) Qu'importe qu'on triomphe ou par force ou par ruse? Vir.c. Ëntide, liv. II, v. 390. (Trad. de Delille.)
(2) Voyez Plut, dans Alexandre.
(5) J'aime mieux avoir à me plaindre de la fortune que de rougir de la" victoire. Qiint.-Ciut. liv. IV, c. 13, n. 9.
(i) Qui s'acquiert par une entière bonne foi et par la grandeur d'âme. Fi.or.us, liv. I, c. 12, n. 6.
(5) Ils pensent qu'ils ont été vaincus, non par la valeur, mais par le hasard et par les ruses du général. — Il faut donc comballre ses ennemis, non par des ruses ou de secrètes manœuvres, mais par les armes et à découvert. Tac. Vie d'Agricol. c. 37 ; — AmiatAh. II, c. 8C.
DE LÀ SAGESSE, PAR CHARRON
leur chrestien : Cumjuslumbellumsiiscipitur, ( ut aperte pugnet quis, aut ex insidiis, nihil ad j jusiiliaminterestK La guerre a naturellement j des privilèges raisonnables au préjudice de la raison. En temps et lieu est permis de se prévaloir de la sottise des ennemys aussi bien que de leur lascheté.
Venons au troisiesme chef de ceste matière militaire, plus court et plus joyeux de tous, qui est de finir la guerre par la paix ; le mot est doux, la chose plaisante, très bonne en toutes
Tarons,
Pax oplima rerum, Quas homini novisse dalum est, pax una triumphis Innumerïs poiior*,
et très utile à tous partis vainqueurs et vaincus , Mais premièrement aux vaincus plus foibles j auxquels premiers je donne advis de demeurer armés, se monstrer rasseurés et résolus. Car qui veust la paix faut qu'il se tienne tout prest à la guerre ; dont a esté bien dict que la paix se traicte bien et heureusement soubs le bouclier. Mais il faut qu'elle soithonneste et avec conditions raisonnables; autrement, combien qu'il soit dict qu'une paix fourrée est plus utile qu'une juste guerre, si est-ce qu'il vaut mieux mourir librement et avec honneur que servir honteusement. Et aussi pure et franche, sans fraude et feintises ; laquelle finisse la guerre, non la diffère: Pace suspecta tutius hélium*: toutcsfois en la nécessité il se faut accommoder comme l'on peust. Quand le pilote craint le naufrage, il faict ject pour se sauver, et souvent il succède bien de se commettre à discrétion de l'adversaire généreux : Viclorcs , qui sunl alto anima ; — secundœ res in miseralionem ex ira vertunl4. Aux vainqueurs je conseille ne se rendre fort difficiles à la paix; car bien qu'elle soit peut- csîrc moins utile qu'aux vaincus, si l'est -elle; caria continuation de la
(l) Quand la eau : à iagueri est jusli , i poi Le peu que
l'on combatte avec franchise et loyauté ou que l'on recoure à la rose el aux embûches. Augustin. Question, sitp. josne.
QlU SI S.
(•}.) La paix est le plu* grand des biens qu'il soil donné â ['homme de connaître. Une seule paix est préférable à de nombreux triomphes. Silius Itauc. liv. XI, v. §94.
(") La guerre est plus avantageuse qu'une paix suspecte. Tac. Ilisl. liv. IV, c. 49.
(4) Dans la victoire l'âme s'éleve. - ■ Les succès changent la colère en pitié. Iust.-Lit-s. l>u!i(i<j. \h. V, c. 19; — Sallust. Qnu, Lcpidi- UiSl. liv. ï.
guerre est ennuyeuse. Et Lycurgue deffend de faire la guerre souvent à mesmes ennemys, car ils apprennent à se deffendre, et enfin à assaillir. Les morsures des bestes mourantes sont mortelles :
... Fraelis rébus violentior iillima virlus '.
Et puis l'issue est tousjours incertaine: Melior tuliorque certa pax sperata Victoria, Ma in tua, hœciii deorum manu est-. Et souvent à la queue gist le venin ; plus la fortune a esté favorable, plus la faut-il redouter :
... Nemo se tulo din Periculis offerre tam crebis poiesl J ;
Mais elle est vrayment honorable ; c'est gloire ayant victoire en main de se rendre facile à la paix : c'est monstrer que l'on entreprend juste ment, et sagement l'on finit la guerre. Et au rebours la refuser, et qu'il arrive un mauvais succès, c'est honte. L'on dict : la gloire l'a perdu ; il refusoit la paix et vouloit l'honneur; et il a perdu tous les deux. Mais faut octroyer une paix gracieuse et débonnaire affin qu'elle soit durable ; car si elle est trop rude et cruelle, à la première commodité les vaincus se révolteront : Si bonam dede'Qtis, ftdam et perpétuant; si malam, hauddiuttirnaiii''. C'est grandeur de monstrer autant de douceur envers les vaincus supplians comme de vaillance contre l'ennemy. Les Romains ont très bien practiqué cecy , et s'en sont bien trouvés.