‹ Choix de moralistes françaisChapitre 196 sur 509 · LIVRE UT, CÏIÀP. Uf · texte numérisé non relu

LIVRE UT, CÏIÀP. Uf

un gênerai doibt avoir ces qualités, sçavant et expérimenté en l'art militaire, ayant veu et senty toutes les deux fortunes : Secundarum arhbiguarumque rerum sciens eoque interritus*. 2. Provident et bien advisé, et par ainsi rassis, froid et posé, cslongné de toute témérité et précipitation, laquelle non-seulement est folle, mais malheureuse. Or les fautes en la guerre ne se peuvent rhabiller : Non licet in bello bis peccare- par quoy il doibt plustost regarder derrière soy que devant : ducem oportet potius respicere quam prospicere*. 3. Vigilant et actif, et par son exemple menant et faisant faire à ses soldats tout ce qu'il veust. i. Heureux : le bonheur vient du ciel ; volontiers il suit et accompagne ces trois premières qualités.

Après les munitions et les hommes de guerre , venons aux reigles et advis généraux pour bien faire la guerre, sans lequel et les munitions et les hommes ne sont que pliant osmes -.Pluraconcilio quamvi perficiunlur 4. Or de les prescrire certains et perpétuels, il est impossible. Car ils despendent de tant de choses qu'il faut considérer, et auxquelles il se faut accommoder, dont a esté bien dict que les hommes ne donnent pas conseil aux affaires, mais les affaires le donnent aux hommes , qu'il faut faire la guerre à l'œil. Il faut prendre advis sur le champ, çonsilium in arenas : car les choses qui surviennent donnent advis nouveaux. Il y en a toutesfois de si généraux et certains que l'on ne peut faillir de les dire et les observer. Nous en déduirons ici briefvement quelques uns ausquels l'on pourra tousjours adjouster. Les uns sont à observer tout du long de la guerre, que nous dirons en premier lieu, les autres sont pour certains endroits et affaires.

Le premier est de guetter soigneusement et empoigner les occasions, n'en perdre pas une, et ne permettre, s'il se peust, que l'ennemy prenne les siennes ; l'occasion a grand cours à toutes affaires humaines, spécialement en la guerre, où elle ayde plus que la force. 2. Faire

(1) Tac. Annal, liv. I, c. G4.

(2) A la guerre il n'est pas permis de faire mal une seconde

fOI>. PLUT. Apoplltll.

(5) Le même, dans la Vie de Serlorius. (-,) on fait plus par le jugement que par !a force. Tac. Annal. liv. II, C. iiG.

(3; SÉN. Ëp. XX1L

son prof H t des bruictsqui courent : carvrays ou faux peuvent beaucoup, raesmefau commencement : Fuma bella constant, — fama bellum confiçit, in spem melumveimpellit animos1.

3. Mais quand l'on est en train, il ne s'en faut plus donner peine : les considérer bien, mais ne laissera faire ce qu'on doibt et peust, ce que la raison conseille et demeurer là ferme.

4. Sur tout se garder de trop grande confiance et asseurance, par laquelle on mesprise l'ennemy, et se rend - on nonchalant et paresseux, c'est le plus dangereux mal qui soit en guerre. Qui mesprise son ennemy se descouvre et se trahit soy-mesme : Frequentissimum inilium calamitati securitas. — Nemo celer ius opprimitur quam qui non limet. — Nil tuto in hoste despicilur : quem spreveris, vulentiorem negligentia faciès -. Il ne faut rien mespriscr en guerre, car il n'y a rien de petit : et souvent ce que l'on pense bien petit, il en advient de grands effects. Sœpe parvis momentis magni casus : — ut nihil lime?idi, sic nihil coniemnendi5 .

5. S'enquérir fort soigneusement et sçavoir Testât et affaire de l'ennemy, spécialement ces poinets cy : 1 . Le naturel, la portée et les desseins du chef; 2. Le naturel, les mœurs et manière des ennemy s ; 3. La situation des lieux et le naturel du pays où l'on est. Annibal estoit excellent en cela4.

6. Pour le faict du combat, il faut adviser plusieurs choses, quand ou contre qui et comment, affin que ce ne soit mal à propos. Et ne faut venir à ceste extrémité qu'avec grande délibération : choisir plustost tout autre moyen, et chercher à rompre son ennemy par patience, et le laisser battre au temps, au lieu, au deffaut de plusieurs choses, que venir à ce hazard. Car l'issue des batailles est très certaine et dangereuse : Incerti exitus pugnarum.Mars communis, qui sœpe spolientem etjam exultantem everiit etpercutit ab abjeclo6.

(l) Les bruits qui se répandent ont beaucoup d'influence dans les guerres. —C'est la renommée qui fait le sort des combats; elle jette dans les esprits' ou l'espérance ou la terreur. Ql'int.- Cur.T. liv. VIII, c. S ; — Tit.-Liv. liv. XXVII, c. 45.

12) Velleiiîs-Paterccl. liv. II; — Quint.-Ci'rt. liv. VI.

(5) De grands événements proviennent souvent de petites causes, — De même qu'il ne faut rien craindre, il ne faut rien dédaigner. César, de Betlo civil, liv. I; — Tit.-Liv. liv. VI, c. C.

(4) Voyez Tit.-Liv. liv. XXII, c. 4t.

(:;) L'issue des combats est incertaine. L'inconstant dieu de

de là sagesse, par charron.

7. Il ne faut donc venir à cela que rarement, c'est-à-dire en la nécessité, ou pour quelque grande occasion1 : nécessité comme si les difficultés croissent de vostre part; les vivres, les finances défaillent: les hommes se desgoutent et s'en vont, l'on ne pcust plus gueres subsister : Capienda rébus in malisprœceps viaest"2. Occasion, comme si vostre party est tout clairement plus fort ; que la victoire semble vous tendre la main ; que l'ennemy est à présent foible et sera bientost plus fort, et présentera le combat ; qu'il ne s'en double pas, et pense que Ton soit bien loin II est las et recreu, il repaist, les chevaux sont en la lictiere.

8. Faut considérer le lieu , car il est, de grande conséquence aux batailles. En gênerai ne faut point attendre s'il se peut que l'ennemy entre dedans vos terres. Il faut aller au devant, au moins l'arrester à la porte ; et s'il y est entré, ne bazarder point la bataille, si ce n'est que l'on aye une autre armée preste : autrement c'est jouer et mestre son Estât au bazard : particulièrement considérer le champ de bataille, s'il est propre pour soy ou pour l'ennemy. Le champ donne quelques fois un très grand advantage. La pleine campagne est bonne pour la cavalerie; les lieux estroits, garnis de marests, fossés, arbres, favorisent l'infanterie.

Regarder avec qui, non avec les plus forts, j'entens plus forts, non d'hommes, mais de courage. Or il n'y a chose qui donne tant de courage que la nécessité, ennemy invincible. Parquoy je dis qu'il ne faut jamais se battre avec des désespérés. Cecy s'accorde avec le précèdent, qui est de ne bazarder bataille dedans son propre pays ; car l'ennemy entré y combat comme désespéré, sçachantque, s'il est vaincu, il ne peust échapper la mort, n'ayant forteresse ny retraitle ou secours aucun : Unde nécessitas in loco, spes invirtute, salus ex Victoria5.

la guerre renverse souvent le vainqueur qui, déjà triomphant, s'emparait des dépouilles de l'ennemi, et le trappe par la main du vaincu. Cic. p>o Hlilonr, n. 46.

(t) Nisi summa necessitudo mit summaoccasio data est. Aur..- Cell. liv. XilJ, c. 5.

(2) Dans les circonstances difficiles il faut prendre la voie la plus rapide. SES.

(3) L'espoir est car;? le courage, le ralul dans ta victoire. Tic. Aimât, liv. n, in fitie.

La manière plus advantageuse, quelle qu'elle soit, est la meilleure ; surprinse, ruse, à couvert, feignant d'avoir peur pour attirer l'ennemy, et le prendre au piège : Spe victoriœ inducere, ut vincantur1 ; guetter et marquer ses fautes pour s'en prévaloir et le charger de ce pas.

Pour les batailles rangées sont requises ces choses : la première et principale est une belle et bonne ordonnance de ses gens. 2. Un renfort et secours tout prest, mais couvert et caché, aflin qu'inopinément survenant il estonne l'ennemy : car toutes choses subites, encores que vaines et ridicules, donnent l'espouvante.

Primi in omnibus prœliis ocidi vincuntur et aares 2.

3. Arriver le premier au camp et estre rangé en bataille; l'on faict ainsi tout plus à son ayse, et sert à croistre le courage des siens et abattre celuy de son ennemy : car c'est estre assaillant, qui a tousjours pins de cueur que le soustenant. 4. Belle, brave, bardye, résolue contenance du gênerai et autres chefs. 5. Harangue pour encourager les soldats et leur remonstrer l'honneur, le prof fit et seureté qu'il y a en la vaillance. Le déshonneur, le danger, la mort sont pour les couards : Minus timoris minus periculi , — audacïam pro mura esse, — effugere mortem, quicam contemnitz.

Estant venu aux mains, si l'armée bransle faut que le gênerai tienne ferme, fasse tout debvoir d'un chef résolu et brave gendarme, courir au devant des estonnés, arrester les reculans, se jetter en la presse, faire cognoistre à tous, siens et ennemys, que la teste, la main, la langue ne Iuy tremblent point.

Si elle a du meilleur et le dessus, la retenir, qu'elle ne s'espande et se desbande par trop à poursuyvre obstinément les vaincus. Il est à craindre ce qui est advenu souvent, qu'en reprenant cueur ils jouent au desespoir, fassent un effort et desfassent les vainqueurs ; c'est une

(1) L'attirer par l'espoir de vaincre pour qu'il soit vaincu. Tac. Annal, liv. II, c. 52.

(2) Dans tous les combats ce sont les yeux qui seul les premiers vaincus, ainsi que les oreilles. Tac. de Morib. Germon.

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