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LIVRE III, CHAP. IV

affaires et accidens difficiles et dangereux qui surviennent tant au souverain qu'aux silbjects et particuliers. Premièrement ces affaires et accidens sont engrande diversité: ils sont publics ou particuliers, sont à venir et nous menacent, ou jà presens et pressans; les uns sont seulement doubteux et ambigus, les autres sont dangereux et importans à cause de la violence. Et ceux-cy, qui sont les plus grands et difficiles, sont ou secrets et cachés;' et sont deux, sçavofr : conjuration contre la personne du prince ou l'Estat, et trabison contre les places et compagnies; ou manifestes et ouvertes, et ceux-cy sont de plusieurs sortes. Car ou ils sont sans l'orme de guerre et ordre certain, comme les émotions populaires pour quelque prompte et légère occasion, factions et ligues entre lessubjects des uns contre les autres, en petit et grand nombre, grands ou petits; séditions du peuple contre le prince ou le magistrat, rébellion contre l'autborité et la teste du prince; ou sont meuris et formés en guerre et s'appellent guerres civiles ; qui sont autant de sortes que les susdicts troubles et rémuemens; car c'en sont les causes , fondemens et semences , mais ont creu et sont venus en conséquence et durée. De tous nous dirons distinctement et donnerons advis et conseil, pour s'y conduire sagement, tant aux souverains qu'aux particuliers grands et petits.

S 1. Des maux et accidens qui nous menacent.

Aux accidens contraires auxquels nous sommes subjects, il y a deux manières de se porter diverses, et peuvent estre toutes d< ux bonnes, selon Je naturel di\ ers et des accidens et de ceux à qui ils arrivent. L'une est de contester fort et s'opposer à l'accident, remuer toutes choses pour le cpnjurer et <■■ . au

moin^ i mousser sa poinct< et amortir son coup, Jw\ eschapperou le forcer. < e<\ requiert une aine forte et opiniastre et a besoin d'un soin aspre et pénible. L'autre est de prendre les choses incontinent au pire, et seresouldre à les porter doucement et patiemment, et cependant attendre paisiblement ce qu'il adviendra, sans se tourmenter à Tempescher. Celuy-là estudie à ranger les< venemens, cestuy-C) so} mesme; celuy-là sein!):» plus courageux, cestuy-cy joue au seur ; celuy-là est suspens, agité entre la

crainte ci l'espérance, cestuy-cy sp met à l'a bry et se loge si bas qu'il ne peust plus tomber de plus haut. La plus liasse marche est la plus ferme et le siège de constance. Celuy-là travaille d'enesebapper, cestuy-cy de souffrir, et souvent cestuy-cy en a meilleur marché. Il y a souvent plus de mal et de perte à plaider, qu'à perdre, à fuyr et se donner garde, qu'à souffrir. L'avaricieux se tourmente plus que le povre, le jaloux que le cocu. En celuy-là est plus requise la prudence, car il agit; en cestuy-cy la patience. Mais qui empesebe que l'on ne faict tous les deux par ordre et que là où la prudence et vigilance ne peut rien, y succède la patience? Certes aux maux publics il faut essayer le premier, et y sont tenus ceux qui en ont la charge et le peuvent ; aux particuliers chascun choisisse son meilleur.

§ 2. Maux et accidens presens , pressans et extrêmes.

Le moyen propre pour alléger les maux et adoucir les passions, ce n'est pas s'y opposer, car l'opposition les pique et despite davantage. On aigrit et irrite le mal par la jalousie du débat et du contraste ; mais c'est, ou les destournant et divertissant ailleurs, ainsi que les médecins qui, ne pouvant bienpurger et exterminer du tout le mal, le divertissent et le font dériver en une autre partie moins dangereuse. Ce qui se doibt faire tout doucement et insensiblement; c'est un excellent remède à tous maux, et qui se practique en toutes choses, si l'on y regarde bien, par lequel l'on nous faict avaler les plus rudes morceaux, et la mort mesme insensiblement : Abducendus animus est ad alla studio, curas, negolia, loti denique mutaiione, tanquam œgroli non convalescentes, scepe curandus est1. Comme à ceux qui passent une profondeur effroyable, l'on conseille de clorre ou destourner les yeux. On amuse les enfans lorsque l'on leur veut donner le coup de la lancette. Faut practiquer l'expédient et la ruse d'Hippomenes, lequel ayant à courir avec Ata- Iante, fille d'excellente beauté, pour \ perdre la vie s'il estoit devancé, ou avoir la fille

il faut distraire l'esprit par d'autre mtres

soins, d'autres affaires, cl traiter comme font

les médecins qui, ne pouvant guérir certains malades, leur

"■m de changer de lieu. Cic. Ttucut. Quœàt. liv. IV, c. 35, n. Ti.

riage s'il gaignoit en la course, se garnit de trois belles pommes d'or, lesquelles il laissa tomber à diverses fois, pour amuser la fille à les cueillir, et, ainsi la divertissant, gaigner l'advantage et elle; ainsi, si la considération d'un malheur ou rude accident présent, ou la mémoire d'un passé nous poise fort, ou quelque violente passion nous agite et tourmente, que l'on ne puisse dompter, il faut changer et jetter sa pensée ailleurs, luy suhstituer un autre accident et passion moins dangereuse. Si l'on ne la peut combattre, il luy faut escbapper, fourvoyer, ruser, ou bien l'affaiblir, la dissoudre et destremper avec d'autres amusemens et pensées , la rompre en plusieurs pièces, et tout cela par destours et divertissemens.

L'autre advis aux dernières et très dangereuses extrémités, où n'y a plus que tenir, est de baisser un peu la teste, prester au coup, céder à la nécessité, car il y a grand danger qu'en s'opiniastrant par trop à ne rien relascher, l'on donne occasion à la violence de fouler tout aux pieds. Il vaut mieux faire vouloir aux loix ce qu'elles peuvent, puisqu'elles ne peuvent ce qu'elles veulent. Il a esté reproché à Caton d'avoir esté trop roide aux guerres civiles de son temps , et plustost avoir laissé la republique, encourir toutes extrémités que la secourir un peu aux despens des loix. Au rebours Epaminondas au besoin continua sa charge outre le terme, bien que la Ioy luy prohibast sur la vie, et Pbilopœmen est loué qu'estant nay pour commander il sçavoit non-seulement gouverner selon les loix, mais encores commander aux loix mesmes quand la nécessité publique le requeroit. Il faut au besoin biaiser, ployer un peu, tourner le tableau de la ioy, si non Poster, eschiver et gauehir pour ne perdre tout ; tour de prudence qui n'est contraire à raison et justice.

§ 3. Affaires douteux et ambigus.

Aux choses ambigus, où les raisons sont fortes de toutes parts, et l'impuissance de voir et choisir ce qui est le plus commode, nous apporte de l'incertitude et perplexité, le meilleur est se jetter au party où y a plus d'honnesteté et de justice ; car encores qu'il en mesadvienne, si restera-t-il tousjours une gratication au dedans, et une gloire au dehors d'avoir choisi le

DE LA SAGESSE, PAU CHARRON

1 meilleur. Outre que l'on ne sçait quand on eust prins le party contraire, ce qu'il en fust advenu, et si l'on eust eschappe son destin. Quand on doubte quel est le meilleur et plus court chemin, il faut tenir le plus droict.

§ 4. Affaires difficiles et dangereux.

Aux affaires difficiles, comme aux accords, y vouloir apporter de la seureté, c'est les rendre mal asseurés, parce que l'on y employé plus de temps, plus de gens s'en empeschent, l'on y mesle plus de choses et de clauses ; et de là naissent les différends ; joinct que c'est ce semble despiter la fortune, et se vouloir exempter de sa jurisdiction, ce qui ne se peust : vim suorum ingruentem refringinon vult '.Il est meilleur les l'aire plus briefvement et doucement avec un peu de danger que d'y estre si exact et chagrin.

Aux affaires dangereux il faut estre sage et courageux ; il faut prévoir et sçavoir tous les dangers ; ne les faire point plus grands ne plus petits par faute de jugement ; penser qu'ils n'arriveront pas tous, et n'auront pas tous leur effect ; que l'on en esebappera plusieurs par industrie, ou par diligence, ou autrement ; quels sont ceux ausquels l'on pourra estre aydé, et là dessus prendre courage, se resouldre et ne quitter l'entreprinse honneste pour iceux; le sage est eourageux, car il pense, discourt et se prépare à tout ; le courageux aussi doibt estre sage.

§ 5. Conjuration.

Nous entrons aux plus grands, importans et dangereux accidens, parquoy nous les traicterons plus au long et expressément les descrivant 5 et puis donnant en chascun les advis pour le souverain, et à la fin de tous les donnerons pour les particuliers. Conjuration est une conspiration et entreprinse d'un ou plusieurs contre la personne du prince ou l'Estat ; c'est chose dangereuse, mal aysée à éviter ou remédier, pource qu'elle est couverte et cachée. Comment se peut-on sauver d'un ennemy couvert du visage du plus officieux amy? Comment peut-on sçavoir les volontés et pensées

(l) La fortune ne veut pas même que l'on pare ses coups. Tn.-Liv. liv, V, c. 57.

limai; III, CHAP. IV.

d'autruy? et puis celuy qui mesprise sa vie est maistre de celle d'autruy :

Contemnit omnes Me qui mortem priùs * ,*

tellement que le prince est exposé à la mercy d'un particulier, quel qu'il soit.

Machiavel traicte au long comme il faut dresser et conduire les conjurations ; nous allons dire comme il les faut rompre, empescher et y remédier.

Les advis et remèdes sur ce sont, 1° une secrette recherche et contremine par gens propres à cela, fidèles et discrets, qui sont les yeux et les oreilles du prince ; faut descouvrir tout ce qui se dict et se faict, spécialement par les principaux officiers. Les conjurateurs volontiers diffament çà et là le prince, ou prestent l'oreille à ceux qui le bîasmènt et accusent. Il faut donc sçavoir les discours et propos que l'on tient du prince, et hardiment proposer recompense en deniers et impunité à tels descouvrans ; mais aussi ne faut-il croire légèrement à tout rapport. Faut bien prester l'oreille à tous, non la foy, et examiner bien diligemment, affin de n'accabler lesinnocens, et se faire hayr et maudire au peuple. Le second est d'essayer par clémence et innocence à se faire aymer de tous, mesmede ses ennemis : Fidissima cuslodia principis innocentia 2. N'offensant personne on donne ordre de ne l'estre point3; et c'est mal à propos faire valoir sa puissance par outrages et offenses : maie vint suam potestas aliorum conlumeliis experitur 4.

Le troisiesme est tenir bonne mine à l'accoustumé, sans rien ravaller, et publier par -tout qu'il est bien adverty de toutes les menées qu'on dresse, et faire croire que rien ne se remue qu'il n'en sente incontinent le vent. Ce fut un expédient que fournit utilement quelqu'un à Denis, tyran de Sicile, qui luy cousta un talent. Le quatriesme est d'attendre sans effroy et sans trouble tout ce qui pourra advenir. César practiqua bien ces trois derniers moyens, mais non le premier. Il vaut mieux, disoit-il, mourir une fois, que de mourir tousjours en

(l)SÉN. Ha cul. OEf.v.443.

(2) La plus fidèle garde des princes, c'est l'innocence. Pun. Paneg. ad Traj.

(r>) En n'offensant personne , c'est le moyen de n'être pas offensé.

(i) Plis. !iv. VIII, fip. XXIV.

Moral.

transe et en fiebvre continue d'un accident qui n'a point de remède, et faut en tout cas remettre tout à Dieu. Ceux qui ont prins autre chemin, et ont voulu courir au devant par supplices et vengeances, très rarement s'en sont bien trouvés, et n'ont pour cela eschappé ; tes moin tant d'empereurs romains.

Mais la conjuration descouverte, la vérité trouvée, que faut-il faire? punir bien rigoureusement les conjurés ; espargner tels gens, c'est trahir cruellement le public. Ils sont ennemys de la liberté, bien et repos de tous; la justice le requiert. Si est-ce qu'il y faut de la prudence -, et ne s'y faut porter tousjours et partout de mesme façon. Quelques fois il faut soudainement exécuter, mesmement s'il y a petit nombre de conjurés. Mais soit en petit ou grand nombre, il ne faut par géhennes et tortures vouloir sçavoir les complices (si autrement et secrettement l'on les peut sçavoir, et faire mine de ne les sçavoir est bon) ; car l'on chercheroit ce que l'on ne voudroit pas trouver. Il suffit que, par la punition d'un petit nombre, les bons subjects soient contenus en leur debvoir, et destournés ceux qui ne sont pas ou pensent n'estre pas décèles. Vouloir tout sçavoir par tortures, c'est exciter force gens contre soy. Quelques fois faut dilayer la punition ; bien fautil promptement pourvoir à sa seureté. Mais les conjurés peuvent estre tels ou la descouverte faite en tel temps qu'il n'en faut pas faire le semblant; et les vouloir punir sur l'heure, c'est jouer à tout perdre. Le meilleur de tous est de prévenir la conjuration, l'éluder et rendre vaine, feignant pour ce coup ne sçavoir les conjurés, mais faire comme si l'on vouloit pourvoir à autre chose; comme firent les Carthaginois à Hannon leur capitaine : Optimum et solum sœpe insidiarum remedium, si non inielliganiur *. Mais qui plus est quelques fois faut pardonner, si c'est un grand à qui le prince et l'Estat soient obligés, duquel les enfans, parens et amis soient puissans. Que ferez-vous? com ment rompre tout cela? s'il se peut avec seureté faut pardonner, ou au moins adoucir la peine. La clémence en cest endroict est quelques fois non seulement glorieuse au prince ,

(l) Le meilleur et peut-êtve le seul remède rontre les embûches, c'est deïfeindxe de ne les avoir pas découvertes, tac. Annal.ïw. xiv, c. 6.

nil gloriosius principe impune lœso1, mais de très grande efficace pour la seureté à l'advenir, destourne les autres de semblable dessein, et faict qu'ils s'en repentent ou en ont honte ; l'exemple en est très beau d'Auguste envers Cinna.

§ 6. Trahison.

Trahison est une conspiration ou entreprinse secrette contre une place ou une troupe; c'est, comme la conjuration, un mal secret, dangereux, difficile à esviter ; car souvent le traistre est au milieu et au gyron de la compagnie, ou du lieu qu'il veut vendre et livrer. A ce malheureux mestier sont volontiers subjects les avaricieux, esprits légers, hypocrites; et ont volontiers cecy qu'ils font bien sonner la fidélité, la louent et gardent ambitieusement en petites choses, et par là se voulant couvrir ils se descouvrent; c'est la marque pour les cognoistre. Les advis y sont presque tous mesmes qu'en la conjuration; sauf en la punition, laquelle doibt estre icy prompte, griefve et irrémissible; car ce sont gens mal nays, incorrigibles, très pernicieux au monde, dont ne faut avoir pitié.

§ 7. Emotions populaires.

Il y en a plusieurs sortes selon la diversité des causes, personnes, manière et durée, comme se verra après : faction, ligue, sédition, tyrannie, guerres civiles ; mais nous parlerons icy tout simplement et en gênerai de celles qui s'esmeuvent à la chaude, comme tumultes subits, et ne durent gueres. Les advis et remèdes sont leur faire parler et remonstrer par quelqu'un qui soit d'authorité,de vertu et réputation singulière, éloquent, ayant la gravité et ensemble la grâce et industrie d'amadouer un peuple; car à la présence de tel homme, comme à un esclair, le peuple se tient coy :

Veluti tnagno in populo cum sœpe coona est Scditio, sœvilqnc animis ignobilc vulrjus; Jamque faces et saxa volant, furor arma minislral: Tum, pietate gravem ac meritis, si forte virurn qnetn Conspexere, silent, arreclisque auribus ailstant. llle régit dictis animos, et pectora mulcet*

(1) Rien de plus glorieux à un prince que d'avoir clé offense tans qu'il en ait lire vengeance. Skn. dcClouniiia, lir. I, c. 20. Ainsi, .quand signalant sa turbulente audace,

PAR CHARRON

Quelques fois le chef mesme y aille; mais il faut que ce soit avec un front ouvert, une forte asseurance, ayant l'ame quitte et nette de toute imagination de la mort, et du pis qu'il peust advenir ; car d'y aller avec contenance doubteuse et incertaine, par flatterie, douce et humble remonstrance, c'est se faire tort et ne rien avancer. Cecy practiquoit excellemment César contre ses légions mutinées et armées contre luy.

Stetit agere fulti

Cespitis intrepidus vuliu, meruitque timeri Nil metuens1.

Autant en fit Auguste à ses légions actiaques, dict Tacite. Il y a donc deux moyens de jouyr et appaiser un peuple esmeu et furieux. L'un est par fierté et pure authorité et raison. Cestuy-cy, qui est meilleur et plus noble, convient au chef s'il y va; mais il y doibt bien penser, comme a esté dict -, l'autre plus ordinaire est par flatterie et amadouement, car il ne luy faut pas résister tout ouvertement. Les bestes sauvages ne s'apprivoisent jamais à coups de baston ; dont les belles paroles ny les promesses ne doibvent estre espargnées. En ce cas les sages permettent de mentir, comme l'on faict envers les enfans et les malades. En cela estoit excellent Periclès qui gaignoit le peuple par les yeux, les oreilles et le ventre, c'est-àdire par jeux, comédies, festins, et puis en faisoit ce qu'il vouloit. Ceste manière plus basse et servile, mais nécessaire, se doibt practiquer par celuy que le chef envoyé, comme fit Menenius Agrippa à Rome ; car s'il pense l'avoir de haute luitte, lorsqu'il est hors des gonds de raison, sans rien quitter, comme vouloient Appuis, Coriolan, Caton, Phocion, sont contes.

S 8. Faction et ligue.

Faction ou ligue est un complot et associa-

Se déchaîne une ardente et vile populace, La rage arme leurs bras ; déjà volent dans l'air Les pierres, les lisons, et la flamme et le fer. Mais d'un sage orateur si la voix imposante Dans l'ardeur du tumulte a leurs yeux se présente, On se lait, on écoule, et ses discours vainqueurs Couvernent les esprits et subjuguent les cœurs. Vmc. Enéide, liv. I, v. 152, trad. de Deliile. (i) Placé sur un tertre de gazon, il leur montre un visage

intrépide, ci , parce qu'il ne craignait rien, il mérita d'élro

craint. Ucaln, liv. V, v. 516.

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