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LIVRE III, CHAP. IV

tion des uns contre les autres entre les subjects, soit ou entre les grands ou les petits, en grand nombre ou petit. Elle vient quelques fois des baynes qui sont entre les particuliers et certaines familles, mais le plus souvent d'ambition (peste des Estats), chacun voulant avoir le premier rang. Celle qui est entre les grands est plus pernicieuse. Il y en a qui ont voulu dire qu'elle est aucunement utile au souverain, et faict le mesme service au public que les riottes des serviteurs en la maison, disoit Caton. Mais cela ne peut estre vray, sinon aux tyrans qui craignent que les subjects soyent d'accord, ou bien de petites et légères querelles d'entre les villes, ou d'entre les dames de la cour, pour sçavoir force nouvelles ; mais non pas des factions importantes, qu'il faut estouffer dès leur naissance, et leurs marques, noms, habillemens , soubriquets , qui sont quelques fois semences de vilains effects ; tesmoin le grand embrasement et les grands meurtres advenus en Constantinople, pour les couleurs de verd et bleu, soubs Justinien; deffendre les assemblées aecrettes qui peuvent servir à cela. Les ad vis sur ce sont : si la faction est entre deux seigneurs, le prince tascbera par douceur de paroles ou menaces les accorder, comme fit Alexandre le grand entre Epbestion et Craterus, et Archidamus entre deux de ses amys ; s'il ne peut, il leur doibt donner des arbitres non suspects ny passionnés. Le mesme doibt-il faire si la faction est entre plusieurs subjects, ou villes et communautés. S'il faut que luymesme parle, il le fera avec conseil appelle pour esviter l'envie et la hayne des condamnés. Si la faction est entre gens qui sont en fort grand nombre, et qu'elle soit si forte qu'elle ne se puisse appaiser par justice, le prince y emploiera la force pour l'esteindre du tout ; mais il se gardera bien de se monstrer affectionné à l'un plus qu'à l'autre ; car à cela y a grand danger, et plusieurs se sont perdus; et est indigne de sa grandeur se faire compagnon des uns et ennemy des autres, luy qui est le maistre de tous ; et s'il faut venir à punition, il doibt suffire que ce soit des chefs plus apparens.

S 9. Sédition.

Sédition est un violent mouvement delamullitudç contre le prince ou le magistrat. Elle naist

et vient d'oppression ou de crainte ; car ceux qui ont faict quelque grande faute craignent la punition ; les autres pensent et craignent qu'on leur vueille courir sus ; et tous deux par appréhension du mal se remuent pour prévenir le coup. Aussi naist de trop grande licence, de disette et nécessité, tellement que les gens propres à ce mestier sont les endebtés, et mal accommodés de tout, légers, esventés, et qui craignent la justice. Tous ces gens ne peuvent durer en paix, la paix leur est guerre, ne peuvent dormir qu'au milieu de la sédition, ne sont en franchise que parmy les confusions. Pour mieux conduire leur faict ils confèrent ensemble en secret, font de grandes plaintes, usent de mots ambigus, puis parlent plus ouvertement, et font les zélés à la liberté et au bien public, au soulagement du peuple, et soubs ces beaux prétextes ils sont suivis de grand nombre. Les advis et remèdes sont : premièrement, ceux qui servent aux émotions populaires, faire parler à eux, etleurremonstrer par gens propres à cela, comme a esté dict. 2° Si cela ne proffite, il faut s'armer et fortifier, et pour cela ne procéder contr'eux, mais leur donner Ioysir et terme de mettre de l'eau en leur vin ; aux mauvais de se repentir, aux bons de .se reunir. Le temps est un grand médecin, mesmement aux peuples plus prests à se mutiner et rebeller qu'à combattre : Ferocior plebs ad rebellandum, quam ad bellandum ; — tentare magis quam tueri libertatem i. 3° Cependant essayer à les esbranler par espérance et par crainte, ce sont les deux moyens : Spem offer, melum intende2. 4° Tascher à les desunir et rompre leur intelligence. 5° Engager et attirer par soubs-main quelques uns d'entre eux par promesses et secrettes recompenses, dont les uns se retirent d'eux pour venir à vous, les autres demeurent avec eux pour vous y servir, vous advertissani, de leurs menées et les endormissant et attiédissant leur chaleur. 6° Attirer et gaigner les autres, leur accordant une partie de ce qu'ils demandent et par belles promesses en termes ambigus. Il sera puis après aysé de révoquer justement ce qu'ils auront extorqué injustement

(î) Le peuple est bien plus prompt à se révolter qu'à combattre;— à prendre qu'à défendrp la liberté. Tu -Liv. liv. vil, c. 27 : — liv. VI, c. 18

(■2) Offrez l'espérance ou sachez inspira*' jla crainte. Tac. Ann. liv. I, c, 2tf.

DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

par sédition : Irrita faciès quœ per seditionem expresserint1 ; et laver tout par douceur et clémence. 7° S'ils retournent en santé , raison et obeyssance, les faut traicter doucement, et se contenter du chastiment de fort peu, des principaux autheurs et boutefeux, sans s'enquérir dadvantage des complices, mais que tous se sentent en seureté et en grâce.

§ 10. La tyrannie et la rébellion.

La tyrannie, c'est-à-dire la domination violente contre les loix et coustumes, est souvent cause des grands remuemens publics, d'où il advient rébellion, qui est une eslevation du peuple contre le prince, à cause de sa tyrannie, pour le chasser et deboutter de son siège ; et diffère de la sédition en ce qu'elle ne veust point recognoistre le prince pour son maistre ; la sédition ne va pas jusques-là, mais elle est mal contente du gouvernement, se plaint et veut un amendement en iceluy. Or ceste tyrannie est exercée par gens mal nays, cruels, qui aiment les meschans, brouillons, rapporteurs, hayssent et redoubtent les gens de bien et d'honneur. Quibus semper aliéna vir tus for midolosa. — Nobilitas, opes, omissi g eslique honores pro crimine, ob virtutes certissimum exitium : — et non minus ex magna fam,a quam mala^. Mais ils sont bien punis ; car ils sont hays et ennemys de tous -, vivent en perpétuelle crainte et appréhension ; tout leur est suspect ; sont bourrelés et deschirés au dedans en leurs consciences, et enfin périssent de maie mort et bientost, car c'est chose très rare qu'un vieil tyran.

Les advis et remèdes en ce cas sont au long desduits cy après 5 en lieu plus propre. Les advis reviennent à deux 5 empescher à l'entrée le tyran qu'il ne se rende maistre ; estant installé et recognu, le souffrir et luy obeyr. Il vaut mieux le tolérer qu'esmouvoir sédition et guerre civile : Pc jus deleriusque tyrannide

(1) Tac. Ann. liv.I, c. 39.

(2) Ceux-ci redoutent la vertu des autres. — La noblesse, les richesses, les charges que l'on a gérées, celles même que l'on a négligé de briguer, tout parait des crimes à leurs yeux ; plus on a de vertus , plus la ;perle est certaine. — pour être condamné par eux , il suffit que l'en jouisse d'une grande réputation; peu importe qu'elle soit bonne ou mauvaise. Sall. Bell. Calil. c. 5. — Tac. Ilist. liv. J, c. 2. — Id. Vita Agricol. c. 5.

fô) au chap. 1C.

sive injuslo imperio bellum civile1', l'on n'y gaigne rien ; le regimber ou rebeller enaigrit et rend encores plus cruels les" mauvais princes : Nihil tam exaspérât fervorem vulneris quam ferendi impatienlia'*. La modestie et obeyssance les adoucit \ car la douceur du prince, dit ce grand prince Alexandre, ne consiste pas seulement en leur naturel, mais aussi au naturel des subjects ; lesquels souvent par leurs mesdisances et mauvais deportemens irritent et gastent le prince ou l'empirent: Obsequio mitigantur imperia, — et contra, conlumacia inferiorum lenilatem imperitantis diminui : — conlumaciam cum pernicie quam obsequium cum securitate malunt*.

§11. Guerres civiles.

Quand l'un de ces susdictsremuemenspublics, esmotions populaires, faction, sédition, rébellion, vient à se fortifier et durer jusqu'à prendre un train et forme ordinaire, c'est une guerre civile, laquelle n'est autre chose qu'une prinse et menée d'armes par les subjects, ou entr'eux, et c'est esmotion populaire ou faction et ligue ; ou contre le prince, l'Estat, le magistrat, et c'est sédition ou rébellion. Or, il n'y a mal plus misérable ny plus honteux ; c'est une mer de malheurs. Et un sage a très bien dict, que ce n'est pas proprement guerre, mais maladie de l'Estat, maladie chaude etfrenaisie. Certes, qui en est l'auteur doibt estre effacé du nombre des hommes et chassé des bornes de la nature humaine. Toute sorte de meschanceté s'y trouve, impieté et cruauté entre les parais mesmes, meurtres avec toute impunité : Omdere palam, ignoscere non nisi fallendo licet;

— non œtas , non dignitas quemquam protegit ;

Nobilitas cum plèbe périt, lateque vagatur Ehsis*,

(1) Il y a quelque chose de pire, de plus funeste que la tyrannie ou un gouvernemont injuste; c'est la guerre civile. Plut. Vie de Bnttns.

(2) Rien n'irrite plus une blessure que l'impatience dans la douleur. IIeges. liv. II , c. 9.

(3) La soumission adoucit les gouvernements. — L'audace des inférieurs , au contraire, altère la douceur naturelle du chef. — Mais ils aiment mieux résister et se perdre qu'obéir et vivre en paix. Q. Crac. liv. VIII, c. S.— Tac Ann. liv. XVI, c. 28.

— Id. Ilist. liv. IV, c. 74.

(4) 11 est permis de tuer au grand jour; mais pour sauver

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