‹ Choix de moralistes françaisChapitre 207 sur 509 · LIVRE III, CHÀP. VIL · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHÀP. VIL

La troisiesme espèce touchant les personnes est mixte et comme composée des deux , dont elle est ou doibt estre plus forte ; c'est la conjugale des mariés, laquelle tient de l'amitié en droicte ligne, à cause de la supériorité du mary et infériorité de la femme, et de l'amitié collatérale, estans tous deux de compagnie parties joinctes ensemble et se costoyant. Dont la femme a esté tirée non de la teste, ny des pieds, mais du costé de l'homme. Aussi les mariés partout et alternativement exercent et monstrent toutes ces deux amitiés; en public , la droicte ; car la femme sage honore et respecte le mary ; en privé, la collatérale, privée et familière. Ceste amitié de mariage est encores d'une autre façon double et composée ; car elle est spirituelle et corporelle, ce qui n'est pas es autres amitiés, sinon en celle qui est reprouvée par toutes bonnes loix et par la nature mesme. L'amitié donc conjugale par ces raisons est grande, forte et puissante. Il y a toutesfois deux ou trois choses qui la relaschent et empeschent qu'elle puisse parvenir à perfection d'amitié ; Tune qu'il n'y a que l'entrée du mariage libre, car son progrès et sa durée est toute contraincte, forcée, j'entends aux mariages chrestiens; car partout ailleurs elle est moins contraincte, à cause des divorces qui sont permis ; l'autre est la foiblesse et insuffisance de la femme, qui ne peut respondre et tenir bon à ceste parfaicte conférence et communication des pensées et jugemens; son ame n'est pas assez forte et ferme pour fournir et soustenir l'estraincte d'un nœud si fort, si serré, si durable ; c'est comme nouer une chose forte et grosse avec une mince et déliée. Ceste-cy, ne remplissant pas assez, s'eschape, glisse et se desrobe de l'autre. Encores y a-t-il icy qu'en l'amitié des mariés il s'y mesle tant d'autres choses estrangeres, les enfans, les parens d'une part et d'autre, et tant d'autres fusées à demesler qui troublent souvent et relaschent une vive affection.

La troisiesme distinction d'amitié regarde la force et intention, ou la foiblesse et diminution de l'amitié. Selon ceste raison il y a double amitié ; la commune et imparfaicte, qui se peut appeller bienveillance, familiarité, accointance privée, et a une infinité de degrés, l'une plus estroicte, intime et forte que l'autre; et la parfaicte, qui ne se voit point , et est un phénix au

monde , à peine est-elle bien conceue par imagination.

Nous les cognoislrons toutes deux en les despeignant et confrontant ensemble, et recognoissant leurs différences. La commune se peut bastir et concilier en peu de temps. De la parfaicte il est dict qu'il faut délibérer fort longtemps et manger un muy de sel.

2° La commune s'acquiert, se bastit et se dresse par tant de diverses occasions et occurrences utiles, délectables; dont un sage donnoit ces deux moyens d'y parvenir : dire choses plaisantes , et faire choses utiles ; la parfaicte par la seule vraye et vive vertu réciproquement bien cognue.

3° La commune peut estre avec et entre plusieurs , la parfaicte avec un seul , qui est un autre soy-mesme, et ainsi entre deux seulement , qui ne sont qu'un. Elle s'impliqueroit et s'empescheroit entre plusieurs; car si deux en mesme temps demandoient estre secourus, s'ils me demandoient offices contraires, si l'un commettoit à mon silence chose qu'il est expédient à l'autre de sçavoir, quel ordre ? Certes la division est ennemye de perfection et union sa germaine.

4° La commune reçoit du plus et du moins, des exceptions, restrictions et modifications, s'eschauffe ou relasche, subjecte à accès et recès, comme la fiebvre, selon la présence ou absence, mérites, bienfaicts, etc. ; la parfaicte non , tousjours mesme , marchant d'un pas esgal, ferme, hautain et constant.

5° La commune reçoit et a besoing de plusieurs reigles et précautions données par les sages, dont l'une est d'aymer sans interest de la pieté, vérité, vertu : Amicus usque ad aras. L'autre est d'aymer comme si l'on avoit à hayr, et hayr comme si l'on avoit à aymer, c'est-àdire tenir tousjours la bride en la main, et ne s'abandonner pas si profusement que l'on s'en puisse repentir, si l'amitié venoit à se desnouer.

Item, d'ayder et secourir au besoing sans estre requis ; car l'amy est honteux, et luy couste de demander ce qu'il pense luy estre deu ; item, n'estre importun à ses amys, comme ceux qui se plaignent tousjours à la manière des femmes. Or toutes ces leçons très salutaires aux amitiés ordinaires n'ont point de lieu en ceste souveraine et parfaicte amitié,

DE LA SAGESSE, PAR CHARROIS

Nous sçaurons encores mieux cecy par la peincture et description de la parfaicte amitié, qui est une confusion de deux âmes, très libre, pleine et universelle. Voicy trois mots : 1° Confusion, non-seulement conjonction et joincture, comme des choses solides ; lesquelles tant bien attachées, meslées et nouées soient-elles, si peuvent-elles estre séparées, et se cognoissent bien à part. Les âmes en ceste parfaicte amitié sont tellement plongées et noyées l'une dedans l'autre qu'elles ne se peuvent plus ravoir ny ne veulent à la manière des choses liquides meslées ensemble. 2° Très libre et bastie par le pur choix et pure liberté de la volonté, sans aucune obligation, occasion ny cause estrangere. Il n'y a rien qui soit plus libre et volontaire que l'affection. 3° Universelle, sans exception aucune de toutes choses, biens, honneurs, jugemens, pensées, volontés, vie. De ceste universelle et si pleine confusion vient que l'un ne peut prester ny donner à l'autre, et n'y a point entre eux de bienfaict, obligation, recognoissance, remerciement et autres pareils debvoirs, qui sont nourrissiers des amitiés communes, mais tesmoignages de division et différence : tout ainsi comme je ne sçay point de gré du service que je me fay , ny l'amitié que je me porte ne croist point pour le secours que je m'apporte. El au mariage mesme pour luy donner quelque ressemblance de ceste divine liaison, bien qu'il demeure bien au-dessoubs , les donations sont deffendues entre le mary et la femme ; et s'il y avoit lieu de se pouvoir donner l'un à l'autre, ce seroit celuy qui employeroit son amy et recevrait le bienfaict qui obligerait son compagnon ; car cherchant l'un et l'autre, et sur-tout avec faim, de s'entre-bienfaire, celuy qui en donne l'occasion et en preste la matière est celuy qui faict le libéral, donnant ce contentement à son amy d'effectuer ce qu'il désire le plus.

De ceste parfaicte amitié et communion, nous avons quelques exemples en l'antiquité. Blosius, prins comme très grand amy de Tyberius Gracchus jà condamné, et interrogé ce qu'il eust faict pour luy, ayant respondu : « Toutes choses, » il luy fust demandé : « Comment, s'il feust prié de mettre le feu aux temples, feussestu faict? » Il respondit que jamais Gracchus n'eusteu telle volonté, mais que quand il feust tue il y eust obey.très hardie et dangereuse res-

ponse. Il pouvoit dire hardiment que Gracchus n'eust jamais eu ceste volonté, c'estoit à luv à en respondre; car comme porte nostre description, l'amy parfaict non seulement sçait et cognoist pleinement la volonté de son amy, et cela suffit pour en respondre, mais la tient en sa manche et la possède entièrement. Et ce qu'il adjouste que si Gracchus l'eust voulu il l'eust faict, ce n'est rien dict, cela n'altère ny n'empire point sa première response, qui est de l'asseurance de la volonté de Gracchus. Cecy est des volontés et jugemens. 3° Voyons des biens. Ils estoient trois amys (ce mot trois heurte nos reigles, et faict penser que ce n'estoit encores une amitié du tout parfaicte)-, deux riches et un povre chargé d'une mère vieille, et d'une fille à marier -, cestuy-cy mourant t'ait son testament, par lequel il lègue à un de ses amys de nourrir sa mère et l'entretenir, et à l'autre de marier sa fille et îuy donner le plus grand douaire qu'il pourrait advenant quel' un d'eux vienne à défaillir, il substitue l'autre. Le peuple se mocque de ce testament; les héritiers l'acceptent avec grand contentement, et chascun vient à jouyr de son légat ; mais estant décédé cinq jours après celuy qui avait prins la mère, l'autre survivant et demeurant seul universel héritier entretint soigneusement la mère, et dedans peu de jours il maria en mesme jour sa fille propre unique, et celle qui luy avoit esté léguée, leur despartant par esgales parts tout son bien. Les sages, selon la peincture susdicte, ont jugé que le premier mourant s'estoit montré plus amy, plus libéral, faisant ses amys héritiers et leur donnant ce contentement de les employer à son besoing. 4° De la vie, l'histoire est notoire de ces deux amys, dont l'un estant condamné par le tyran à mourir à certain jour et heure, demanda ce delay de reste pour aller pourvoir à ses affaires domestiques en baillant caution -, le tyran luy ayant accordé, à ceste condition que, s'il ne se representoit au temps, sa caution souffriroit le supplice, le prisonnier baille son amy, qui entre en prison à ceste condition ; et le temps estant venu, et l'amy caution se desliberant de mourir, le condamné ne faillit de se représenter. De quoy le tyran plus qu'esbahy, et délivrant tous les deux , les pria de le vouloir recevoir et adopter en leur amitié pour tiers,

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