CHAPITRE VIL
De V amour ou amitié.
Amitié est une flamme sacrée allumée en nos poitrines premièrement par nature, et a monstre sa première ardeur entre le mary et la femme, les parens et les enfans, les frères et sœurs ; et puis se refroidissant a esté rallumée par art et invention des alliances, compagnies, frairies, collèges et communautés. Mais pour ce qu'en tout cela estant divisée en plusieurs pièces elle s'affoiblissoit, et qu'elle estoitmeslée et détrempée avec d'autres considérations utiles, commodes, délectables, pour se roidir et nourrir plus ardente, s'est ramassée toute en soy et raccourcie plus estroicte entre deux vrays amis. Et c'est la parfaicte amitié, qui est d'autant plus chaude et spirituelle que toute autre, comme le cueur est plus chaud que le foye et le sang des veines.
L'amitié est l'ame et la vie du monde, plus nécessaire, disent les sages, que le feu et l'eau:
Osez d'un luxe vain fouler aux pieds l'orgueil; De mon humble séjour ne fuyez point le seuil; Venez et regardez des yeux de l'indulgence Du chaume hospitalier l'honorable indigence.
Ènttde, liv. Vin, v. 364.(trîd de pelille).
DE LA. SAGESSE, PAR CHARROI
Amicilia necessiludo, amici necessarii1; c'est le soleil, le baston, le sel de nostre vie; car sans icelle tout est ténèbres ; et n'y a aucune joye, soustien ny goust de vivre : Amicus fidelis proteclio fortis, medicamentum vitœ et immortalitatis , et qui invenit illum invenit thesaurum®.
Et ne faut penser que l'amitié ne soit utile et plaisante qu'en privé et pour les particuliers ; car encores l'est-elle plus au public ; c'est la vraye mère nourrice de la société humaine, conservatrice des Estats et polices. Et n'est suspecte ny ne desplaist qu'aux tyrans et aux monstres, non qu'ils ne l'adorent en leur cueur, mais pource qu'ils ne peuvent estre de l'escot; l'amitié seule suffit à conserver ce monde, et si elle esloit en vigueur partout, il ne seroit jà besoin de loy, qui n'a esté mise sus que subsidiairement et comme un second remède au deffaut de l'amitié, affîn de faire et contraindre par son autborité ce qui debvroit estre librement et volontairement faict par amitié. Mais la loy demeure beaucoup au dessoubs d'elle ; car l'amitié reigle le cueur, la langue, la main, la volonté et les effects. La loy ne peut pourvoir qu'au dehors. C'est pourquoy Aristote a dict que les bons législateurs ont eu plus de soin de l'amitié que de la justice-, et pource que la loy et la justice souvent encores perd son crédit , le troisiesme remède et moindre de tous a esté aux armes et à la force du tout contraire au premier de l'amitié. Yoylà par degrés les trois moyens du gouvernement politique ; mais l'amitié vaut bien plus que les autres-, aussi les seconds et subsidiaires ne valent jamais tant que le premier et principal.
Il y a grande diversité et distinction d'amitié : celle des anciens en quatre espèces, naturelle, sociale, hospitalière, vénérienne, n'est point suffisante. Nous en pouvons marquer trois. La première est tirée des causes qui l'engendrent, qui sont quatre : nature, vertu, proflit , plaisir, qui marchent quelques fois toutes en troupe; autrefois deux ou trois, et assez souvent une seule. Mais la vertu est la plus noble et la olus forte ; car elle est spirituelle et au
Cl) C'est une nécessité que l'amitié, une nécessité d'avoir des amis, auist. ad Nicom. liv. vm, c. 1.
(i Un ami Gdèle est une puissante protection, un remède aux •naux de la vie, un garant d'immortalité. Qui trouve lui tel ami possède un tréeof .
cueur, comme l'amitié -, la nature est au sang, le proffit en la bourse, le plaisir en quelque partie et sentiment du corps. Aussi la vertu est plus libre, plus franche et nette , et sans icelle les autres causes sont chetifves, lasches et caduques. Qui ayme pour la vertu ne se lasse point d'aymer, et si l'amitié se rompt, ne se plainct point. Qui ayme pour le proffit , si elle se rompt, se plainct impudemment , vient en reproche qu'il a tout faict et a tout perdu. Qui ayme pour le plaisir, si la volupté cesse, il se sépare et s'estrange du tout sans se plaindre.
La seconde distinction, qui est pour le regard des personnes, se faict en trois espèces : l'une est en droicte ligne , entre supérieurs et inférieurs, et est, ou naturelle, comme entre parens et enfans, oncles et neveux ; ou légitime, comme entre le prince et les subjects, le seigneur et les vassaux, le maistre et les serviteurs, le docteur et le disciple, le prélat ou gouverneur et le peuple. Or ceste espèce n'est point à proprement parler amitié, tant à cause de la grande disparité qui est entre eux, qui empesche la privauté et familiarité et entière communication , fruict et effect principal de l'amitié , qu'aussi à cause de l'obligation qui y est, qui faict qu'il y a moins de liberté et de nostre choix et affection. Yoylà pourquoy on leur donne d'autres noms que d'amitié. Car aux inférieurs on requiert d'eux honneurs, respect, obeyssance ; aux supérieurs, soing et vigilance envers les inférieurs. La seconde espèce d'amitié pour le regard des personnes est en ligne couchée et collatérale entre pareils ou presque pareils. Et ceste-cy est encores double ; car ou elle est naturelle, comme entre frères, sœurs, cousins ; et ceste-cy est plus amitié que la précédente, car il y a moins de disparité. Mais il y a de l'obligation de nature, laquelle comme d'un costé elle noue et serre, de l'autre elle relasche. Car à cause des biens et partages et des affaires, il faut quelques fois que les frères et parens se heurtent; outre que souvent la coiv respondance et relation d'humeurs et volontés, qui est l'essence de l'amitié, ne s'y trouve pas ; c'est mon frère, mon parent, mais il est meschant, sot. Ou elle est libre et volontaire comme entre compagnons et amys, qui ne se touchent et tiennent de rien que de la seule amitié, et ceste-cy est proprement et vrayement amitié,