CHAPITRE X
De la flatterie, menterie et dissimulation.
Flatterie est un poison très dangereux à tous particuliers, et la presque unique cause de la ruine du prince et de l'Estat : est pire que faux tesmoignage, lequel ne corrompt pas le juge mais le trompe seulement, lui faisant donner meschante sentence contre sa volonté et juge ment: mais la flatterie corrompt le jugement, enchante l'esprit et le rend inhabile à plus cognoistre la vérité. Et si le prince est une fois corrompu de flatterie, il faudra meshuy que tous ceux qui sont autour de luy, s'ils se veulent sauver, soient flatteurs. C'est une chose donc autant pernicieuse comme la vérité est excellente; car c'est corruption de la vérité.
(t! PLUT. H.nd.
Si
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
C'est aussi un vilain vice d'ame lasche, basse et belistresse, aussi laid et meschant à l'homme ^ue l'impudence à la femme.
Vt matrona merelrici dispar erit, atque Discolor, infido scurrœ distabit amicus l :
Aussi sont comparés les flatteurs aux putains, empoisonneurs, vendeurs d'huyle, questeurs de repues franches, aux loups, et dict un autre sage2 qu'il vaudroit mieux tomber entre les corbeaux que flatteurs.
Il y a deux sortes de gens subjects à estre flattés, c'est-à-dire à qui ne manquent jamais gens qui leur fournissent de ceste marchandise, et qui aussi aisément s'y laissent prendre ; sçavoirles princes, chez qui lesmeschans gaignent crédit par-là ; et les femmes, car il n'y a rien si propre et ordinaire à corrompre la chasteté des femmes que les paistre et entretenir de leurs louanges.
La flatterie est très difficile à esviter et à s'en garder, non -seulement aux femmes à cause de leur foiblesse et de leur naturel plein de vanité et amateur de louange ; et aux princes à cause que ce sont leurs parens, amys, premiers officiers, et ceux dont ils ne se peuvent passer, qui font ce mestier. Alexandre, ce grand roy et philosophe, ne s'en put defiéndre ; et n'y a aucun des privés qui ne fist pis que les roy s, s'il estoit assiduellement essayé et corrompu par ceste canaille de gens, comme ils sont; mais généralement à tous, voire aux sages et à cause de sa douceur, tellement qu'encores qu'on la rebutte si plaist-elle, bien qu'on s'y oppose, toutes fois l'on ne luy ferme jamais du tout la porte : Inde sœpe exclusa novissime recipitur*. Et à cause de sa feinte qui la rend très difficile à descouvrir ; car elle est si bien fardée et couverte du visage d'amitié qu'il est malaisé de la discerner. Elle en usurpe les offices, en a la voix, en porte le nom, et la contrefaict si artificiellement que vous diriez que c'est elle. Elle estudie d'agréer et complaire ; elle honore et loue ; elle s'embesongne fort et
" (l) Autant une vénérable matrone diffère par la contenance et même par les habits, d'une -vile courtisane, autant un véritable ami ressemble peu au flatteur parasite et sans foi. — Hor. Iiv. I, 6p. XVIII, v. 2.
(2) Anthislhône, dans Dioc. Laurc. Iiv. VI.
(ô) Quoique souvent bannie on la reçoit de nouveau. Sln. Hat. Quast. Iiv. IV, préface.
se remue pour le bien et service, s'accommode aux volontés et humeurs. Quoy plus! elle en-r treprend mesme le plus haut et le plus propre poinct d'amitié, qui estderemonstrer et reprendre librement. Bref, le flatteur se veust dire et monstrer supérieur en amour à celuy qu'il flatte. Mais au rebours n'y a rien plus contraire à l'amitié, pire et plus contraire que la mesdisance, l'injure, l'inimitié toute ouverte ; c'est la peste et la poison de la vraye amitié ; elles sont du tout incompatibles : Non potes me simul amico et adulatore uti*. Meilleures sont les aigreurs et poinctures de l'amy que les baisers du flatteur : Meliora vulnera diligentis quant oscula blandientis^.
Parquoy pour ne s'y mescompler, voicy par sa vraye peinture les moyens de la bien recognoistre et remarquer d'avec la vraye amitié. 1° La flatterie est bientost suyvie de l'interest particulier, et en cela se cognoist; l'amy ne cherche point le sien. 2° Le flatteur est changeant et divers en ses jugemens, comme le miroir et la cire qui reçoit toutes formes : c'est un chameleon , un polypus ; faignez de louer ou vitupérer et hayr, il en fera tout de mesme, se pliant et accommodant selon qu'il cognoistra estre en l'ame du flatté ; l'amy est ferme et constant. 3° Il se porte trop ambitieusement et chaudement en tout ce qu'il faict, au sceu et veu du flatté, à louer et s'offrir à servir: Non imitatur amicitiam, sedprœterit 5. Il ne tient pas modération aux actions externes, et au contraire au dedans il n'a aucune affection; c'est tout au rebours de l'amy. 4° Il cède et donne tousjours le haut bout et la victoire au flatté, et luy applaudist, n'ayant autre but que de plaire, tellement qu'il loue et tout et trop, voire quelques fois à ses despens, se blasmant et humiliant, comme le luitteur qui se baisse pour mieux atterrer son compagnon. L'amy va rondement, ne se soucie s'il a le premier ou second lieu, et ne regarde pas tant à plaire comme d'estre utile et proffiter, soit-il doucement ou rudement; comme le bon médecin à son malade pour le guérir. 5° Il veut quelques fois usurper la liberté de l'amy à reprendre ; mais c'est bien à gauche. Car il
(1) Vous ne pouvez faire de moi tout ensemble un ami ol un flatteur. Put. Vie de Phocion.
(2) Proverbes, c. 27, v. C.
(3) t! inimité pas l'amitié, il l'exagère. Swt. Ep. XLV.