LIVRE III, CHAJ\ X
s'arrestera à de petites et légères choses, feignant n'en voir et n'en sentir de plus grandes; il fera le rude censeur contre les autres parens, serviteurs du flatté, de ce qu'ils ne font leur debvoir envers luy : ou bien feindra d'avoir entendu quelques légères accusations contre luy, et estre en grande peine d'en sçavoir la vérité de luy-mesme; et venant le flatté à les nier ou s'en excuser, il prend de là occasion de le louer plus fort. Je m'en esbahyssois bien, dira-t-il, et ne le pouvois croire ; car je voy le contraire. Comment prendriez-vous de l'autruy? vous donnez tout le vostre et ne vous souciez d'en avoir. Ou bien se servira de reprehensions pour davantage flatter, qu'il n'a pas assez de soing de soy, n'espargne pas assez sa personne si requise au public, comme fît un sénateur à Tybere en plein sénat avec mauvaise odeur. 6° Bref j'achèverai par ce mot, que l'amy tousjours regarde, sert, procure et pousse à ce qui est de la raison, de l'honneste et du debvoir , le flatteur à ce qui est de la passion, du plaisir et qui est jà malade en l'aine du flatté. Donc il est instrument propre à toutes choses de volupté et de desbauche, et non à ce qui est honneste ou pénible et dangereux; il semble le singe qui, n'estant propre à aucun service , comme les autres animaux, pour sa part il sert de jouet et de risée. A la flatterie est fort conjoinct et allié le mentir, vice vilain ; « dont disoit un ancien que * c'estoit aux esclaves de mentir et aux libres de dire vérité. Quelle plus grande lascheté que se desdire de sa propre science ! Le premier traict de la corruption des mœurs est le bannissement de vérité, comme au contraire, dict Pyndare, estre véritable est lé commencement de grande vertu : « et pernicieux à la société humaine. Nous ne sommes hommes et ne nous tenons les uns aux autres, comme a esté dict, si elle nous fault. Certes le silence est plus sociable que le faux. Si le mensonge n'avoit qu'un visage comme la vérité, encores y auroit-il quelque remède ; car nous prendrions pour certain le contraire de ce que dict le menteur; mais le revers de la vérité a cent mille figures et un champ indefiny. Le bien, c'est-à-dire la vertu et la vérité, est finy et certain, comme n'y a qu'une voyc au blanc; le mal, c'est-à-dire le
(1) ArOLL. DE TUIASE, CipuU PldlosLlClt.
vice, l'erreur et le mensonge, est infiny et incertain, car il y a mille moyens à se desvoyer du blanc. Certes si l'on cognoissoit l'horreur et le poids du mensonge, l'on le poursuyvroit à fer et à feu. Et ceux qui ont en charge de la jeunesse debvroient avec toute instance empescher et combattre la naissance et le progrès de ce vice, et puis de l'opiniastreté et de bonne heure, car tousjours croissent.
Il y a une menterie couverte et desguisée, qui est la feintise et dissimulation ( qualité notable des courtisans, tenue en crédit parmy eux comme vertu), viced'ame lasche et basse; se desguiser, se cacher soubs un masque, n'oser se monstrer et se faire voyr tel que l'on est, c'est une humeur couarde et servile.
Or, qui fait profession de ce beau mestier vit en grande peine; c'est une grande inquiétude que de vouloir paroistre autre que l'on n'est, et avoir l'œil à soy pour la crainte que l'on a d'estre descouvert. Le soin de cacher son naturel est une géhenne, estre descouvert une confusion. Il n'est tel plaisir que vivre au naturel, et vaut mieux estre moins estimé, et vivre ouvertement, que d'avoir tant de peine à se contrefaire et tenir couvert ; la franchise est chose si belle et si noble !
Mais c'est un povre mestier de ces gens ; car la dissimulation ne se porte gueres loing ; elle est tost descouverte, selon le dire, que les choses feintes et violentes ne durent gueres, et le salaire à telles gens est que l'on ne se fie point en eux, ny ne les croit-on quand ils disent vérité ; l'on tient pour apocryphe , voire pour pipperie, tout ce qui vient d'eux.
Or il y a icy lieu de prudence et de médiocrité ; car si le naturel est difforme, vicieux et offensif à autruy, il le faut contraindre ou pour mieux dire corriger. Il y a différence entre vivre franchement et vivre nonchalamment.
Item il ne faut tousjours dire tout, c'est sottise; mais ce que l'on dict, faut qu'il soit tel que l'on pense.
Il y a deux sortes de gens ausquels la feintise est excusable, voire aucunement requise mais pour diverses raisons ; sçavoir le prince pour l'utilité publique, pour le bien et repo sien et de l'Estat, comme a esté dict cy-dessus; et les femmes pour la bienséance, car la liberté trop franche et hardie leur est messeante et gauchit à l'impudence. Les petits déguise-
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
mens, faire la petite bouche, les figures et feintises, qui sentent à la pudeur et modestie, ne trompent personne que les sots, et leur sient fort bien, sont là au siège d'honneur. Mais c'est chose qu'il ne faut point estre en peine de leur apprendre; car l'hypocrisie est comme naturelle en elles. Elles y sont toutes formées et s'en servent par tout et trop, visage, vestemens, paroles, contenances, rire, plourer, et l'exercent non- seulement envers leurs maris vivans, mais encores après leur mort. Elles feignent un grand deuil et souvent au dedans rient: Jactantius mœrent quœ minus dolent*.