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CHAPITRE XL

Du bienfaict, obligation et recognoissance.

La science et matière du bienfaict et de la recognoissance de l'obligation active et passive est grande, de grand usage et fort subtile. C'est en quoy nous l'aillons le plus; nous ne sçavons ny bien faire, ny le recognoistre. Il semble que la grâce, tant le mérite que la recognoissance, soit courvée, et la vengeance ou la mecognoissance soit à gain, tant nous y sommes plus prompts et ardens : Gralia oneri est, ul'io in quœstu habetur. — Altius injuria? quammerita dcscendunl-. Nous parlerons doncicy premièrement du mérite et bienfaict où nous comprenons l'humanité, libéralité, aumosne; et leurs contraires, inhumanité, cruauté; et puis de l'obligation, recognoissance et mescognoissance, ou ingratitude et vengeance.

Dieu, nature, et toute raison nous convient a bien faire et à mériter d'autruy. Dieu par son exemple et son naturel qui est toute bonté, et ne sçaurions mieux imiter Dieu que par ce moyen : Nulla re propiusad Dei naturam accedimus quam beneficentia. — l)eus est mortalem succurrere morlali*. Nature, tesmoin

(t) Celles qui mettent le plus de jactance, d'apparat dans leur douleur sont celles qui en ressentent témoins. Tac. Ami. liv. Il.c.77.

(2) La reconnaissance parait à charge et la vengeance tout profit. — Les injures pénètrent plus profondément que les bienfaits. — Tac. Hist. liv. IV, c. 5. — Sén. de Beneficiis , liv. I, c. i.

(3) Il n'y a rien qui nous rapproche plus de la Divinité que la bienfaisance. — Secourir un mortel, c'est pour un mortel une. action toute divine. Uc. Oiut- )»o Li<jariu,u. ÔS. — Pus. Uist. W- liv. II, c. 7.

qu'un chacun se délecte à voir celuy à qui il a bien faict ; c'est son semblable : Nihil tam secundum naturam quam juvare consorlem nalurœ1. C'est l'œuvre de l'homme de bien et généreux de bien faire et mériter d'autruy , voire d'en chercher les occasions : Liber alis etiam dandi causas querit-, et dict-on que le bon sang ne peut mentir ny faillir au besoing. C'est grandeur de donner, petitesse de prendre : beatius est dare, quam acciperez; qui donne se faict honneur, se rend maistre du preneur ; qui prend se vend. Qui premier, dict quelqu'un4, a inventé les bienfaicts, a forgé des ceps et menottes pour lier et captiver autruy. Dont plusieurs ont refusé de prendre, pour ne blesser leur liberté, spécialement de ceux qu'ils ne vouloient aymer ny recognoistre, comme porte le conseil des sages, ne prendre du meschant pour ne luy estre tenu. César disoit qu'il n'arriveroit aucune voix à ses oreilles plus plaisante que prières et demandes; c'est le moi de grandeur, demandez moy : Invoca me in die tribulationis (eruam te) et hoîiorificabis me5. C'est aussi le plus noble et honorable usage de nos moyens ; lesquels cependant que les tenons et possédons privement portent des noms vils et abjects, maisons, terres, deniers; mais estans mis au jour et employés au secours d'autruy, sont ennoblis de tiltres nouveaux, illustres : bienfaicts, libéralités, magnificences. C'est la meilleure et plus utile emploite qui soit : Ars quœsluosissima , oplima negotiatio6 , par laquelle le principal est bien asseuré et le proffit en est très grand. Et à vray dire l'homme n'a rien vrayement sien que ce qu'il donne ; car ce que l'on retient et garde si serré se gaste, diminue et eschappe par tant d'accidens et la mort enfin ; mais ce qui est donné ne se peut desperir ou envieillir ; dont Marc- Antoine, abbattu de la fortune et ne luy restant plus que le droict de mourir, s'escria n'avoir plus rien que ce qu'il avoit donné : Hoc habeo quodeum-

(1) C'est agir selon la nature que d'aider, de seconder la nature.

(-2) S. Amdu.

(r>) il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir. Acta apostat, c. 20, v. 33.

(i) Xenoi'. Mémoires de Socrale, liv. I.

(:>) Invoquez-moi au jour ds l'affliction ; je vous délivrerai et vous me glorilierez. Psalm. XLIX, v. 1S.

(i;) c'est un métier très lucratif, une excellente manière dç (aire ie commerce,

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