LIVRE III, CHAP. XIV
clerc. Il leur semble que îa science enteste les gens et donne un coup de marteau (comme Ton dict) à la teste, et les faict devenir sots ou fols, selon que disoit le roy Agrippa à sainct Paul : Multœ te literœ ad insaniam adducunt1. Il y a force gens que, s'ils n'eussent jamais esté au collège, ils seroient plus sages, et leurs frères qui n'ont point estudié sont plus sages : Ut melius fuisset non didicisse; — nam postquam docti prodierunt, boni desunt2. Venez à la practique, prenez-moy un de ces sça vantaux, menez-lemoy au conseil de ville en une assemblée en laquelle on délibère des affaires d'estat, ou de la police, ou de la mesnagerie; vous ne vistes jamais homme plus estonné. Il palliera, rougira, blesmira, toussira; mais enfin il ne sçait qu'il doibt faire. S'il se mesle de parler, ce seront de longs discours, des définitions, divisions d'Aristote, ergo gluq. Escoutez en ce mesme conseil un marchand, un bourgeois, qui n'a jamais ouy parler d'Aristote ; il opinera mieux, donnera de meilleurs advis ou expediens que les sçavans.
Or, ce n'est pas assez d'avoir dict le faict, que la sagesse et la science ne vont gueres ensemble : il en faut chercher la raison, et en la. cherchant je payeray et satisferay ceux qui pourraient estre offensés de ce que dessus et penser que je suis ennemy de la science. C'est donc une question, d'où vient que sçavant et sage ne se rencontrent gueres ensemble. Il y a bien grande raison de faire ceste question, car c'est un cas estrange et contre toute raison qu'un homme pour estre sçavant n'en soit pas plus sage : car la science est un chemin, un moyen et instrument propre à la sagesse. Voicy deux hommes, un qui a estudié, l'autre non : celuy qui a estudié doibt et est obligé d'estre beaucoup plus sage que l'autre, car il a tout ce que l'autre a, c'est-à-dire le naturel, une raison, un jugement, un esprit, et outre cela il a les advis, les discours et jugemens de tous les plus grands hommes du monde, qu'il trouve par les livres. Ne doibt-il donc pas estre plus sage, plus habile, plus honneste que l'autre, puis qu'avec ses moyens propres et naturels il
(1) Voira grand savoir vous mène à la folie. Actes des Apôtres, c. 20 , v. 24.
(2) Qu'il eût bien mieux valu ne rien savoir ! — Quand les savants abondent., on ne trouve plus de gens de biens. Ctc. dans les Tuscutanes, iiv. il , c. i.— &fa Dp. xcv.
en a tant d'estrangers, acquis et tirés de toutes parts ? Comme dict quelqu'un, le bien naturel joinct avec l'accidentai faict une bonne composition , et neantmoins nous voyons le contraire, comme a esté dict.
Or, la vraye raison et response à cela, c'est la mauvaise et sinistre façon d'estudier et la mauvaise instruction. Ils prennent aux livres et aux escholes de très bonnes choses, mais de très mauvaises mains ; dont il advient que tous ces biens ne leur proffitent de rien, demeurent indignes et nécessiteux au milieu des richesses et de l'abondance, et, comme Tantalus près de la viande, en meurent de faim ; c'est qu'arrivant aux livres et aux escholes ils ne regardent qu'à garnir et remplir leur mémoire de ce qu'ils lisent et entendent, et les voylà sçavans, et non à polir et former leur jugement pour se rendre sages, comme celuy qui mettroit le pain dedans sa poche et non dedans son ventre; il auroit enlin sa poche pleine et mourroit de faim. Ainsi avec la mémoire bien pleine ils demeurent sots : Studentnon sibi etvitœ, sed aliisetscholœ1. Ils se préparent à estre rapporteurs ; Ciceron a dict , Aristote , Platon a laissé par escrit, etc., et eux ne sçavent rien dire. Ils font deux faultes 5 l'une qu'ils n'appliquent pas ce qu'ils apprennent à eux-mesmes, à se former à la vertu, sagesse, resolution, et ainsi leur science leur est inutile; l'autre est que pendant ce long temps qu'ils employent avec grande peine et despense à amasser et empocher ce qu'ils peuvent desrober sur autruy inutilement pour eux, ils laissent chaumer leur propre bien et ne l'exercent. Les autres qui n'estudient, n'ayant recours à autruy, advisent de cultiver leur naturel, s'en trouvent souvent mieux, plus sages et résolus, encores que moins sçavans, et moins gaignans, et moins glorieux. Quelqu'un a dict cecy un peu autrement et plus briefvement, que les lettres gastent les cerveaux et esprits foibles, parfont les forts et bons naturels.
Or, voicy la leçon et l'advis que je donne icy ; il ne faut pas s'amuser à retenir et garder les opinions et le sçavoir d'autruy, pour puis le rapporter et en faire monstre et parade à autruy, ou pour proffit sordide et mercenaire,
(1) Ce n'est point pour ^eux-mêmes, ni pour apprendre à bien se conduire qu'ils étudient, mais pour les autres, et pour briller dans les Oboles. SÉR.
\)h LA SAGESSE, PAR CHARRON.
mais il les faut faire nostres. Il ne faut pas les loger en nostre ame, mais les incorporer et transsubstanlier. Il ne faut pas seulement en arrouser Tarne, mais il la faut teindre et la rendre essentiellement meilleure , sage , forte , bonne, courageuse ; autrement de quoy sert d'estudier? Non paranda nobis solum, sed fruenda sapientia est1. Il ne faut pas faire comme les bouquetières, qui pilloltent par cy par là des fleurs toutes entieres,et telles qu'elles sont, les emportent pour faire des bouquets, et puis des presens ; ainsi l'ont les mauvais estudians qui amassent des livres plusieurs bonnes choses, pour puis en faire parade et monstre aux autres : mais il faut faire comme les mouches à. miel, qui n'emportent point les Heurs comme les bouquetières, mais, s'asseans sur elles, comme si elles les couvoient, en tirent l'esprit, la force, la vertu, la quintessence, et s'en nourrissent , en font substance , et puis en lont de très bon et doux miel, qui est tout leur; ce n'est plus thym, ny marjolaine. Aussi faut-il tirer des livres la moelle, l'esprit (sans s'assubjeclir à retenir par cueur les mots, comme plusieurs font , moins encores à retenir le lieu , le livre, le chapitre ; c'est une sotte et vaine superstition et vanité qui faict perdre le principal), et ayant succé et tiré le bon, en paistre son ame, en former son jugement, et instruire et reigler sa conscience el ses opinions, rectifier sa volonté, bref en faire un ouvrage tout sien, c'est-à-dire un honneste homme, sage, advisé, résolu. Non adpompam nec ad speciem, nec ut nomme magnifico sequi otium velis, sed quo firmior advenus furtuitarempublicam capessas 2.
Et à cecy le choix des sciences y est nécessaire. Celles que je recommande sur toutes, et qui servent à la fin que je viens de dire, sont les naturelles et morales, qui enseignent à vivre et bien vivre, la nature et la vertu, ce que nous sommes et ce que nous debvons estre. Soubs les morales sont comprinses les politiques, œconomiques, les histoires. Toutes les autres sont vaines et en l'air, et ne s'y faut arrester qu'en passant.
(i) Nous ne devons pas acquérir seulement la sagesse, nous devons en jouir. Cic. de Finib. liv. I, c. 1.
(-2) Non pour la pompe et l'apparence, non pour couvrir d'un beau nom l'oisiveté de votre vie, mais pour que d'une âme plus affermie contre tous les dangers vous preniez la Jirecliou des affaires de la rcuublujuc. 1 .vc, Uist. liv. IV, c. 'o.
Ceste lin et but de l'instruction de la jeunesse et comparaison de la science et sagesse m'a tenu fort long temps à cause de la contestation. Poursuy vons les autres parties et advis de ceste instruction. Les moyens d'instruction sont divers. Premièrement deux, l'un par parole, c'est-à-dire préceptes, instructions et leçons verbales ; ou bien par conférences avec les honnestes et habiles hommes, frottant et limant nostre cervelle contre la leur, comme le fer qui s'esclaircit, se nettoyé et embellit parle frotter. Ceste façon est agréable, douce, naturelle.
L'autre par faicts, c'est l'exemple, qui est prins non-seulement des bons par imitation et similitude, mais encores des mauvais par disconvenance. Il y en a qui apprennent mieux de ceste façon par opposition et horreur du mal en autruy. C'est un usage de la justice d'en condamner un pour servir d'exemple aux autres. Et disoit le vieux Caton que les sages ont plus à apprendre des fols que les fols des sages. Les Lacedemoniens , pour retirer leurs enfans de l'yvrongeiie, faisoient enyvrer devant eux leurs serfs, affm qu'ils en eussent horreur par ce spectacle. Or, ceste seconde manière par exemple nous apprend et plus facilement et avec plus de plaisir. Apprendre par préceptes est un chemin long, par ce que nous avons peine à l'entendre ; les ayant entendus à les retenir; après les avoir retenus à les mettre en usage. Et difficilement nous promettons - nous d'en pouvoir tirer le fruict qu'ils nous promettent. Mais l'exemple et imitation nous apprennent sur l'ouvrage mesme, nous invitent avec beaucoup plus d'ardeur, et nous promettent quasi semblable gloire que celle de ceux que nous prenons à imiter. Les semences tirent à la fin la qualité de la terre où elles sont transportées, et deviennent semblables à celles qui y croissent naturellement. Ainsi les esprits et les mœurs des hommes se conforment à ceux avec lesquels ils fréquentent ordinairement. Il passe par contagion des choses une grande part de l'une à l'autre.
Or, ces deux manières de profil ter par parole et par exemple, encores sont-elles doubles ; car elles s'exercent et se tirent des gens excellens ou vivans, par leur fréquentation et conférence sensible et externe, ou morts, par la lecture des livres. Le premier commerce des vivans est plus vif et plus naturel ; c'est un