LIVRE III, CHAP. XIV
fructueux exercice de la vie, qui cstoit bien en usage parmy les anciens, mcsmement les Grecs ; niais il est fortuit, dépendant d'autruy et rare : il est mal-aysé de rencontrer telles gens et encores plus d'en jouir. Et cccy s'exerce ou sans gueres s'eslongner de chezsoy, ou bien en voyageant et visitant les pays estrangers, non pour s'y paistrede vanités comme la pluspan, mais pour en rapporter la considération principalement des bumeurs et façons de ces nations là. C'est un exercice proffi table, le corps n'y est ny oisif ny travaillé : ceste modérée agitation le tient en baleine, l'ame y a une continuelle exercitation à remarquer les choses incognues etnouvelles.il n'yapoint de meilleure escboie pour former la vie que voir incessamment la diversité de tant d'autres vies, et gouster une perpétuelle variété des formes de nostre nature.
L'autre commerce avec les morts par le bénéfice des livres est bien plus seur et plus à nous, plus constant et qui moins couste. Qui s'en sçait bien servir en tire beaucoup de plaisir et de secours. Il nous descharge du poids d'une oysiveté ennuyeuse, nous distraict d'une imagination importune et des autres choses externes qui nous fascbent, nous console et secourt en nos maux et douleurs : «mais aussi n'est-il bon que pour l'esprit, dont le corps demeure sans action, s'attriste et s'altère. »
Il faut maintenant parler de la procédure et formalité que doibt tenir l'instructeur de la jeunesse pour bien et heureusement arriver à son poincl. Elle a plusieurs parties : nous en toucherons quelques unes. Premièrement, il doibt souvent iuterroger son escholier, le faire parler et dire son advis sur tout ce qui se présente. Cecy est au rebours du style ordinaire, qui est que le maistre parle tousjours seul , et enseigne cest enfant avec authorité et verse dedans sa teste, comme dedans un vaisseau, tout ce qu'il veust; tellement que les enfans ne sont que simplement escoutans et recevans, qui est une très mauvaise façon : Obest plerumgue Us qui discere volunt autoritas eorum qui docent ' . Il faut resveiller et eschauffer leur esprit par demandes, les faire opiner les premiers, et leur donner mesme liberté de demander, s'enquérir,
(1) L'autorité que ceux qui enseignent exercent naturellement sur ceux qui veulent apprendre, est bien souvent préjudiciable k l'instruction. Ctc. ûe Nat. Deor. liv. I c. 5.
et ouvrir le chemin quand ils voudront. Si sans les faire parler on leur parle tout seul, c'est chose presque perdue; l'enfant n'en faict en rien son proflit, pource qu'il pense n'en estre pas d'escot : il n'y preste que l'oreille, encores bien froidement : il ne s'en picque pas comme quand il est de la partie. Et n'est assez leur faire dire leur advis, car il leur faut tousjours faire soustenir et rendre raison de leur dire, affin qu'ils ne parlent pas par acquit, mais qu ils1 soient soigneux et attentifs à ce qu'ils diront ; et pour leur donner courage, faut faire compte de ce qu'ils diront, au moins de leur essay. Ceste façon d'instruire par demandes est excellemment observée par Socrates (le premier en ceste besongne), comme nous voyons par-tout en Platon, où par une longue enfilure de demandes dextrement faictes il mené doucement au giste de la vérité, et par le docteur de vérité en son Evangile1. Or, ces demandes ne doibvent pas tant estre de choses de science et de mémoire, comme a esté dict, que des choses de jugement. Parquoy à cest exercice tout servira, mesme les petites choses, comme la sottise d'un laquais, la malice d'un page, un propos de table : car l'œuvre de jugement n'est pas de traicter et entendre choses grandes et hautes ; mais estimer et résoudre justement et pertinemment quoy que ce soit. Il leur faut donc faire des questions sur le jugement des hommes et des actions, et le tout raisonner, affin que par ensemble ils forment leur jugement et leur conscience. L'instructeur de Cyrus en Xénophon pour sa leçon luy propose ce faict - : un grand garçon ayant un petit saye le donna à un de ses compagnons de plus petite taille, et luy osta son saye, qui estoit plus grand ; puis luy demande son advis et jugement sur ce faict : Cyrus respond que cela alloit bien ainsi, et que tous les deux garçons demeuroient ainsi bien accommodés. Son instructeur le reprend et le tansse bien aigrement de ce qu'il avoit considéré seulement la bienséance, et non la justice qui doibt aller beaucoup devant, et qui veut que personne ne soit forcé en ce qui est sien : voylà une belle forme d'instruire. Et advenant de rapporter ce qui est dedans les livres, ce qu'en dict Ciceron, Aristote, ce ne doibt pas estre pour seulement le reciter et rapporter, mais
(1) S. Mat. Êvang. c. 10 et 22.— S. Luc. X, v. 23 et suiv.
(2) Xénop. Cyropêdie, liv. \, c. 3.
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
pour le juger ; et pour ce il le luy faut tourner à tous usages, et luy faire appliquer à divers subjects. Ce n'est pas assez de reciter comme une histoire que Caton s'est tué à Utique pour ne venir aux mains de César, et que Brutus et Cassius sont autheurs de ,1a mort de César ; c'est le moindre ; mais je veux qu'il leur fasse le procès et qu'il juge s'ils ont bien faict en cela, s'ils ont bien ou mal mérité du public, s'ils s'y sont portés avec prudence , justice, vaillance ; en quoy ils ont bien et mal faict. Finalement et généralement il faut requérir en tous ses propos, demandes, responses, la pertinence, l'ordre, la vérité, œuvre du jugement et delà conscience. En ces choses ne luy faut quitter ou dissimuler aucunement, mais le presser et tenir subject.
Secondement, il doibt le duyre et façonner à une honneste curiosité de sçavoir tout, par laquelle premièrement il aye les yeux par-tout à considérer tout ce qui se dira, faira et remuera àl'entour de luy, et ne laisser rien passer qu'il ne juge et repasse en son esprit ; puis, qu'il s'enquiere tout doucement des autres choses,tant du droict que du faict. Qui ne demande rien ne sçait rien, dict-on : qui ne remue son esprit il s'enrouille et demeure sot ; et de tout il doibt faire son proffit, l'appliquer à soy, en prendre advis et conseil, tant sur le passé pour ressentir les faultes qu'ila faictes que pour l'advenir affin de se reigler et s'assagir. Il ne faut pas laisser les enfans seuls resver, s'endormir, s'entretenir: car n'ayant la suffisance de se fournir matière belle et digne, ils se paistront de vanité : il les faut embesongner et tenir en haleine , et leur engendrer ceste curiosité qui les pique et re veille : laquelle, telle que dict est, ne sera ny vaine en soy, ny importune à autruy.
Il doibt aussi luy former et mouler son esprit au modèle et patron gênerai du monde et de la nature, le rendre universel, c'est-à-dire, luy représenter en toutes choses la face universelle de nature, que tout le monde soit son livre, que de quelque subject que l'on parle il jette sa veue et sa pensée sur toute l'estendue du monde, sur tant de façons et d'opinions différentes qui ont esté et sont au monde sur ce subject *. Les plus belles âmes et les plus nobles sont les plus universelles et plus libres : par ce moyen l'es-
(i) c. 2 du liv. II.
prit se roidist, apprend à ne s'estonner de rien, se forme à la resolution, fermeté, constance. Bref, il n'admire plus rien, qui est le plus haut et dernier poinct de sagesse : car quoy qu'il advienne et qu'on luy dise , il trouve qu'il n'y a rien de nouveau et d'estrange au monde , que la condition humaine est capable de toutes choses, qu'ils s'en sont bien passé d'autres et s'en passent encores ailleurs de plus vertes et plus grandes. C'est en ce sens que Socrates le sage se disoit citoyen du monde. Au contraire il n'y a cbose qui abastardise et asservisse plus un esprit que ne luy faire gouster et sentir qu'une certaine opinion, créance et manière de vivre. 0 la grande sottise etfoiblesse dépenser que tout le monde marche , croit, dict , faict, vit et meurt comme l'on faict en son pays, comme font ces badauds, lesquels quand ils oyent reciter les mœurs et opinions d'ailleurs fort différentes ou contraires aux leurs, ils trémoussent , ils mescroyent, ou bien tout destroussement disent que c'est barbarie, tant ils sont asservis et renfermés dedans leur berceau, gens, comme l'on dict, nourris dans une bouteille, qui n'ont vu que par un trou ! Or, cest esprit universel se doibt acquérir de bonne heure par la diligence du maistre instructeur, puis par les voyages et communications avec les estrangers, et par la lecture des livres et histoires de toutes nations.
Finalement, il doibt lui apprendre à ne rien recevoir à crédit et par authorité * : c'est estre beste et se laisser conduire comme un buffle ; mais d'examiner tout avec la raison, luy proposer tout, et puis qu'il choisisse. S'il ne sçait choisir, qu'il doubte , c'est peut-estre le meilleur, le plus sain et le plus seur ; mais luy apprendre aussi à ne rien resouldre tout seul et se deffier de soy.
Après l'ame vient le corps ; il en faut avoir soing tout quand et quand l'esprit, et n'en faire point à deux fois : tous deux font l'homme entier. Or, il faut chasser de luy toute mollesse et délicatesse au vestir, coucher, boire, manger, le nourrir grossièrement à la peine et au travail, l'accoustumer au chaud, au froid, au vent, voire aux hazards, luy roidir et endurcir les muscles et les nerfs (aussi bien que l'ame) au labeur, et de là à la douleur : car le premier dispose au second :
(1) c. 2 du Ht. h.