CHAP. XVI
faict, en pensa mourir de regret. Lycurgue, Agesilaus, Seleucus ont donné de très notables exemples en ceste part, et à leurs despens.
Tiercement le prince est débiteur de justice à tous ses subjects, et doibt mesurer sa puissance au pied de la justice. C'est la propre vertu du prince vrayement royale et principesque, dont justement fut dict par une vieille au roi Philippe, qui dilayoit luy faire justice, disant n'avoir le Ioysir, qu'il desistast donc et laissast d'estre roy. Mais Demetrius n'en eut pas si bon marché, qui fut despouillé de son royaume par ses subjects, pour avoir jette du pont en bas en la rivière plusieurs de leurs requestes sans y avoir respondu et faict droict.
Finalement le prince doibt aymer, chérir, veiller et avoir soing de son Estât, comme le mary de sa femme, le père de ses enfans, le pasteur de son troupeau, ayant tousjours devant ses yeux le proffit et le repos de ses subjects. L'heur et le bien de FEstat est le but et le contentement d'un bon prince : Ut respublica opibus firma, copiis locuples, gloria ampla, virtute honestasit1. Le prince qui s'arreste à soy s'abuse, car il n'est pas à soy, ny l'Estat aussi n'est sien, mais il est à l'Estat. Il en est bien le maistre, non pas pour maistriser, mais pour le maintenir : Cui non civium servitus tradila, sed tutela 2 ; pour le soigner et veiller, al'fin que sa vigilance garde tous ses subjects dormans, son travail les fasse chommer, son industrie les maintienne en délices, son occupation leur donne vacations, et que tous ses subjects sçachent et sentent qu'il est autant pour eux que pardessus eux.
Pour estre tel et bien s'acquitter, il se doibt porter comme a esté dict bien au long aux 2e' et 3e chapitres de ce livre, c'est-à-dire faire et avoir provision de bon conseil, de finances et de forces dedans son Estât, d'alliance et d'amis au dehors pour agir et commander en paix et en guerre, de telle sorte qu'il se fasse aymer et craindre tout ensemble.
Et, pour comprendre tout en peu de paroles, il doibt craindre Dieu surtout, estre prudent aux entreprinses, hardy aux exploits,
fi) H doit travailler à rendre la république puissante par ses richesses, forte par ses armées, grande par sa gloire et honorée par ses vertus. Liv. V de la République de CiC.
(-2) II n'a pas les citoyens sous, son joug, mais sous sa garde, Ses. de Clementia, liv. l , c. 18.
208 DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
ferme en sa parole, sage en son conseil, soigneux des suhjects, secourable aux âïriys, ter-
rible aux ennemys, pitoyable aux affliges, courtois aux gens de bien, effroyable auxmeschans, et juste envers tous.
Le debvoir des subjects est en trois eboses : rendre L'honneur aux princes, comme à ceux qui portent l'image de Dieu, ordonnés et establis par luy, dont l'ont très mal ceux qui en detractent et en parlent mal, engeance de Cbam et Cbanaam ; 2° rendre obeyssance, sous laquelle sont comprins plusieurs debvoirs, comme aller à la guerre, payer les tributs et imposts mis sus par leur autborité ; 3° leur désirer tout bien et prospérité, et prier Dieu pour eux.
Mats la question est s'il faut rendre ces trois droicts généralement à tous princes, si aux meschans, aux tyrans. La décision ae cecy ne se peut faire en un mot : il faut distinguer. Le prince est tyran et meschant, ou à l'entrée, ou en exercice. Si à l'entrée, c'est-à-dire qu'il envabisse la souveraineté par force et de sa propre autborité, sans droict aucun, soitil au reste bon ou meschant (et c'est en ce sens que se doibt prendre ce mot de tyran), c'est sans doubte qu'il luy faut résister, ou par voye de justice, s'il y a temps et lieu, ou par voye de faict 5 et y avoit anciennement entre les Grecs, dict Ciceron, loyers et honneurs decernés à ceux qui en deslivroient le public. Et ne se peut dire que soit résister au prince, ne l'estant encores ny de droict ny de faict, puis qu'il n'est receu ny recognu.
Si en l'exercice, c'est-à-dire qu'il soit entré duement, mais qu'il commande induement, cruellement et mesebamment, c'est-à-dire, selon le jargon du vulgaire, tyranniquement, il vient encores à distinguer; car il peut estre tel en trois manières, et à chacun y a advis particulier. 1° L'une est en violant les loix de Dieu et de nature, c'est-à-dire contre la religion du pays, commandemens de Dieu, et forçant les consciences. En ce cas il ne luy faut pas rendre l' obeyssance, suyvant les axiomes saincts, qu'il faut plustosl obeyr à Dieu qu'aux hommes, et plus craindre celuy qui a puissance sur l'homme entier que ceux qui n'en ont que sur la moindre partie. Mais aussi ne se faut-il pas eslever contre lui par voye de faict, qui est l'autre extrémité , ains tenir la voye du mi-
lieu, qui est s'enfuyr ou souffrir, fugere aiït pati1, les deux remèdes nommés par la doctrine de vérité en telles extrémités. 2° L'autre moins mauvaise, qui ne touche les consciences, mais seulement les corps et les biens, est en abusant dessubjects, leur déniant justice, ravissant la liberté des personnes et la propriété des biens. Auquel cas il faut, avec patience et recognoissance de l'ire de Dieu, rendre les trois debvoirs susdicts, honneur , obeyssance, vœux et prières, et se souvenir de trois choses, que toute puissance est de Dieu, et qui résiste à la puissance résiste à l'ordonnance de Dieu : Principi summum rerum judicium Du dederunt ; subditis obsequii gloria relicta est; — bonos principes volo expetere, gualescumque tolerare 2 : et qu'il ne faut pas obeyr au supérieur, pource qu'il est digne et dignement commande, mais pource qu'il est supérieur; non pource qu'il est bon, mais pource qu'il est vray et légitime. Il y a bien grande différence entre vray et bon, tout ainsi qu'il faut obeyr à la loy non pource qu'elle est bonne et juste, mais tout simplement pource qu'elle est loy, 2" Que Dieu faict régner l'hypocrite pour les péchés du peuple, et l'impie au jour de sa fureur; que le meschant prince est l'instrument de sa justice, dont le faut souffrir comme les autres maux que le ciel nous envoyé : Quomodo slerilitatem aut nimios imbres et cœtera naturœ mala,sic luxum et avaritiam dominanlium tolerare^. 3° Les exemples de Saûl, Nabuchodonosor, de plusieurs empereurs avant Constantin, et quelques autres depuis luy, meschans, tyrans au possible, auxquels toutesfois ces trois debvoirs ont esté rendus par les gens de bien, et enjoinct de leur rendre par les prophètes et docteurs de ces temps, jouxte l'oracle du grand docteur de vérité4, qui porte d'obeyr à ceux qui sont assis en la chaire, nonobstant qu'ils
(1) Fuir ou souffrir. Teut. de Fugainperseciitlone.
(-2) Les dieux ont donné au prince le poids de l'autorité suprême ; ils onl laissé aux sujets la gloire de l'obéissance. — Ou peut faire des vœux pour que les princes soient bons, mais il faut lessupporter quels qu'ils soient. Tac. Annal, liv. VI, c. 8. — 1d. Hist. liv. IV, c. 8.
(ô) Supporter le luxe ou l'avarice de ceux qui commandent, comme on supporte ou les trop grandes sécheresses ou les pluies excessives, et tous les autres fléaux du ciel. Tac. JKsf.Iiv, IV, c. 14.
(4) S. l'.ux, Êpîîre aux Romains.