LIVRE UL, CHAR XIX
se trouvées âmes basses et viles; de valet et facteur de boutique se faict bon et vaillant soldat, et souvent sans aucune teincture de la vertu et vraye vaillance pbilosophique.
La seconde condition, elle présuppose cognoissance,tant de la difficulté, peine et danger qu'il y a au faict qui se présente, que de la beauté, honnesteté, justice et debvoir requis en l'entreprinse ou soustenementd'icelui-cy; parquoy faillentceux qui mettent vaillance en une témérité inconsidérée, ou bien beslise et stupidité : Non est inconsulta temeritas nec periculorum amor, nec formidabilium appetilio dili-
gentissima in tutela sui forliiudo est, et
eadem patientissima eorum quibus falsa species malorum est *. La vertu ne peut estre sans cognoissance et apprebension ; l'on ne peut vrayementmespriser ledanger que l'on ne sçait, si l'on ne veut aussi recognoistre ceste vertu auxbestes; et de faict, ceux ordinairement qui entreprennent sans avoir apprebendé et recognu, quand se vient au poinct de l'exécution, le nez leur saigne.
La troisiesme condition, c'est une resolution et fermeté d'ame fondée sur le debvoir, et sur l'honnesteté et justice de l'entreprinse, laquelle resolution ne relascbe jamais, quoy qu'il advienne, mais qui acbeve généreusement ou l'entreprinse ou la vie. Contre ceste condition faillent plusieurs ; premièrement et bien lourdement ceux qui cherebent ceste vertu au corps, et en la force et roideur des membres. Or, vaillance n'est pas qualité de corps , mais d'ame, fermeté non des bras et des jambes, mais du courage. L'estimation et le prix d'un liomme consiste au cueur et en la volonté, c'est où gist son vray honneur-, et le seul advantage et la vraye victoire sur l'enncmy, c'est l'espouvanter et faire force à sa constance et vertu. Tous autres advantages sont estrangers et empruntés : roideur de bras et de jambes est qualité d'un porte-faix ; faire broncher son ennemy, lui faire siller les yeux à la lueur du soleil, c'est un coup de la fortune. Celuy qui, ferme en son courage pour quelque danger de mort, ne relascbe rien de sa constance et
(1) Ce n'est pnint une aveugle témérité, ce n'est point l'amour du danger, ni le désir ardent de rechercher ce que tout le monde redoute... Le courage est mis à la garde de notre propre conservation, et il sait supporter patiemment ce qui n'a que l'apparence des maux. Sén. Ep. LXXXV..
Moral*
asseurance, bien qu'il tombe, il est battu non de son adversaire, qui est possible en effectun poltron, mais delà fortune, d'où il taut accuser son malheur et non sa lascheté. Les plus vaillans sont souvent les plus infortunés. Encores plus faillent ceux qui s'esmeuvent et font cas de ceste vaine et trasonienne * troigne de ces espouvantés veillaques, qui, par un port hautain, fiere contenance et parole brave, veulent acquérir bruict de vaillans et hardis, si on leur vouloit tant prester à crédit que de les en croire.
Ceux aussi qui attribuent la vaillance à la ruse et finesse, ou bien à l'art et industrie; mais c'est trop la prophaner que la faire jouer un rolle si bas et chelif. C'est déguiser les choses et substituer une faulse pierre pour une vraye. Les Lacedemoniens ne vouloient point en leur ville des maistres qui apprissent à lutter, affin que leur jeunesse le sceust par nature et non par art. Nous tenons pour hardy et généreux de combattre avec le lion, l'ours, le sanglier, qui y vont selon la seule nature, mais non avec les mouches guespes, car elles usent de finesse. Alexandre ne vouloit point jouer aux olympiques, disant que la partie seroit mal faicte, pource qu'un particulier y pourroit vaincre et un roy estre vaincu. Aussi n'est-il bienséant qu'un homme d'honneur se fonde et mette la preuve de sa valeur en chose à laquelle un poltron apprins en l'eschole peut gagner; car telle victoire ne vient de la vertu ny du courage, mais de quelque soupplesse et mouvemens artificiels, èsquels les plus vilains feront ce qu'un vaillant ne sçauroit ny ne se soucieroit de faire. L'escrime est un tour d'art qui peut tomber en personnes lasches et de néant. Et combien de vaut-neans par les villes, et de coquins tous prests à faire à coups d'epée et à se battre, s'ils voyoient l'ennemy ils s'enfuiroient! Autant en est-il de ce qui se faict par longue habitude et accoustumance, comme les couvreurs, basteleurs, mariniers, qui feront choses hasardeuses plus hardiment que les plus vaillans, y estant duicts et stilés de jeunesse.
Finalement, ceux qui, ne gardant pas assez le motif et ressort des actions, attribuent faulsement à la vaillance et vertu ce qui appartient et part de quelque passion ou interest particu-
(t) Audacieuse, tosolejïte , du mot latin itiraso.
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
lier; car comme ce n'est proprement vertu ny justice d'estre loyal et officieux à l'endroict de ceux que l'on ayme particulièrement, ny tempérance de s'abstenir de l'accointance voluptueuse de sa sœur ou de sa fille, ny libéralité à l'endroict de sa femme et enfans, aussi n'est-ce vrayement vaillance de s'exposer aux dangers pour son interest et satisfaction privée et particulière. Parquoy si c'est par avarice comme les espions, pionniers, traistres, marchands sur mer, soldats mercenaires; si par ambition et pour la réputation, pour estre veus et estimés vaillans, comme la pluspart de nos gens de guerre, qui disent tout naïfvement en y allant que s'ils y pensoient laisser la vie ils n'iroient point ; si par ennuy de vivre en peine et douleur, comme le soldat d'Antigonus, qui, travaillant et vivant en peine à cause d'une fistule, estoit hardy et s'eslançoit aux dangers, estant guary les fuyoit ; si pour fuyr honte, captivité, ou quelque autre mal ; si par fureur et bouillon de cholere -, bref, si par passion ou considération particulière , comme Ajax , Catilina , ce n'est vaillance ny vertu : Sicut non martyrem pœna, sic nec forlem pugna, sed causa facit ' .
La quatriesme condition, elle doibt estre en son exécution prudente et discrette, par où sont rejettées plusieurs faulses opinions en ceste matière, qui sont de ne se couvrir point des maux et inconveniens qui nous menacent, n'avoir peur qu'ils nous surprennent, ne s'enfuyr, voire ne sentir point les premiers coups, comme d'un tonnerre, d'une arquebusade, d'une ruine. Or c'est mal entendre; car moyennant sjue l'ame demeure ferme et entière en son assiette et en son discours, sans altération, il est permis de se remuer, ressentir au dehors. Il est permis, voire louable d'esquiver, gauchir et se garantir des maux par tous moyens et remèdes honnesles, et où n'y a remède, de s'y porter de pied ferme.
Mens immola manet , lacrymœ volvunlur mânes*.
5ocra1.es se mocqua de ceux qui condamnoient la fuite : «♦ Quoy ! fit-ii, seroil-ce laschetc de les
(1) Comme ce n'esl point le supplice qui fait le martyr, de ncme ce n'est point le combat, mais la cause du combat qui fuitlebrave. Tert.
f2) 11 pleure, mais son cœur demeure inébranlable.
VlRG JEndd. liv. ÏV, v. 4W (T. de DeliUèJ.
battre et vaincre en leur faisant place? » Homère loue en son Ulysses1 la science de fuyr -, lesLacedemoniens, professeurs de vaillance en la journée des Platées, reculèrent pour mieux rompre et dissoudre la troupe persienne, qu'ils ne pouvoient autrement, et vainquirent. Cela ont practiqué les nations les plus belliqueuses. D'ailleurs les stoïciens mesmes permettent de pallir et trémousser aux premiers coups inopinés, moyennant que cela ne passe pas outre en l'ame. Il y a des choses qui sont justement à craindre et fuyr, comme les naufrages, les foudres, et celles où n'y a de remède ny lieu à la vertu, prudence, vaillance. — Voici de la vaillance en gros.
De la force ou vaillance en particulier.
Pour tailler la matière et le discours de ce qui est icy à dire, ceste vertu s'occupe et s'employe contre tout ce que le monde appelle mal. Or ce mal est double, externe et interne : l'un vient de dehors ; l'on l'appelle d'une infinité de noms, adversité, affliction, injure, malheur, accident mauvais et sinistre ; fautre est au dedans en l'ame, mais causé par celuy du dehors, ce sont les passions fascheuses de craincte, tristesse, cholere, et tant d'autres. Il nous faut parler de tous les deux, fournir remèdes et moyens de les vaincre, dompter et reigler. Ce sont les argumens et advis de nostre vertu de force et vaillance. Il y aura donc icy deux parties, Tune des maux ou mauvais accidens, l'autre des passions qui en naissent. Les advis généraux contre toute fortune bonne et mauvaise ont esté dicts cy-dessus; nous parlerons icy plus spécialement et particulièrement.