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CHAPITRE XLII

De la gloire et de l'ambition.

L'ambition, le désir de gloire et d'honneur ( desquels a esté parlé cy dessus 3 ) n'est pas du tout et en tout sens à condamner. Premièrement il est très utile au public, selon que le monde vit, car c'est luy qui cause la plupart des belles actions, qui pousse les gens aux essays hazardeux, comme nous voyons en la plupart des anciens, lesquels tous n'ont pas esté menés d'un esprit philosophique de Socrates, Phocion, Aristides, Epaminondas, des Catons et Scipions, par la seule vraye et vive

(1) Tout ce paragraphe est pris de Du Vair, Pltilosopliie morale des stol'qites, p. 875.

(2) Du Vaiu , de le Sainte Philosophie, p. 1084. ■ (3}LÏY. I, C. 20,62.

DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

image de vertu; car plusieurs, et en bien plus grand nombre , ont esté poussés de l'esprit de Themistocles, d'Alexandre, de César : et bien que ces beaux exploits n'ayent pas esté chez leurs autheurs et operateurs vrayes œuvres de vertu, mais d'ambition, toutesfois les effects ont esté très utiles au public. Outre ceste considération, encores, selon les sages, est -il excusable et permis en deux cas : l'un est aux choses bonnes et utiles, mais qui sont au dessoubsde la vertu et communes aux bons et meschans, comme sont les arts et sciences : Honos alit artes ; incenduntur omnes ad studia gloria • ; les inventions, l'industrie, la vaillance militaire. L'autre est pour demeurer en la bienveillance d'autruy. Les sages enseignent de ne reigler point ses actions par l'opinion d'autruy, sauf pour esviter les incommodités qui pourroient advenir de leur mespris de l'approbation et jugement d'autruy.

Mais au faict de la vertu et de bien faire pour la gloire, comme si c'en estoit le salaire, c'est une opinion faulse et vaine. Ce seroit chose bien piteuse et chetive que la vertu, si elle tiroit sa recommandation et son prix de l'opinion d'autruy : c'est une trop foible monnoye et de trop bas alloy pour elle ; elle est trop noble pour aller mendier une telle recompense. Il faut affermir son ame, et de façon telle composer ses affections que la lueur des honneurs n'esblouisse point nostre raison, et munir de belles resolutions son esprit, qui luy servent de barrière contre les assauts de l'ambition.

Il se faut donc persuader que la vertu ne cherche point un plus ample ny plus riche théâtre pour se faire voir que sa propre conscience; plus le soleil est haut, moins faict-il d'ombre -, plus la vertu est grande, moins cherche-t-elle de gloire ; gloire vrayement semblable à l'ombre qui suit ceux qui la fuyent, et fuit ceux-là qui la suyvent : se remettre devant les yeux que l'on vient en ce monde comme en une comédie, où l'on ne choisit pas le personnage que l'on veust jouer, mais seulement l'on regarde à bien jouer celuy qui est donné ; ou comme en un banquet, auquel l'on use des viandes qui sont devant, sans estendre le bras à l'autre bout de la table, ny arracher les plats

(1) La gloire est la nourrice des arts ; c'est elle qui anime tous les travaux. Cic Tasenlan. —S. Aie. <te€Mtf-Dei, liv. V, c. 13.

d'entre les mains des maistres d'hostels. Si Fou nous présente une charge dont nous soyons capables, acceptons-la modestement, et l'exerçons sincèrement , estimans que Dieu nous a là posés en sentinelle affin que les autres reposent soubs nostre soin : ne recherchons autre recompense de nostre labeur que la conscience d'avoir bien faict ; et desirons que le tesmoignage en soit plustost gravé dedans le cueur de nos concitoyens que sur le front des œuvres publiques. Bref, tenons pour maxime que le fruict des belles actions est de les avoir faites. La vertu ne sçauroit trouver hors de soy recompense digne d'elle1. Refuser et mespriser les grandeurs, ce n'est pas tant grand miracle, c'est un effort qui n'est si difficile. Qui bien s'ayme et juge sainement se contente de fortune moyenne et aysée ; les maistrises fort actives et passives sont pénibles, et ne sont désirées que par esprits malades. Otanes2, l'un des sept qui avoient droict à la souveraineté de Perse, quitta à ses compagnons son droict, pourveu que luy et les siens vescussent en cet empire hors de toute subjection et maistrise, sauf celle des loix anciennes, impatient à commander et estre commandé. Diocletian quitta et renonça l'empire, Celestinus3 le papat.

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