‹ Choix de moralistes françaisChapitre 267 sur 509 · LIVRE III, CIIAP. XLI · texte numérisé non relu

LIVRE III, CIIAP. XLI

raison, car il y a plus de difficulté; ils sont plus chauds, plus hardis, ont plus d'occasion et de moyens. Tant s'en faut que l'honneur soit deu à non mal faire qu'il n'est pas deu à tout bien faire , mais seulement , comme a esté 'dict *j à celuy qui est utile au public et où y a de la peine, de la difficulté, du danger. Et combien de continens farcis de vices! au moins n'en eschappe-t-il gueres qui ne soyent frappés de gloire et présomption, par laquelle se chatouillansde bonne opinion de soy, sont prompts à juger et condamner les autres. Et l'expérience nous fait voir en plusieurs femmes combien elles vendent cela cher à leurs maris, car délogeant le diable du lieu où elles logent et establissant le point d'honneur comme en son throsne, le font monter plus haut et paroistre en la* teste pour faire croire qu'il n'est point ailleurs plus bas. Si toutesfois ceste flatterie du mot d'honneur sert à les rendre plus soigneuses de leur debvoir , je le trouve bon -, à quelque chose sert vanité. Aussi l'incontinence simple et seule en soy n'est pas des grandes faultes , non plus que les autres purement corporelles, et que la nature commet en ses actions par excès ou deffaillance sans malice. Ce qui la descrie et rend tant dangereuse, c'est qu'elle n'est presque jamais seule, mais ordinairement accompagnée et suyvie d'autres plus grandes faultes, infectée de meschantes et vilaines circonstances des personnes , lieux , temps prohibés, exercée par mauvais moyens, menteries, impostures, subornations, trahisons ; outre la perte du temps, distractions de ses fonctions, d'où il advient après de grands scandales.

Et pource que c'est une passion violente et ensemble piperesse, il se faut remparer contre elle et se garder de ses appasts ; plus elle nous mignarde, plus deffions-nous-en : car elle nous veust embrasser pour nous estrangler, elle nous appaste de miel pour nous saouler de fiel. Parquoy, considérons ces choses. La beauté d'autruy est chose qui est hors de nous, c'est chose qui tourne aussi-tost en mal qu'au bien : ce n'est en somme qu'une fleur qui passe , chose bien mince, et quasi rien que la couleur d'un corps. Recognoissant en la beauté la délicate main de nature, la faut priser comme le soleil

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et la lune, pour l'excellence qui y est : et venant à la jouyssance par tous moyens honnestes, se souvenir tousjours que l'usage immodéré de ce plaisir use le corps, amollit l'ame, affoiblit l'esprit, et que plusieurs, pour s'y estre adonnés, ont perdu les uns la vie, les autres la fortune, les autres leur esprit : et au contraire qu'il y a plus de plaisir et de gloire de vaincre la volupté, qu'à la posséder; que la continence d'Alexandre et de Scipion a esté plus haut louée que les beaux visages des filles et des femmes qu'ils ont prins captives *.

Il y a plusieurs sortes et degrés de continence et incontinence. La conjugale est celle qui importe plus de toutes, qui est plus requise et nécessaire pour le public et pour le particulier; parquoy elle doibt estre de toutes en plus grande recommandation. Il se faut retenir dedans le chaste sein de la partie qui nous a esté destinée pour compagne. Qui faict autrement viole non seulement son corps, le faisant vaisseau d'ordure, mais toutes loix : la loi de Dieu qui commande chasteté, de nature qui deffend de faire commun ce qui est propre à un et com* mande de garder sa foy, du pays qui a introduit les mariages-, le droit des familles, transférant injustement le labeur d'autruy à un estranger : la justice, apportant des incertitudes, jalousies et querelles entre les parens, desrobe aux enfans l'amour des pères, et aux parens la pieté des enfans 2.

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