‹ Choix de moralistes françaisChapitre 27 sur 509 · LIVRE i, CHVP. V · texte numérisé non relu

LIVRE i, CHVP. V

l'homme, desquels sera parlé cy -après; mais en ceste conservation les bestes aussi, suivant simplement nature qui a donné la santé, ont l'advantage-, l'homme s'y oublie souvent et puis le paye en son temps.

La beauté vient après, qui est une pièce de grande recommandation au commerce des hommes. C'est le premier moyen de conciliation des uns avec les autres , et est vraysemblahle que la première distinction qui a esté entre les hommes et la première considération qui donna prééminence aux uns sur les autres a esté l'advantagede la beauté; c'est aussi une qualité puissante, il n'y en a point qui la passe en crédit ny qui ayt tant de part au commerce des hommes. Il n'y a barbare si résolu qui n'en soit frappé. Elle se présente au devant, elle séduit et préoccupe le jugement, donne des impressions et presse avec grande authorité, dont Socrates l'appelloit une courte tyrannie ; Platon, le privilège dénature; car il semble que celuy qui porte sur le visage les faveurs de la nature imprimées en une rare et excellente beauté ayt quelque légitime puissance sur nous,etquetournantnosyeuxàsoy il y tourne aussi nos affections et les y assujettisse malgré nous. Aristote dit qu'il appartient aux beaux de commander, qu'ils sont vénérables après les dieux, qu'il n'appartient qu'aux aveugles de n'en estre touchés. Cyrus, Alexandre, Csesar, trois grands commandeurs des hommes, s'en sont servis en leurs grandes affaires, voire Scipion, le meilleur de tous. Beau et bon sont confins, et s'expriment par mesmes mots en grec et en l'Escriture saincte. Plusieurs grands philosophes ont acquis leur sagesse par l'entremise de leur beauté ; elle est considérée mesmes et recherchée aux bestes.

Il y a diverses considérations en la beauté. Celle des hommes est proprement la forme et la taille du corps, les autres beautés sont pour les femmes. Il y a deux sortes de beauté : l'une arrestée, qui ne se remue point, et est en la proportion et couleur due des membres, un corps qui ne soit enflé ni bouffi, auquel d'ailleurs les nerfs ne paroissent point, ny les os ne percent point la peau ; mais plein de sang, d'esprits et en bon-point, ayant les muscles relevés, le cuirpoly, la couleur vermeille; l'autre mouvante, qui s'appelle bonne grâce, qui est en la conduiete du mouvement des membres)

surtout des yeux; celle-là seule est comme morte, ceste-ci est agente et vivante. Il y a des beautés rudes, fieres, aigres ; d'autres douces, voire encore fades.

La beauté est proprement considérable au visage. Il n'y a rien de plus beau en l'homme que l'ame, et au corps que le visage, qui est comme l'ame raccourcie; c'est la monstre et l'image de l'ame, c'est son escusson à plusieurs quartiers, représentant le recueil de tous les titres de sa noblesse, planté et colloque sur la porte et au frontispice, afin que l'on sçache que c'est là sa demeure et son palais ; c'est par luy que l'on cognoist la personne, c'en est un abrégé ; c'est pourquoy l'art qui imite nature ne se soucie, pour représenter la personne, que de peindre ou tailler le visage.

Au visage humain il y a plusieurs grandes singularités qui ne sont point aux bestes (aussi à vray dire elles n'ont point de visage), ny au reste du corps humain; 1° nombre et diversité de pièces et de façon en icelles; aux bestes le menton, les joues, le front n'y sont point, et beaucoup moins de façon * 2° variété de couleur, car en l'œil seul le noir, le blanc, leverd, le bleu, le rouge, le cristalin 5 3° proportion : les sens y sont doubles, se respondans l'un à l'autre et se rapportans si bien que la grandeur de l'œil est la grandeur de la bouche, la largeur du front est la longueur du nais, la longueur du nais est celle du menton et des lèvres ; 4° admirable diversité des visages, et telle qu'il ne s'en trouveroit deux semblables en tout et par-tout; c'est un chef-d'œuvre qui ne se trouve en toute autre chose. Cette diversité est très utile, voire nécessaire à la société humaine, premièrement pour s'entre-recognoistre, car maux infinis, voire la dissipation du genre humain s'ensuivroit si l'on venoit à se mescompter par la semblance de visage ; ce seroit une pire confusion beaucoup que celle de Babel ; l'on prendroit sa fille pour sa seur, pour une estrangere, son ennemy pour son amy. Si nos faces n'estoient semblables Tonne scauroit discerner l'homme de la beste ; si elles n'estoient dissemblables l'on ne scauroit discerner l'homme de l'homme. C'est aussi un grand artifice de nature qui a posé en ceste partie quelque secret de contenter un ou autre en tout le monde. Car, de cette diversité vient .qu'il n'y a personne qui ne soit trouvé, beau.

DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

par quelqu'un; 5° dignité et honneur en sa figure ronde , en sa forme droicte et haut élevée, nue et descouverte, sans poil, plume, escaille , comme aux hestes , visant au ciel ; 6° grâce, douceur, venusté plaisante et agréable jusques à crochetter les cœurs et ravir les volontés, comme a esté dit cy-dessus. Bref le visage est le throsne delà beauté et de r amour, le siège du ris et du baiser, deux choses très propres à l'homme, très agréables, les vrays et plus exprès symboles d'amitié et de bonne intelligence ; 7° finalement il est propre à tous changemens, pour déclarer les mouvemens internes et passions de l'ame , joye, tristesse, amitié, hayne, envie, malice, honte, cholere, despit, jalousie et autres ; il est comme la monstre de l'horloge, qui marque les heures et momens du temps, estans les mouvemens et roues cachés au dedans ; et comme l'air qui reçoit toutes les couleurs et changemens du temps monstre quel temps il fait , aussi dict-on : l'air du*visage : Corpus animum tegit, et detegit; in facie legilur homo l .

La beauté du visage gist en un front large et quarré, tendu, clair et serein; sourcils bien rangés, menus et déliés; l'œil bien fendu, gay et brillant ; je laisse la couleur en dispute : le nais bien vuidé, bouche petite, lèvres coralines, menton court et fourchu, joues relevées, et au milieu le plaisant gelasin , oreille ronde et bien troussée, le tout avec un teint vif, blanc et vermeil. Toutesfois cette peincture n'est pas reçue partout; les opinions de beauté sont bien différentes selon les nations. Aux Indes, la plus grande beauté est en ce que nous estimons la plus grande laideur, sçavoir en couleur basanée, lèvres grosses et enflées, nais plat et large, les dents teintes de noir ou de rouge, grandes oreilles pendantes-, aux femmes, front petit et velu, les tetins grands et pendans, afin qu'elles puissent les bailler à leurs petits par dessus les espaules, et usent de tout artifice pour parvenir à ceste forme : sans aller si loin, en Espagne, la beauté est vuidée et estrillée; en Italie, grosse et massive : aux uns plaist la molle, délicate et mignarde ; aux autres, la forte, vigoureuse, fiere et magistrale.

La beauté du corps, spécialement du visage,

(1) Le corps couvre l'ame et la découvre. On lit l'homme sur sa i'ucc.

doibi selon raison demonstrer et tesmoigner une beauté en l'ame { qui est une qualité et reiglement d'opinions et de jugemens avec une fermeté et une constance ), car il n'est rien plus vraysemblable que la conformité et relation du corps à l'esprit : quand elle n'y est, il faut penser qu'il y a quelque accident qui a interrompu le cours ordinaire, comme il advient, et nous le voyons souvent. Car le laict de la nourrice, l'institution première, les compagnies apportent de grands changemens au naturel, originel de l'ame, soit en bien, soit en mal. Socrates confessoit que la laideur de son corps accusoit justement la laideur naturelle de son ame, mais que par institution il avoit corrigé celle de l'ame, C'est une foible et dangereuse caution que la mine ; mais ceux qui démentent leur bonne physionomie sont plus punissables que les autres ; car ils falsifient et trahissent la promesse bonne que nature a plantée en leur front et trompent le monde*.

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