ARTICLE VI
Foiblesse de l'homme ; incertitude de ses connoissunces naturelles.
Ce qui m'étonne le plus est de voir que tout le monde n'est pas étonné de sa foiblesse. On agit sérieusement , et chacun suit sa condition, non pas parce qu'il est bon en effet de la suivre, puisque la mode en est , mais comme si chacun savoit certainement où est la raison et la justice. On se trouve déçu à toute heure ; et, par une plaisante humilité , on croit que c'est sa faute, et non pas celle de l'art qu'on se vante toujours d'avoir. Il est bon qu'il y ait beaucoup de ces gens-là au monde , afin de montrer que l'homme est bien capable des plus extravagantes opinions , puisqu'il est capable de croire qu'il n'est pas dans cette foiblesse naturelle et inévitable, et qu'il est, au contraire, dans la sagesse naturelle.
La foiblesse de la raison de l'homme paroît bien davantage en ceux qui ne la connoissent pas qu'en ceux qui la connoissent. Si on est trop jeune, on ne juge pas bien ; si on est trop vieux, de même. Si on n'y songe pas assez, si on y songe trop, on s'entête et l'on ne peut trouver la vérité. Si l'on considère son ouvrage incontinent après l'avoir fait , on en est encore tout prévenu ; si trop longtemps après, on n'y entre plus. Il n'y a qu'un point indivisible qui soit le véritable lieu de voir les tableaux ; les autres sont trop près, trop loin, trop haut, trop bas. La perspective l'assigne dans l'art de la peinture; mais dans la vérité et dans la morale, qui l'assignera?
Cette maîtresse d'erreur , que l'on appelle fantaisie et opinion, est d'autant plus fourbe qu'elle ne l'est pas toujours; car elle seroit règle infaillible de la vérité si elle l'étoit infaillible du mensonge. Mais, étant le plus souvent fausse, elle ne donne aucune marque de sa qualité, marquant de même caractère le vrai et le faux.
Cette superbe puissance, ennemie de la raison, qui se plaît à la contrôler et à la dominer, pour montrer combien elle peut en toutes choses