‹ Choix de moralistes françaisChapitre 286 sur 509 · PARTIE I, ART. VI · texte numérisé non relu

PARTIE I, ART. VI

4 établi dans l'homme une seconde nature. Elle a ses heureux et ses malheureux ; ses sains, ses malades; ses riches, ses pauvres; ses fous et ses sages : et rien ne nous dépite davantage que de voir qu'elle remplit ses hôtes d'une satisfaction beaucoup plus pleine et entière que la raison : les habiles par imagination se plaisant tout autrement en eux-mêmes que les prudents ne peuvent raisonnablement se plaire. Ils regardent les gens avec empire ; ils disputent avec hardiesse et confiance, les autres avec crainte et défiance; et cette gaîté de visage leur donne souvent l'avantage dans l'opinion des écoutants, tant les sages imaginaires ont de faveur auprès de leurs juges de même nature ! Elle ne peut rendre sages les fous ; mais elle les rend contents, à l'envi de la raison, qui ne peut rendre ses amis que misérables. L'une les comble de gloire, l'autre les couvre de honte.

Qui dispense la réputation? qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux grands, sinon l'opinion ? Combien toutes les richesses de la terre sont-elles insuffisantes sans son consentement !

L'opinion dispose de tout; elle fait la beauté, la justice et le bonheur, qui est le tout du monde. Je voudrois de bon cœur voir le livre italien, dont je ne connois que le titre, qui vaut lui seul bien des livres: Délia opinione,regina del mondo. J'y souscris sans la connoître, sauf le mal, s'il y en a.

iv. ;

La chose la plus importante à la vie, c'est le choix d'un métier. Le hasard en dispose. La coutume fait les maçons, les soldats, les couvreurs. C'est un excellent couvreur, dit-on; et en parlant des soldats : Ils sont bien fous, diton ; et les autres, au contraire : Il n'y a rien de grand que la guerre ; le reste des hommes sont des coquins. A force d'ouïr louer en l'enfance ces métiers, et mépriser tous les autres, on choisit; car naturellement on aime la vertu et l'on hait l'imprudence. Ces motsnous émeuvent, -on ne pèche que dans l'application ; et la force de la coutume est si grande que des pays entiers sont tous de maçons, d'autres tous de soldats. Sans doute que la nature n'est pas si uniforme. C'est donc la coutume qui fait cela, et qui entraîne la nature ; mais quelquefois aussi la nature la surmonte et retient l'homme dans JMoral.

son instinct, malgré toute la coutume, bonne ou mauvaise.

Nous ne nous tenons jamais au présent. Nous anticipons l'avenir comme trop lent et comme pour le hâter -, ou nous rappelons le passé, pour l'arrêter comme trop prompt : si imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont pas à nous et ne pensons point au seul qui nous ap partient; et si vains que nous songeons à ceux qui ne sont point, et laissons échapper sans réflexion le seul qui subsiste. C'est que le présent d'ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue parce qu'il nous afflige; et s'il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons do le soutenir par l'avenir, et nous pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance pour un temps où nous n'avons aucune assurance d'arriver.

Que chacun examine sa pensée, il la trouvera toujours occupée au passé et à l'avenir. Nous ne pensons presque point au présent ; et si nous y pensons, ce n'est que pour en prendre des lumières pour disposer l'avenir. Le présent n'est jamais notre but : le passé et le présent sont nos moyens. Le seul avenir est notre objet. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ; et nous disposant toujours à être heureux, il est indubitable que nous ne le serons jamais, si nous n'aspirons à une autre béatitude qu'à celle dont on peut jouir en cette vie.

Notre imagination nous grossit si fort le temps présent, à force d'y faire des réflexions continuelles, et amoindrit tellement l'éternité, manque d'y faire réflexion, que nous faisons de l'éternité un néant et du néant une éternité , et tout cela a ses racines si vives en nous que toute notre raison ne peut nous en défendre.

Cromwell alloit ravager toute la chrétienté ; la famille royale éloit perdue, et la sienne à jamais puissante, sans un petit grain de sable qui se mit dans son uretère1. Rome même alloit trembler sous lui; mais ce petit gravier, qui

(0 Quelques-nouvelles éditions mettent ici mitre ; mais on lit uretère dans les anciennes.

PENSÉES DE PASCAL

n'étoit rien ailleurs, mis en cet endroit, le voilà mort, sa famille abaissée, et le roi rétabli.

vin.

On ne voit presque rien de juste et d'injuste qui ne change de qualité * en changeant de climat. Trois degrés d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité, ou peu d'années de possession 2. Les lois fondamentales changent. Le droit a ses époques. Plaisante justice, qu'une rivière ou une montagne borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà.

3 Le larcin, l'inceste, le meurtre des enfants et des pères, tout a eu sa place entre les actions vertueuses. Se peut-il rien de plus plaisant qu'un homme ait droit de me tuer parce qu'il demeure au-delà de l'eau, et que son prince a querelle avec le mien, quoique je n'en aie aucune avec lui 4 ?

Il y a sans doute des lois naturelles ; mais cette belle raison corrompue a tout corrompu : Nihil amplius noslri est ; quod nostrum dicimus, artis est; ex senatusconsultis et plebiscitis crimina exercentur; utolimvitiis, sic nunc legibus laboramus.

De cette confusion arrive que l'un dit que l'essence de la justice est l'autorité du législateur; l'autre, la commodité du souverain ; l'autre, la coutume présente, et c'est le plus sûr. Rien, suivant la seule raison, n'est juste de soi ; tout branle avec le temps ; la coutume fait toute l'équité, par cela seul qu'elle est reçue; c'est le fondement mystique de son autorité. Qui la ramène à son principe l'anéantit; rien n'est si fautif que ces lois qui redressent les fautes; qui leur obéit, parce qu'elles sont justes obéit à la justice qu'il imagine, mais non pas à l'essence de la loi : elle est toute ramassée en soi ; elle est loi, et rien davantage. Qui voudra en examiner le motif le trouvera si foible et si léger, que, s'il n'est accoutumé à contempler les pro-

(1) Dans l'opinion des hommes, mais non pas en soi.

(2) Peut-être conviendrait-il de lire : «Un méridien décide de la vérité. En peu d'années de possession, les lois fondamentales changent. » (Edition de 1787.)

(3) Presque tout ce paragraphe est tiré ou imité de Montaigne. Voyez ses Essais, liv. il, c. 12 , etc.

(4) voyez part. I , art. IX , § 5.

diges de l'imagination humaine, il admirera qu'un siècle lui ait tant acquis de pompe et de révérence. L'art de bouleverser les états est d'ébranler les coutumes établies, en sondant jusque dans leur source pour y faire remarquer * leur défaut d'autorité et de justice. Il faut, diton, recourir aux lois fondamentales et primitives de l'état, qu'une coutume injuste a abolies ; et c'est un jeu sûr pour tout perdre : rien ne sera juste à cette balance. Cependant le peuple prête aisément l'oreille à ces discours, il secoue le joug dès qu'il le reconnoît; et les grands en profitent à sa ruine et à celle de ces curieux examinateurs des coutumes reçues. Mais, par un défaut contraire, les hommes croient quelquefois pouvoir faire avec justice tout ce qui n'est pas sans exemple2. C'est pourquoi le plus sage des législateurs disoit que, pour le bien des hommes, il faut souvent les piper; et un autre bon politique : Cum veritatem qua liberelur ignoret, expedit quod fallatur. Il ne faut pas qu'il sente la vérité de l'usurpation : elle a été introduite autrefois sans raison ; il faut la faire regarder comme authentique, éternelle, et en cacher le commencement, si on ne veut qu'elle prenne bientôt fin.

Le plus grand philosophe du monde, sur une planche plus large qu'il ne faut pour marcher à son ordinaire, s'il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque, de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs ne sauroient en soutenir la pensée sans pâlir et suer. Je ne veux pas en rapporter tous les effets. Qui ne sait qu'il y en a à qui la vue des chats, des rats, l'écrasement d'un charbon, emportent la raison hors des gonds ?

Ne diriez- vous pas que ce magistrat, dont la vieillesse vénérable impose le respect à tout un peuple, se gouverne par une raison pure et sublime, et qu'il juge des choses par leur nature, sans s'arrêter aux vaines circonstances qui ne blessent que l'imagination des foibles? Voyez-

(1) Dans l'édition de 1779 on lit ici.pow marquer; dans d'autres plus modernes, pour ij remarquer ; mais les anciennes et celle de 1787 portent pour ij faire remarquer.

(2) Celte phrase, qui est dans l'édition de 1787, ne se trouve ni dans celle de 1779, ni dans les nouvelles.

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