PARTIE I, ART. VIN
qu'on a tort de ne pas lès estimer, ne manquent jamais d'alléguerl'exemple de personnesde qualité qui font cas d'eux. Je voudrois leur répondre : l\ïontrez-nous le mérite par où vous avez attiré l'estime de ces personnes-là, et nous vous estimerons de même.
Un homme qui se met à sa fenêtre pour voir les passants si je passe par là, puis-je dire qu'il s'est mis là pour me voir? non, car il ne pense pas à moi en particulier. Mais celui qui aime une personne à cause de sa beauté, l'aime-t-il ? non , car la petite vérole, qui ôtera la beauté sans tuer la personne, fera qu'il ne l'aimera plus. El si on m'aime pour mon jugement ou pour ma mémoire, m'aime-t-on, moi? Non, car je puis perdre ces qualités sans cesser d'être. Où est donc ce moi, s'il n'est ni dans le corps ni dans l'âme ? et comment aimer le corps ou l'âme, sinon pour ces qualités qui ne sont point ce qui fait ce moi, puisqu'elles sont périssables? Car aimeroit-on la substance de l'âme d'une personne abstraitement, et quelques qualités qui y fussent? Cela ne se peut et seroit injuste. On n'aime donc jamais la personne, mais seulement les qualités ; ou, si on aime la personne, il faut dire que c'est l'assemblage des qualités qui fait la personne.
Les choses qui nous tiennent le plus au cœur ne sont rien le plus souvent , comme, par exemple, de cacher qu'on ait peu de bien. C'est un néant que notre imagination grossit en montagne ; un autre tour d'imagination nous le fait découvrir sans peine.
Ceux qui sont capables d'inventer sont rares; ceux qui n'inventent point sont en plus grand nombre, et par conséquent les plus forts ; et l'on voit que, pour l'ordinaire, ils refusent aux inventeurs la gloire qu'ils méritent et qu'ils cherchent par leurs inventions. S'ils s'obstinent à la vouloir et à traiter avec mépris ceux qui n'inventent pas, tout ce qu'ils y gagnent, c'est qu'on leur donne des noms ridicules, et qu'on les traite de visionnaires. Il faut donc bien se garder de se piquer de cet avantage, tout grand qu'il est ; et Ton doit se contenter d'être estimé
du petit nombre de ceux qui en connoissent le prix.