IV
Le plus grand des maux est les guerres civiles. Elles sont sûres, si on veut recompenser le mérite ; car tous diroient qu'ils mé- Jritent. Le mal à craindre d'un sot, qui sucer le par droit de naissance, n'est ni si grand ni si sûr.
Pourquoi suit-on la pluralité? est-ce à cause qu'ils ont plus de raison? non, mais plus de force. Pourquoi suit-on les anciennes lois et les anciennes opinions? est-ce qu'elles sont plus saines? non, mais elles sont uniques, et nous, ôtent la racine de diversité.
YI.
L'empire fondé sur l'opinion et l'imagination règne quelque temps, et cet empire est doux et volontaire ; celui de la force règne toujours. Ainsi l'opinion est comme la reine du monde, mais la force en est le tyran.
Que l'on a bien fait de distinguer les hommes par l'extérieur plutôt que par les qualités intérieures! Qui passera de nous deux? qui cédera la place à l'autre? le moins habile? maisje suis aussi habile que lui. Il faudra se battre sur cela. Il a quatre laquais, et je n'en ai qu'un ; cela est visible , il n'y a qu'à compter ; c'est à moi à céder, et je suis un sot si je conteste. Nous voilà en paix par ce moyen : ce qui est le plus grand des biens.
La coutume de voir les rois accompagnés de gardes, de tambours, d'officiers et de toutes les choses qui plient la machine vers le respect et la terreur, fait que leur visage, quand il est quelquefois seul et sans ces accompagnements , imprime dans leurs sujets le respect et la terreur, parce qu'on ne sépare pas dans la pensée leur personne d'avec leur suite, qu'on y voit d'ordinaire jointe. Le monde, qui ne sait pas que cet effet a son origine dans cette coutume, croit qu'il vient d'une force naturelle, et de là ces mots : « Le caractère de la Divinité est em- « preint sur son visage, etc. »
La puissance des rois est fondée sur la raison et sur la folie du peuple, et bien plus sur la
folie. La plus grande el la plus importante chose du monde a pour fondement la foiblcsse, et ce ïbndement-là est admirablement sûr ; car il n'y a rien de plus sûr que cela, que le peuple sera foible ; ce qui est fondé sur la seule raison est bien mal fondé, comme l'estime de
la sagesse.
Nos magistrats ont bien connu ce mystère ; leurs robes rouges, leurs hermines, dont ils s'emmaillotent en chats fourrés, les palais où ils jugent, les fleurs de lis , tout cet appareil auguste étoit nécessaire ; et si les médecins n'avoient des soutanes et des mules, et que les docteurs n'eussent des bonnets carrés et des robes trop amples de quatre parties, jamais ils n'auroient dupé le monde, qui ne peut résister à cette montre authentique. Les seules gens de guerre ne se sont pas déguisés de la sorte, parce qu'en effet leur part est plus essentielle; ils s'établissent par la force, les autres par grimaces.
C'est ainsi que nos rois n'ont pas recherché ces déguisements. Ils ne se sont pas masqués d'habits extraordinaires pour paroître tels; mais ils se font accompagner de gardes et de hallebardes, ces trognes armées qui n'ont de mains et de force que pour eux ; les trompettes et les tambours qui marchent au-devant, et ces légions qui les environnent, font trembler les plus fermes. Ils n'ont pas l'habit seulement, ils ont la force. Il faudroit avoir une raison bien épurée pour regarder comme un autre homme le grand-seigneur, environné dans son superbe sérail de quarante mille janissaires.
Si les magistrats avoient la véritable justice, si les médecins avoient le vrai art de guérir, ils n'auroient que faire de bonnets carrés ; la majesté de ces sciences seroit assez vénérable d'elle-même. Mais , n'ayant que des sciences imaginaires, il faut qu'ils prennent ces vains ornements qui frappent l'imagination à laquelle ils ont affaire, et par là en effet ils s'attirent le respect.
Nous ne pouvons pas voir seulement un avocat en soutane et le bonnet en tête sans une opinion avantageuse de sa suffisance.
Les Suisses s'offensent d'être dits gentilshommes, et prouvent la roture de race pour être jugés dignes de grands emplois.
PENSEES DE PASCAL
On ne choisit pas pour gouverner un vaisseau celui des voyageurs qui est de meilleure maison.
Tout le monde voit qu'on travaille pour l'incertain sur mer, en bataille, etc. , mais tout le monde ne voit pas la règle des partis qui démontre qu'on le doit. Montaigne a vu qu'on s'offense d'un esprit boiteux, et que la coutume fait tout ; mais il n'a pas vu la raison de cet effet. Ceux qui ne voient que les effets , et qui ne voient pas les causes, sont, à l'égard de ceux qui découvrent les causes, comme ceux qui n'ont que des yeux à l'égard de ceux qui ont de l'esprit ; car les effets sont comme sensibles, et les raisons sont visibles seulement à l'esprit. Et quoique ce soit par l'esprit que ces effets-là se voient, cet esprit est, à l'égard de l'esprit qui voit les causes, comme les sens corporels sont à l'égard de l'esprit.
D'où vient qu'un boiteux ne nous irrite pas et qu'un esprit boiteux nous irrite? c'est à cause qu'un boiteux reconnoît que nous allons droit, et qu'un esprit boiteux dit que c'est nous qui boitons-, sans cela nous en aurions plus de pitié que de colère.
Épictète demande aussi pourquoi nous ne nous fâchons point si on dit que nous avons mal à la tête, et que nous nous fâchons de ce qu'on dit que nous raisonnons mal ou que nous choisissons mal? Ce qui cause cela, c'est que nous sommes bien certains que nous n'avons pas mal à la tête, et que nous ne sommes pas boiteux ; mais nous ne sommes pas aussi assurés que nous choisissions le vrai; de sorte que, n'en ayant d'assurance qu'à cause que nous le voyons de toute notre vue, quand un autre voit de toute sa vue le contraire, cela nous met en suspens et nous étonne, et encore plus quand mille autres se moquent de notre choix; car il faut préférer nos lumières à celles de tant d'autres, et cela est hardi et difficile. Il n'y a jamais cette contradiction dans les sens, touchant un boiteux.
Le respect est, incommodez -vous ; cela est vain en apparence, mais très juste , car c'est dire : Je m'incommoderois bien, si vous en aviez
besoin, puisque je le fais sans que cela vous serve : outre que le respect est pour distinguer les grands. Or, si le respect étoit d'être dans un fauteuil, on respecteroit tout le monde, et ainsi onnedistingueroit pas; mais étant incommodés on distingue fort bien.
Etre brave1 n'est pas trop vain ; c'est montrer qu'un grand nombre de gens travaillent pour soi; c'est montrer, par ses cheveux, qu'on a un valet de chambre, un parfumeur, etc. ; par son rabat, le fd et le passement, etc.
Or, ce n'est pas une simple superficie, ni un simple harnois, d'avoir plusieurs bras à son service.
Cela est admirable : on ne veut pas que j'honore un homme vêtu de brocatelle et suivi de sept à huit laquais! Eh quoi! il me fera donner les étrivières si je ne le salue. Cet habit , c'est une force ; il n'en est pas de même d'un cheval bien enharnaché à l'égard d'un autre.
Montaigne est plaisant de ne pas voir quelle différence il y a, d'admirer qu'on y en trouve, et d'en demander la raison.
Le peuple a des opinions très saines, par exemple, d'avoir choisi le divertissement et la chasse plutôt que la poésie : les demi-savants s'en moquent et triomphent à montrer là-dessus sa folie ; mais, par une raison qu'ils ne pénètrent pas, il a raison. Il fait bien aussi de distinguer les hommes par le dehors, comme par la naissance ou le bien : le monde triomphe encore à montrer combien cela est déraisonnable ; mais cela est très raisonnable.
C'est un grand avantage que la qualité qui, dès dix-huit ou vingt ans, met un homme en passe, connu et respecté, comme un autre pourroit avoir mérité à cinquante ans ; ce sont trente ans gagnés sans peine.
Il y a de certaines gens qui , pour faire voir
(!) Bien mis, expression encore usitée dans plusieurs provinces.