PARTIE \, ART. IX
Mon humeur ne dépend guère du temps. J'ai mon brouillard et mon beau temps au dedans de moi ; le bien et mal de mes affaires mêmes y font peu. Je m'efforce quelquefois de moimême contre la mauvaise fortune ; et la gloire de la dompter me la fait dompter gaîment, au lieu que d'autres ibis je fais l'indifférent et le dégoûté dans la bonne fortune.
En écrivant ma pensée, elle m'échappe quelquefois ; mais cela me fait souvenir de ma foiblesse que j'oublie à toute heure; ce qui m'instruit autant que ma pensée oubliée, car je ne tends qu'à connoitre mon néant.
LU
C'est une plaisante chose à considérer, de ce qu'il y a des gens dans le monde qui, ayant renoncé à toutes les lois de Dieu et de la nature, s'en sont fait eux-mêmes auxquelles ils obéissent exactement; comme, par exemple, les voleurs, etc.
LUI
Ce chien est à moi, disoient ces pauvres enfants; c'est là ma place au soleil : voilà le commencement et l'image de l'usurpation de toute la terre.
Vous avez mauvaise grâce; excusez-moi, s'il vous plaît. Sans cette excuse, je n'eusse pas aperçu qu'il y eût d'injure. Révérence parler, il n'y a de mauvais que l'excuse.
On ne s'imagine d'ordinaire Platon et Aristote qu'avec de grandes robes, et comme des personnages toujours graves et sérieux. C'étoient d'honnêtes gens qui rioient comme les autres avec leurs amis ; et quand ils ont fait leurs lois et leurs traités de politique, c'a été en se jouant et pour se divertir. C'étoient la partie et la moins philosophe et la moins sérieuse de leur vie ; la plus philosophe étoit de vivre simplement et tranquillement.
L'homme aime la malignité : mais ce n'est pas contre, les malheureux, mais contre les heu-
reux superbes ; et c'est se tromper que d'en juger autrement.
L'épigramme de Martial sur les borgnes ne vaut rien parce qu'elle ne les console pas, et ne fait que donner une pointe à la gloire de l'auteur. Tout ce qui n'est que pour l'auteur ne vaut rien: Ambitiosa recidet vrnamenta*. Il faut plaire à ceux qui ont les sentiments humains et tendres, et non aux âmes barbares et inhumaines.
Je me suis mal trouvé de ces compliments : Je vous ai donné bien de la peine ; je crains de vous ennuyer ; je crains que cela ne soit trop long : ou l'on m'entraîne ou l'on m'irrite.
Un vrai ami est une chose si avantageuse, même pour les grands seigneurs, afin qu'il dise du bien d'eux et qu'il les soutienne en leur absence même, qu'ils doivent tout faire pour en avoir un. Mais qu'ils choisissent bien ; car s'ils font tous leurs efforts pour un sot, cela leur sera inutile, quelque bien qu'il dise d'eux; et même il n'en dira pas du bien, s'il se trouve le plus foible; car il n'a pas d'autorité, et ainsi il en médira par compagnie.
Voulez-vous qu'on dise du bien de vous? n'en dites point.
Qu'on ne se moque pas de ceux qui se font honorer par des charges et des offices; car on n'aime personne que pour des qualités empruntées.Tous les hommes se haïssent naturellement. Je mets en fait que, s'ils savoient exactement ce qu'ils disent les uns des autres, il n'y auroit pas quatre amis dans le monde. Cela paroit par les querelles que causent les rapports indiscrets qu'on en fait quelquefois.
La mort est plus aisée à supporter sans y penser que la pensée de la mort sans péril.
Qu'une chose aussi visible qu'est la vanité
(1) Hoc at. Ars p'jct.
PENSEES DE PASCAL
du monde soit si peu connue, que ce soit une chose étrange et surprenante de dire que c'est une sottise de chercher les grandeurs, cela est admirable.
Qui ne voit pas la vanité du monde est bien vain lui-même. Aussi qui ne la voit, excepté de jeunes gens qui sont tous dans le bruit, dans le divertissement, et sans la pensée de l'avenir? Mais ôtez-leur leurs divertissements, vous les voyez sécher d'ennui ; ils sentent alors leur néant sans le connoître; car c'est être bien malheureux que d'être dans une tristesse insupportable aussitôt qu'on est réduit à se considérer, et à n'en être pas diverti.