ARTICLE IX
Des figures; que l'ancienne loi étoit figurative.
Il y a des figures claires et démonstratives : mais il y en a d'autres qui semblent moins naturelles, et qui ne prouvent qu'à ceux qui sont persuadés d'ailleurs. Ces figures-là seroient semblables à celles de ceux qui fondent des prophéties sur l'Apocalypse, qu'ils expliquent à leur fantaisie. Mais la différence qu'il y a, c'est qu'ils n'en ont point d'indubitables qui les appuient; tellement qu'il n'y arien de si injuste que quand ils prétendent que les leurs sont aussi bien fondées que quelques-unes des nôtres ; car ils n'en ont pas de démonstratives comme nous en avons. La partie n'est donc pas égale. Il ne faut pas égaler et confondre ces choses parce qu'elles semblent être semblables par un bout, étant si différentes par l'autre.
Une des principales raisons pour lesquelles les prophètes ont voilé les biens spirituels qu'ils promettoient sous les figures des biens temporels, c'est qu'ils avoient affaire à un peuple charnel, qu'il falloit rendre dépositaire du testament spirituel.
Jésus-Christ, figuré par Joseph, bien-aimé de son père, envoyé du père pourvoir ses frères, est1 l'innocent vendu par ses frères vingt deniers, et par là devenu leur seigneur, leur sauveur, et le sauveur des étrangers, et le sau-
(i) Le mot est n'a-l-il point clé transposé ici par erreur de copiste? Ne faudrait-il pas lire : « Jésus-Crisl est figuré par Joseph-, bien-aimé de son père, envoyé du père pour voir ses frères, l'innocent vendu par ses frères vingt deniers »,et le reste? Car celte circonstance des vingt deniers regarde Joseph, et non Jésus-Christ, qui fut vendu trente deniers. Tout ce qui suit regarde également Joseph; le nom même de Sauveur du monde est celui qui fut donné à Joseph, selon la Vulgale : Salvatorem mundi (Gen. XLI, i5). Tout cela regarde Joseph, et en tout cela Jésus-Christ est figure par Joseph. Voila bien ce que l'auteur a voulu dire.
(Note de l'édit. de 1787. J
PENSÉES DE PASCAL
vcur du monde ; ce qui n'eût point été sans le dessein de le perdre, sans la vente et la réproiation qu'ils en firent
Dans la prison, Joseph innocent entre deux criminels ; Jésus en la croix entre deux larrons. Joseph prédit le salut à l'un et la mort à l'autre, sur les mêmes apparences ; Jésus-Christ sauve l'un et laisse l'autre, après les mêmes crimes. Joseph ne fait que prédire, Jésus-Christ fait. Joseph demande à celui qui sera sauvé qu'il se souvienne de lui quand il sera venu en sa gloire; et celui que Jésus-Christ sauve lui demande qu'il se souvienne de lui quand il sera en son royaume.
La grâce est la figure de la gloire ; car elle n'est pas la dernière fin. Elle a été figurée par la loi, et elle figure elle-même la gloire ; mais de telle manière qu'elle est en même temp^ un moyen pour y arriver.
La synagogue ne périssoit point, parce qu'elle étoitla ligurede l'Église ; mais parce qu'elle n'étoit que la figure, elle est tombée dans la servitude. La figure a subsisté jusqu'à la vérité, afin que l'Église fût toujours visible, ou dans la peinture qui la promettoit ou dans l'effet.
Pour prouver tout d'un coup les deux Testaments, il ne faut que voir si les prophéties de l'un sont accomplies en l'autre. Pour examiner les prophéties, il faut les entendre ; car si l'on croit qu'elles n'ont qu'un sens, il est sûr que le Messie ne sera point venu ; mais si elles ont deux sens, il est sûr qu'il sera venu en Jésus- Christ.
Toute la question est donc de savoir si elles ont deux sens, si elles sont figures ou réalités; c'est-à-dire s'il faut y chercher quelque autre chose que ce qui parait d'abord, ou s'il faut s'arrêter uniquement à ce premier sens qu'elles présentent.
Si la loi et les sacrifices sont la vérité, il faut qu'ils plaisent à Dieu, et qu'ils ne lui déplai- . sent point. S'ils sont figures, il faut qu'ils plaisent et déplaisent.
Or, dans toute l'Ecriture ils plaisent et déplaisent ; donc ils sont figures.
Pour voir clairement que l'Ancien Testament n'est que figuratif, et que par les biens temporels les prophètes entendoient d'autres biens, il ne faut que prendre garde, premièrement, qu'il seroit indigne de Dieu de n'appeler les hommes qu'à la jouissance des félicités temporelles; secondement, que les discours des prophètes expriment clairement la promesse des biens temporels ; et qu'ils disent néanmoins que leurs discours sont obscurs, et que leur sens n'est pas celui qu'ils expriment à découvert; qu'on ne l'entendra qu'à la fin des temps (JÉrém., xxiii, 22, et xxx, 24). Donc ils entendoient parler d'autres sacrifices, d'un autre libérateur, etc.
Enfin, il faut remarquer que leurs discours sont contraires et se détruisent, si l'on pense qu'ils n'aient entendu par les mots de loi et de sacrifice autre chose que la loi de Moïse et ses sacrifices; et il y auroit contradiction manifeste et grossière dans leurs livres, et quelquefois dans un même chapitre. D'où il s'ensuit qu'il faut qu'ils aient entendu autre chose.
Il est dit que la loi sera changée ; que le sa-, crifice sera changé ; qu'ils seront sans roi, sans princes et sans sacrifices ; qu'il sera fait une nouvelle alliance ; que la loi sera renouvelée ; que les préceptes qu'ils ont reçus ne sont pas bons; que leurs sacrifices sont abominables; que Dieu n'en a point demandé.
Il est dit, au contraire, que la loi durera éternellement; que cette alliance sera éternelle; que le sacrifice sera éternel; que le sceptre ne sortira jamais d'avec eux, puisqu'il ne doit point en sortir que le roi éternel n'arrive. Tous ces passages marquent-ils que ce soit réalité? non. Marquent-ils aussi que ce soit figure ? non ; mais que c'est réalité ou figure. Mais les premiers, excluant la réalité, marquent que ce n'est que figure.
Tous ces passages ensemble ne peuvent être dits de la réalité; tous peuvent être dits de la figure. Donc ils ne sont pas dits de la réalité, mais de la figure.
vin.
Pour savoir si la loi et les sacrifices sont