PARTIE ÏT, ART. IX
réalité ou figure, il faut voir si les prophètes, en parlant de ces choses, y arrêtaient leur vue et leur pensée, en sorte qu'ils ne vissent que cette ancienne alliance, ou s'ils y voyoient quelque autre chose dont, elles fassent la peinture ; car dans un portrait on voit la chose figurée. Il ne faut pour cela qu'examiner ce qu'ils disent.
Quand ils disent qu'elle sera éternelle, entendent-ils parler de l'alliance de laquelle ils disent qu'elle sera changée? Et de même des
sacrifices, etc.
Les prophètes ont dit clairement qu'Israël seroit toujours aimé de Dieu, et que la loi seroit éternelle; et ils ont dit que l'on n'entendroit point leur sens, et qu'il étoit voilé.
Le chiffre a deux sens. Quand on surprend une lettre importante où l'on trouve un sens clair, et où il est dit néanmoins que le sens est voilé et obscurci ; qu'il est caché en sorte qu'on verra cette lettre sans la voir et qu'on l'entendra sans l'entendre, que doit-on penser, sinon que c'est un chiffre à double sens, et d'autant plus qu'on y trouve des contrariétés manifestes dans le sens littéral? Combien doit-on donc estimer ceux qui nous découvrent le chiffre et nous apprennent à connoître le sens caché, et principalement quand les principes qu'ils en prennent sont tout à fait naturels et clairs? C'est ce qu'ont fait Jésus-Christ et les apôtres. Ils ont levé le sceau, ils ont rompu le voile et découvert l'esprit; nous ont appris pour cela que les ennemis de l'homme sont ses passions ; que le Rédempteur seroit spirituel ; qu'il y auroit deux avènements, l'un de misère, pour abaisser l'homme superbe, l'autre de gloire, pour élever l'homme humilié ; que Jésus-Christ sera Dieu et homme.
Jésus- Christ n'a fait autre chose qu'apprendre aux hommes qu'ils s'aimoient eux-mêmes, et qu'ils étoient esclaves, aveugles, malades, malheureux et pécheurs ; qu'il falloit qu'il les délivrât, éclairât, guérît, et béatifiât; que cela se feroit en se haïssant soi-même, et en le suivant par la misère et la mort de la croix.
La lettre tue ; tout arrivoit en figure ; il falloit que le Christ souffrît ; un Dieu humilié, circoncision du cœur, vrai jeûne, vrai sacri-
fice, vrai temple, double loi, double table delà loi, double temple, double captivité : voilà le chiffre qu'il nous a donné.
Il nous a appris enfin que toutes ces choses n'étoient que des figures . et ce que c'est que vraiment libre, vrai Israélite, vraie circoncision, vrai pain du ciel. etc.
Dans ces promesses-là chacun trouve ce qu'il a dans le fond de son cœur ; les biens temporels, ou les biens spirituels ; Dieu, ou les créatures 5 mais avec cette différence que ceux qui y cherchent les créatures les y trouvent, mais avec plusieurs contradictions, avec la défense de les aimer, avec ordre de n'adorer que Dieu et de n'aimer que lui ; au lieu que ceux qui y cherchent Dieu le trouvent , et sans aucune contradiction, et avec commandement de n'aimer que lui.
Les sources des contrariétés de l'Écriture sont un Dieu humilié jusqu'à la mort de la croix, un Messie triomphant de la mort par sa mort,, deux natures en Jésus-Christ, deux avènements, deux états de la nature de l'homme.
Comme on ne peut bien faire le caractère d'une personne qu'en accordant toutes les contrariétés, et qu'il ne suffit pas de suivre une suite de qualités accordantes sans concilier les contraires, aussi, pour entendre le sens d'un auteur, il faut concilier tous lespassagescontraires.
Ainsi, pour entendre l'Écriture, il faut avoir un sens dans lequel tous les passages contraires s'accordent. Il ne suffit pas d'en avoir un qui convienne à plusieurs passages accordants, mais il faut en avoir un qui concilie les passages même contraires.
Tout auteur a un sens auquel tous les passages contraires s'accordent, ou il n'a point de sens du tout. On ne peut pas dire cela de l'Écriture ni des prophètes; ils avoient effectivement trop bon sens. Il faut donc en chercher un qui accorde toutes les contrariétés.
Le véritable sens n'est donc pas celui des Juifs; mais en Jésus-Cbrist toutes les contradictions sont accordées.
Les Juifs ne sauroient accorder la cessation de la royauté et principauté, prédite par Osée, avec la prophétie de Jacob.
Si on prend la loi , les sacrifices et le royaume
PENSEES DE PASCAL
pour réalité, on ne peut accorder tous les passages d'un même auteur, ni d'un même livre, ni quelquefois d'un même chapitre ; ce qui marque assez quel étoit le sens de l'auteur.
Il n'étoit point permis de sacrifier hors de Jérusalem, qui étoit le lieu que le Seigneur avoit choisi, ni même de manger ailleurs les décimes.
Osée a prédit qu'ils seroient sans roi, sans prince, sans sacrifices et sans idoles ; ce qui est accompli aujourd'hui (les Juifs), ne pouvant l'aire de sacrifice légitime hors de Jérusalem.
Quand la parole de Dieu, qui est véritable, est fausse littéralement, elle est vraie spirituellement : Sede a dexlris meis. Cela est faux, littéralement dit; cela est vrai spirituellement. En ces expressions il est parlé de Dieu à la manière des hommes; et cela ne signifie autre chose sinon que l'intention que les hommes ont en faisant asseoir à leur droite, Dieu l'aura aussi. C'est donc une marque de l'intention de Dieu, et non de sa manière de l'exécuter.
Ainsi quand il est dit : Dieu a reçu l'odeur de vos parfums, et vous donnera en récompense une terre fertile et abondante, c'est-à-dire que la même intention qu'auroit un homme qui, agréant vos parfums, vous donner oit en récompense une terre abondante, Dieu l'aura pour vous, parce que vous avez eu pour lui la même intention qu'un homme a pour celui à qui il donne des parfums.
L'unique objet de l'Écriture est la charité. Tout ce qui ne va point à l'unique but en est la ligure; car, puisqu'il n'y a qu'un but, tout ce qui n'y va point en mots propres est figure.
Dieu diversifie ainsi cet unique précepte de charité pour satisfaire notre foiblesse qui recherche la diversité, par cette diversité qui nous mène toujours à notre unique nécessaire. Car une seule chose est nécessaire, et nous aimons la diversité ; et Dieu satisfait à l'un et à l'autre par ces diversités, qui mènent à ce seul nécessaire.
Les rabbins prennent pour figures les mamelles de l'épouse, et tout ce qui n'exprime pas
l'unique but qu'ils ont des biens temporels. Il y en a qui voient bien qu'il n'y a pas d'autre ennemi de l'homme que la concupiscence qui le détourne de Dieu, ni d'autre bien que Dieu, et non pas une terre fertile. Ceux qui croient que le bien de l'homme est en la chair, et le mal en ce qui le détourne des plaisirs des sens, qu'ils s'en soûlent et qu'ils y meurent. Mais ceux qui cherchent Dieu de tout leur cœur, qui n'ont de déplaisir que d'être privés de sa vue, qui n'ont de désir que pour le posséder, et d'ennemis que ceux qui les en détournent ; qui s'affligent de se voir environnés et dominés de tels ennemis, qu'ils se consolent; il y a un libérateur pour eux, il y a un Dieu pour eux. Un Messie a été promis pour délivrer des ennemis ; et il en est venu un pour délivrer des iniquités, mais non pas des ennemis.
Quand David prédit que le Messie délivrera son peuple de ses ennemis, on peut croire charnellement que ce sera des Égyptiens ; et alors je ne saurois montrer que la prophétie soit accomplie. Mais on peut bien croire aussi que ce sera des iniquités; car, dans la vérité, les Égyptiens ne sont pas des ennemis, mais les iniquités le sont. Ce mot d'ennemis est donc équivoque.
Mais s'il dit à l'homme, comme il fait, qu'il délivrera son peuple de ses péchés, aussi bien qu'Isaïe et les autres, l'équivoque est ôtée, et le sens double des ennemis réduit au sens simple d'iniquités; car s'il avoit dans l'esprit les péchés, il pouvoit bien les dénoter par enneaiis ; mais s'il pensoit aux ennemis, il ne pouvoit pas les désigner par iniquités.
Or Moïse, David et Isaïe usoient des mêmes termes. Qui dira donc qu'ils n'avoient pas le même sens, et que le sens de David, qui est manifestement d'iniquités lorsqu'il parloit d'ennemis, ne fût pas le même que celui de Moïse en parlant d'ennemis?
Daniel, chap. ix, prie pour la délivrance du peuple de la captivité de leurs ennemis ; mais il pensoit aux péchés : et pour le montrer il dit que Gabriel vint lui dire qu'il étoit exaucé, et qu'il n'avoit que septante semaines à attendre, après quoi le peuple seroit délivré d'iniquité, le péché prendroit lin ; el le libérateur, le saint des