ARTICLE XIII
Dessein de Dieu de se cacher aux uns et de se découvrir aux autres.
Dieu a voulu racheter les hommes et ouvrir le salut à ceux qui le chercheraient: mais les
PENSEES DE PASCAL
hommes s'en rendent si indignes qu'il est juste qu'il refuse à quelques-uns, à cause de leur endurcissement, ce qu'il accorde aux autres par une miséricorde qui ne leur est pas due. S'il eût voulu surmonter l'obstination des plus endurcis, il l'eût pu, en se découvrant si manifestement à eux qu'ils n'eussent pu douter de la vérité de son existence ; et c'est ainsi qu'il paroîtra au dernier jour, avec un tel éclat de foudres et un tel renversement de la nature que les plus aveugles le verront.
Ce n'est pas en cette sorte qu'il a voulu paroître dans son avènement de douceur, parce que tant d'hommes se rendant indignes de sa clémence, il a voulu les laisser dans la privation du bien qu'ils ne veulent pas. Il n'étoit donc pas juste qu'il parût d'une manière manifestement divine et absolument capable de convaincre tous les hommes; mais il n'étoit pas juste aussi qu'il vint d'une manière si cachée qu'il ne pût être reconnu de ceux qui le chercheroient sincèrement. Il a voulu se rendre parfaitement connoissable à ceux-là; et ainsi, voulant paroître à découvert à ceux qui le cherchent de tout leur cœur, et caché à ceux qui le fuient de tout leur cœur, il tempère sa connoissance en sorte qu'il a donné des marques de soi visibles à ceux qui le cherchent et obscures à ceux qui ne le cherchent pas.
Il y a assez de lumière pour ceux qui ne désirent que de voir, et assez d'obscurité pour ceux qui ont une disposition contraire. Il y a assez de clarté pour éclairer les élus, et assez d'obscurité pour les humilier. Il y a assez d'obscurité pour aveugler les réprouvés, et assez de clarté pour les condamner et les rendre inexcusables.
Si le monde subsistoit pour instruire l'homme de l'existence de Dieu, sa divinité y reluiroitde toutes parts d'une manière incontestable; mais comme il ne subsiste que par Jésus-Christ et pour Jésus-Christ, et pour instruire les hommes et de leur corruption et de la rédemption, tout y éclate des preuves de ces deux vérités. Ce qui y paroît ne marque ni une exclusion totale, ni une présence manifeste de divinité, mais la présence d'un Dieu qui se cache ; tout porte ce caractère.
S'il n'avoit jamais rien paru de Dieu, ceite
privation éternelle seroit équivoque et pourroit aussi bien se rapporter à l'absence de toute divinité qu'à l'indignité où seroient les hommes de le connoître. Mais de ce qu'il paroît quelquefois, et non toujours, cela ôte l'équivoque. S'il paroît une fois, il est toujours; et ainsi on ne peut en conclure autre chose sinon qu'il y a un Dieu et que les hommes en sont indignes.
Le dessein de Dieu est plus de perfectionner la volonté que l'esprit ; or, la clarté parfaite ne serviroit qu'à l'esprit et nuiroit à la volonté. S'il n'y a voit point d'obscurité, l'homme nesenliroit pas sa corruption. S'il n'y avoit point de lumière, l'homme n'espèreroit point de remède. Ainsi il est non-seulement juste, mais utile pour nous, que Dieu soit caché en partie et découvert en partie, puisqu'il est également dangereux à l'homme de connoître Dieu sans connoître sa misère, et de connoître sa misère sans connoître Dieu.
Tout instruit l'homme de sa condition, mais il faut bien l'entendre; car il n'est pas vrai que Dieu se découvre en tout, et il n'est pas vrai qu'il se cache en tout. Mais il est vrai tout ensemble qu'il se cache à ceux qui le tentent, et qu'il se découvre à ceux qui le cherchent; parce que les hommes sont tout ensemble indignes de Dieu et capables de Dieu, indignes par leur corruption, capables par leur première nature.
Il n'y a rien sur la terre qui ne montre ou la misère de l'homme, ou la miséricorde de Dieu, ou l'impuissance de l'homme sans Dieu, ou la puissance de l'homme avec Dieu. Tout l'univers apprend à l'homme ou qu'il est corrompu, ou qu'il est racheté. Tout lui apprend sa grandeur ou sa misère. L'abandon de Dieu paroît dan les païens; la protection de Dieu paroît dans les Juifs.
Tout tourne en bien pour les élus, jusqu'aux obscurités de l'Écriture; car ils les honorent, à cause des clartés divines qu'ils y voient : et tout tourne en mal aux réprouves, jusqu'aux clartés ; car ils les blasphèment, à cause des obscurités qu'ils n'entendent pas.