PARTIE II, ART. XVI
Moïse en a donné une qui est lorsque le miracle mène à l'idolâtrie (Deut. xm, 1 , 2, 3), et Jésus-Christ une :« Celui, dit-il, qui fait des miracles en mon nom ne peut à l'heure même mal parler de moi (Marc, ix, 38). » D'où il s'ensuit que quiconque se déclare ouvertement contre Jésus-Christ ne peut faire de miracles en son nom. Ainsi, s'il en fait, ce n'est point au nom de Jésus-Christ, et il ne doit pas être écouté. Voilà les occasions d'exclusion à la foi des miracles marquées. Il ne faut pas y donner d'autres exclusions : dans l'Ancien Testament quand on vous détournera de Dieu, dans le Nouveau quand on vous détournera de Jésus- Christ.
D'abord donc qu'on voit un miracle, il faut ou se soumettre, ou avoir d'étranges marques du contraire; il faut voir si celui qui le fait nie un Dieu, ou Jésus-Christ et l'Église.
Toute religion est fausse qui, dans sa foi, n'adore pas un Dieu comme principe de toutes choses, et qui dans sa morale n'aime pas un seul Dieu comme objet de toutes choses. Toute religion qui ne reconnoît pas maintenant Jésus- Christ est notoirement fausse, et les miracles ne peuvent lui servir de rien.
Les Juifs avoient une doctrine de Dieu, comme nous en avons une de Jésus-Christ, et confirmée par miracles, et défense de croire à tous faiseurs de miracles qui leur enseigneroient une doctrine contraire ; et de plus ordre de recourir aux grands -prêtres et de s'en tenir à eux. Et ainsi toutes les raisons que nous avons pour refuser de croire les faiseurs de miracles, il semble qu'ils les avoient à l'égard de Jésus- Christ et des apôtres.
Cependant il est certain qu'ils étoient très coupables de refuser de les croire, à cause de leurs miracles, puisque Jésus- Christ dit qu'ils n'eussent pas été coupables s'ils n'eussent point vu ses miracles : Si opéra non fecissem in eis guœ nemo alius fecit, peccalum non haberent (Joan., xv, 24). «Si jen'avois fait parmi eux des œuvres que jamais aucun autre n'a faites, ils n'auroient point de péché. »
Il s'ensuit donc qu'il jugeoit que ses miracles étoient des preuves certaines de ce qu'il enseignoit, et que les Juifs avoient obligation de le croire. Et, en effet, c'est particulièrement les
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miracles qui rendoient les Juifs coupables dans leur incrédulité. Car les preuves qu'on eût pu tirer de l'Écriture, pendant la vie de Jésus- Christ, n'auroient pas été démonstratives. On y voit, par exemple, que Moïse a dit qu'un prophète viendroit ; mais cela n'auroit pas prouvé que Jésus-Christ fût ce prophète: et c'étoit toute la question. Ces passages faisoient voir qu'il pouvoit être le Messie; et cela, avec ses miracles, devoit déterminer à croire qu'il Fétoit effectivement.
Les prophéties seules ne pouvoient pas prouver Jésus-Christ pendant sa vie. Et ainsi on n'eût pas été coupable de ne pas croire en lui avant sa mort, si les miracles n'eussent pas été décisifs. Donc les miracles suffisent, quand on ne voit pas que la doctrine soit contraire ; et on doit y croire.
Jésus-Christ a prouvé qu'il étoit le Messie en vérifiant plutôt sa doctrine et sa mission par ses miracles que par l'Écriture et par les prophéties.
C'est par les miracles que Nicodêsne reconnoît que sa doctrine est de Dieu : Seimus quia a Deo venisti, magisler; nemo enimpotest hœc signa facere quœ tu facis, nisi fuerit Deus cum eo (Joan., ni, 2). II ne juge pas des miracles par la doctrine, mais de la doctrine par les miracles.
Ainsi, quand même la doctrine seroit suspecte, comme celle de Jésus-Christ pouvoit l'être à Nicodême, à cause qu'elle sembloit détruire les traditions des pharisiens, s'il y a des miracles clairs et évidents du même côté, il faut que l'évidence du miracle l'emporte sur ce qu'il pourroit y avoir de difficulté de la part de la doctrine : ce qui est fondé sur ce principe immobile que Dieu ne peut induire en erreur.
Il y a un devoir réciproque entre Dieu et les hommes. « Accusez-moi, » dit Dieu dans Isaïe (Is.,i, 18). Et en un autre endroit :«'Qu'ai-je dû faire à ma vigne que je ne lui aie fait?» (Ibid., v, 4.)
Les hommes doivent à Dieu de recevoir la religion qu'il leur envoie ; Dieu doit aux hommes de ne pas les induire en erreur. Or, ils seroient induits en erreur si les faiseurs de miracles annonçoient une fausse doctrine qui ne parût pas visiblement fausse aux lumières du
PENSÉES DE PASCAL
sens commun, et si un plus grand faiseur de miracles n'avoit déjà averti de ne pas les croire. Ainsi, s'il y avoit division dans l'Eglise, et que les ariens, par exemple, qui se disoient fondés sur l'Écriture comme les catholiques, eussent fait des miracles, et non les catholiques, on eût été induit en erreur. Car, comme un homme qui nous annonce les secrets de Dieu n'est pas digne d'être cru sur son autorité privée, aussi un homme qui, pour marque de la communication qu'il a avec Dieu, ressuscite les morts, prédit l'avenir, transporte les montagnes, guérit les maladies, mérite d'être cru ; et on est impie si on ne s'y rend, à moins qu'il ne soit démenti par quelque autre qui fasse encore de plus grands miracles.
Mais ri'est-il pas dit que Dieu nous tente? Et ainsi ne peut-il pas nous tenter par des miracles qui semhlent porter à la fausseté?
Il y a bien de la différence entre tenter et induire en erreur. Dieu tente, mais il n'induit point en erreur. Tenter, c'est procurer les occasions qui n'imposent point de nécessité; induire en erreur, c'est mettre l'homme dans la nécessité de conclure et suivre une fausseté; c'est ce que Dieu ne peut faire, et ce qu'il feroit néanmoins s'il permettoit que, dans une question obscure, il se fit des miracles du côté de la fausseté.
On doit conclure de là qu'il est impossible qu'un homme cachant sa mauvaise doctrine, et n'en faisant paroître qu'Une bonne, et se disant conforme à Dieu et à l'Église, fasse des miracles pour couler insensiblement une doctrine fausse et subtile : cela ne se peut ; et encore moins que Dieu, qui connoît les cœurs, fasse des miracles en faveur d'une personne de celte sorte.
Il y a bien de la différence entre n'être pas pour Jésus-Christ et le dire , ou n'être pas pour Jésus-Christ et feindre d'en être. Les premiers pourroient peut-être faire des miracles, non les autres; car il est clair des uns qu'ils sont contre la vérité, non des autres; et ainsi les miracles sont plus clairs.
Les miracles discernent donc les choses douteuses, entre les peuples, juif et païen, juif et chrétien; catholique, hérétique; calomniés, calomniateurs; entre les trois croix.
C'est ce que l'on a vu dans tous les combats
de la vérité contre l'erreur, d'Abel contre Caïn, de Moïse contre les magiciens de Pharaon, d'Elie contre les faux prophètes, de Jésus-Christ contre les pharisiens, de saint Paul contre Barjésu, des apôtres contre les exorcistes, des chrétiens contre les infidèles, des catholiques contre les hérétiques ; et c'est ce qui se verra aussi dans le combat d'Élie et d'Enoch contre l'Antéchrist. Toujours le vrai prévaut en miracles.
Enfin, jamais en la contention du vrai Dieu, ou de la vérité de la religion, il n'est arrivé de miracle du côté de l'erreur qu'il n'en soit aussi arrivé de plus grand du côté de la vérité.
Par cette règle, il est clair que les Juifs étoient obligés de croire Jésus-Christ. Jésus- Christ leur étoit suspect ; mais ses miracles étoient infiniment plus clairs que les soupçons que l'on avoit contre lui. Il falloit donc le croire.
Du temps de Jésus-Christ, les uns croyoient en lui, les autres' n'y croyoient pas, à cause des prophéties qui disoient que le Messie devoit naître en Bethléem, au lieu qu'on croyoit que Jésus-Christ étoit né dans Nazareth. Mais ils dévoient mieux prendre garde s'il n'étoit pas né en Bethléem ; car ses miracles étant convaincants, ces prétendues contradictions de sa doctrine à l'Écriture et cette obscurité ne les excusoient pas, mais les aveugloient.
Jésus-Christ guérit l'aveugle-né, et lit quantité de miracles au jour du sabbat, par où il aveugloit les pharisiens, qui disoient qu'il falloit juger des miracles par la doctrine.
Mais, par la même règle qu'on devoit croire Jésus-Christ, on ne devra point croire l'Antéchrist.
Jésus-Christ ne parloit ni contre Dieu ni contre Moïse. L'Antéchrist et les faux prophètes, prédits par l'un et l'autre Testament, parleront ouvertement contre Dieu et contre Jésus-Christ. Qui seroit ennemi couvert, Dieu ne permettroit pas qu'il fit des miracles ouvertement.
Moïse a prédit Jésus-Christ et ordonné de le suivre; Jésus-Christ a prédit l'Antéchrist et défendu de le suivre.
Les miracles de Jésus- Christ ne sont pas prédits par l'Antéchrist; mais les miracles de l'Antéchrist sont prédits par Jésus- Christ. Et ainsi, si Jésus-Christ n'étoit pas le Messie, il auroit