PARTIR II, AKT. XVI
bien induit en erreur; mais on ne sauroit y être induit avec raison par les miracles de l'Antechrit. Et c'est pourquoi les miracles de l'Anf ('christ ne nuisent point à ceux de Jésus- Christ. En effet, quand Jésus -Christ a prédit les miracles de l'Antéchrist, a-t-il cru détruire la foi de ses propres miracles?
Il n'y a nulle raison de croire à l'Antéchrist qui ne soit à croire en Jésus-Christ ; mais il y en a à croire en Jésus-Christ, qui ne sont point à croire à l'Antéchrist.
Les miracles ont servi à la fondation et serviront à la continuation de l'Église jusqu'à l'Antéchrist, jusqu'à la fin.
C'est pourquoi Dieu, afin de conserver cette preuve à son Église, ou il a confondu les faux miracles, ou il les a prédits ; et par l'un et l'autre il s'est élevé au-dessus de ce qui est surnaturel à notre égard, et nous y a élevés nousmêmes.
Il en arrivera de même à l'avenir : ou Dieu ne permettra pas de faux miracles, ou il en procurera de plus grands ; car les miracles ont une telle force, qu'il a fallu que Dieu ait averti qu'on n'y pensât point quand ils seroient contre lui, tout clair qu'il soit qu'il y a un Dieu 5 sans quoi ils eussent été capables de troubler.
Et ainsi, tant s'en faut que ces passages du treizième chapitre du Deutéronome, qui portent qu'il ne faut point croire ni écouter ceux qui feront des miracles et qui détourneront du service de Dieu, et celui de saint Marc : « Il s'élèvera de faux christs et de faux prophètes, qui feront des prodiges et des choses étonnantes, jusqu'à séduire, s'il est possible, les élus mêmes» (Marc, xiii, 22) et quelques autres semblables, fassent contre l'autorité des miracles, que rien n'en marque davantage la force.
Ce qui fait qu'on ne croit pas les vrais miracles , c'est le défaut de charité : « Vous ne croyez pas, dit Jésus-Christ parlant aux Juifs, parce que vous n'êtes pas de mes brebis (Joan. , x, 26).» Ce qui fait croire les faux, c'est le défaut de charité: Eo quod charitatem rrrilatis non receperunt ut salvi fièrent, ideo miitet Mis Deus operationem erroris, ut credunt mendacio (11 Thess.. 2. 10).
Lorsque j'ai considéré d'où vient qu'on ajoute tant de foi à tant d'imposteurs qui disent qu'ils ont des remèdes, jusqu'à metl re souvent sa vie entre leurs mains, il m'a paru que la véritable cause est qu'il y a de vrais remèdes; car ii ne seroit pas possihle qu'il y en eût tant de faux, et qu'on y donnât tant de croyance, s'il n'y en avoit de véritables. Si jamais il n'y en avoit eu, et que tous les maux eussent été incurables, il est impossible que les hommes se fussent imaginé qu'ils pourroient en donner; et encore plus que tant d'autres eussent donné croyance à ceux qui se fussent vantés d'en avoir; de même que, si un homme se vantoit d'empêcher de mourir, personne ne lecroiroit, parce qu'il n'y a aucun exemple de cela. Mais comme il y a eu quantité de remèdes qui se sont trouvés véritables parla connoissance même des plus grands hommes, la croyance des hommes s'est pliée par là, parce que la chose ne pouvant être niée en général, puisqu'il y a des effets particuliers qui sont véritables, le peuple, qui ne peut pas discerner lesquels d'entre ces effets particuliers sont les véritables, les croit tous. De même, ce qui fait qu'on croit tant de faux effets de la lune, c'est qu'il y en a de vrais, comme le flux de la mer.
Ainsi il me paroît aussi évidemment qu'il n'y a tant de faux miracles, de fausses révélations, de sortilèges, etc., que parce qu'il y en a de vrais, ni de fausses religions que parce qu'il y en a une véritable. Car s'il n'y avoit jamais eu rien de tout cela, il est comme impossible que les hommes se le fussent imaginé, et encore plus que d'autres l'eussent cru. Mais comme il y a eu de très grandes choses véritables, et qu'ainsi elles ont été crues par de grands hommes, cette impression a été cause que presque tout le monde s'est rendu capable de croire aussi les fausses. Et ainsi, au lieu de conclure qu'il n'y a point de vrais miracles, puisqu'il y en a de faux, il faut dire, au contraire, qu'il y a de vrais miracles, puisqu'il y en a tant de faux, et qu'il n'y en a de faux que par cette raison qu'il y en a de vrais -, et qu'il n'y a de même de fausses religions que parce qu'il y en a une véritable. Cela vient de ce que l'espri I de l'homme, se trouvant plié de ce côté-là pa la vérité, devient susceptible par là de toutes les faussetés.
II est dit: Croyez à l'Église, mais il n'est pas d'il : Croyez aux miracles; à cause que le dernier est naturel, et non pas le premier. L'un avoit besoin de précepte, non pas l'autre.
Il y a si peu de personnes à qui Dieu se fasse paroître par ces coups extraordinaires qu'on doit bien profiter de ces occasions, puisqu'il ne sort du secret de la nature qui le couvre que pour exciter notre foi à le servir avec d'autant plus d'ardeur que nous le connoissons avec plus de certitude.
Si Dieu se découvroit continuellement aux hommes , il n'y auroit point de mérite à le croire ; et s'il ne se découvroit jamais, il y auroit peu de foi. Mais il se cache ordinairement et se découvre rarement à ceux qu'il veut engager dans son service. Cet étrange secret, dans lequel Dieu s'est retiré, impénétrable à la vue des hommes, est une grande leçon pour cous porter à la solitude, loin de la vue des hommes. Il est demeuré caché sous le voile de la nature, qui nous le couvre, jusques à l'incarnation ; et quand il a fallu qu'il ait paru, il s'est encore plus caché en se couvrant de l'humanité. Il étoit bien plus reconnoissable quand il étoit invisible que non pas quand il s'est rendu visible. Et enfin, quand il a voulu accomplir la promesse qu'il fit à ses apôtres de demeurer avec les hommes jusqu'à son dernier avènement, il a choisi d'y demeurer dans le plus étrange et le plus obscur secret de tous, savoir, sous les espèces de l'Eucharistie.' C'est ce sacrement que saint Jean appelle dans l'Apocalypse une manne cachée (Apoc, h, 17); et je crois qu'Isaïe le voyoit en cet état lorsqu'il dit en esprit de prophétie : «Véritablement vous êtes un Dieu caché (Is., xlv, 15). » C'est là le dernier secret où il peut être. Le voile de la nature qui couvre Dieu a été pénétré par plusieurs infidèles, qui, comme dit saint Paul (Rom. , 1 , 20), ont reconnu un Dieu invisible par la nature visible. Beaucoup de chrétiens hérétiques l'ont connu à travers son humanité, et adorent Jésus-Christ Dieu et homme. Mais pour nous, nous devons nous estimer heureux de ce que Dieu nous éclaire jusqu'à le reconnoître sous les espèces du pain et du vin.
On peut ajouter à ces considérations le secret de l'esprit de Dieu caché encore dans l'É-
criture. Car il y a deux sens parfaits, le littéral et le mystique; et les Juifs, s'arrêtant à l'un, ne pensent pas seulement qu'il y en ait un autre, et ne songent pas à le chercher; de même que les impies, voyant les effets naturels, les attribuent à la nature sans penser qu'il y en ait un autre auteur ; et comme les Juifs, voyant un homme parfait en Jésus-Christ, n'ont pas pensé à y chercher une autre nature : «Nous n'avons point pensé que ce fût lui,» dit encore Isaïe (Is., lui, 3); et de même enfin que les hérétiques, voyant les apparences parfaites du pain dans l'Eucharistie, ne pensent pas à y chercher une autre substance. Toutes choses couvrent quelque mystère ; toutes choses sont des voiles qui couvrent Dieu. Les chrétiens doivent le reconnoître en tout. Les afflictions temporelles couvrent les biens éternels où elles conduisent. Les joies temporelles couvrent les maux éternels qu'elles causent. Prions Dieu de nous le faire reconnoître et servir en tout ; et rendonslui des grâces infinies de ce qu'étant caché en toutes choses pour tant d'autres, il s'est découvert en toutes choses et en tant de manières
pour nous.
Les filles de Port- Royal , étonnées de ce qu'on dit qu'elles sont dans une voie de perdition, que leurs confesseurs les mènent à Genève, qu'ils leur inspirent que Jésus-Christ n'est pas dans l'Eucharistie ni à la droite du Père, sachant que tout cela étoit faux, s'offrirent à Dieu en cet état, en lui disant avec le prophète : Vide si via iniquitatis in me est (Ps.cxxxvm, 24). Qu'arrive-t-il là-dessus V Ce lieu, qu'on dit être le temple du diable, Dieu en fait son temple. On dit qu'il faut en ôter les enfants : on dit que c'est l'arsenal de l'enfer : Dieu en fait le sanctuaire de ses grâces. Enfin on les menace de toutes les fureurs et de toutes les vengeancesduciel,etDieu les comble de ses faveurs. Il faudroit avoir perdu le sens pour en conclure qu'elles sont dans la voie de perdition.
Les jésuites n'ont pas laissé néanmoins d'en tirer cette conclusion ; car ils concluent de tout que leurs adversaires sont hérétiques. S'ils leur reprochent leurs excès, ils disent qu'ils parlent comme des hérétiques. S'ils disent que la grâce de Jésus nous discerne, et que notre salut dépend de Dieu, c'est le langage des hérétiques.