‹ Choix de moralistes françaisChapitre 349 sur 509 · PARTIE il, Un. XVII · texte numérisé non relu

PARTIE il, Un. XVII

tout à l'entrée, c'est de nous qu'elle vient, et non pas de la vertu; car ce n'est pas l'effet de la piété qui commence d'être en nous, mais de l'impiété qui y est encore. Otons l'impiété, et la joie sera sans mélange. Ne nous en prenons donc pas à la dévotion, mais à nous-mêmes, et n'y cherchons du soulagement que par notre correction.

Le passé ne doit point nous embarrasser, puisque nous n'avons qu'à avoir regret de nos fautes ; mais l'avenir doit encore moins nous toucher, puisqu'il n'est point du tout à notre égard et que nous n'y arriverons peut-être jamais. Le présent est le seul temps qui est véritablement à nous, et dont nous devons user selon Dieu. C'est là où nos pensées doivent être principalement rapportées. Cependant le monde est si inquiet qu'on ne pense presque jamais à la vie présente et à l'instant où l'on vit, mais à celui où l'on vivra. De sorte qu'on est toujours en état de vivre à l'avenir, et jamais de vivre maintenant. Notre Seigneur n'a pas voulu que notre prévoyance s'étendit plus loin que le jour où nous sommes. Ce sont les bornes qu'il nous fait garder, et pour notre salut, et pour notre propre repos.

On se corrige quelquefois mieux par la vue du mal que par l'exemple du bien ; et il est bon de s'accoutumer à profiter du mal, puisqu'il est si ordinaire, au lieu que le bien est si rare.

Dans le treizième chapitre de saint Marc, Jésus-Christ fait un grand discours à ses apôtres sur son dernier avènement; et comme tout ce qui arrive à l'Église arrive aussi à chaque chrétien en particulier, il est certain que tout ce chapitre prédit aussi bien l'état de chaque personne qui, en se convertissant, détruit le vieil homme en elle, que l'état de l'univers entier qui sera détruit pour faire place à de nouveaux cieux et à une nouvelle terre, comme dit l'Écriture (IIPier., m, 13). La prédiction qui est contenue de la ruine du temple réprouvé, qui figure la ruine de l'homme réprouvé qui est en chacun de nous, et dont il est dit qu'il ne sera laissé pierre sur pierre, marque qu'il ne doit être laissé aucune passion du vieil homme,

et ces effroyables guerres civiles et domestiques représentent si bien le trouble intérieur que sentent ceux qui se donnent à Dieu qu'il n'y a rien de mieux peint, etc.

Le Saint-Esprit repose invisiblement dans les reliques de ceux qui sont morts dans la grâce de Dieu, jusqu'à ce qu'il y paraisse visiblement dans la résurrection ; et c'est ce qui rend les reliques des saints si dignes de vénération. Car Dieu n'abandonne jamais les siens, non pas même dans le sépulcre où leurs corps, quoique morts aux yeux des hommes, sont plus vivants devant Dieu, à cause que le péché n'y est plus ; au lieu qu'il y réside toujours durant cette vie, au moins quant à sa racine ; car les fruits du péché n'y sont pas toujours, et cette malheureuse racine qui en est inséparable pendant la vie fait qu'il n'est pas permis de les honorer alors puisqu'ils sont plutôt dignes d'être haïs. C'est pour cela que la mort est nécessaire pour mortifier entièrement cette malheureuse racine, et c'est ce qui la rend souhaitable.

Les élus ignoreront leurs vertus et les réprouvés leurs crimes. « Seigneur, diront les uns et les autres, quand vous avons-nous vu avoir faim? etc. (Matth., xxv, 37, 44).»

Jésus- Christ n'a point voulu du témoignage des démons ni de ceux qui n'a voient pas vocation , mais de Dieu et de Jean-Baptiste.

Les défauts de Montaigne sont grands. II est plein de mots sales et déshonnêtes ; cela ne vaut rien. Ses sentiments sur l'homicide volontaire et sur la mort sont horribles. Il inspire une nonchalance du salut, sans crainte et sans repentir. Son livre n'étant point fait pour porter à la piété, il n'y étoit pas obligé, mais on est toujours obligé de ne pas en détourner. Quoi qu'on puisse dire pour excuser ses sentiments trop libres sur plusieurs choses, on ne sauroit excuser en aucune sorte ses sentiments tout païens sur la mort; car il faut renoncer à toute piété, si on ne veut au moins mourir chrétiennement : or, il ne pense qu'à mourir lâchement et mollement par tout son livre.

Ce qui nous trompe, en comparant ce qui s'est

PENSEES DE PASCAL

passé autrefois dans l'Église a ce qui s'y voit maintenant, c'est qu'ordinairement on regarde saint Athanase, sainte Thérèse et les autres saints comme couronnés de gloire. Présentement que le temps a éclairci les choses, cela paroît véritablement ainsi. Mais au temps que l'on persécutoit ce grand saint, c'étoit un homme qui s'appeloit Athanase; et sainte Thérèse, dans le sien , étoit une religieuse comme les autres. « Élie étoit un homme comme nous et sujet aux mêmes passions que nous, » dit l'apôtre saint Jacques (Jacq., v, 17), pour désabuser les chrétiens de cette fausse idée qui nous fait rejeter l'exemple des saints , comme disproportionné à notre état ; c'étoient des saints, disonsnous, ce n'est pas comme nous.

A ceux qui ont de la répugnance pour la religion, il faut commencer par leur montrer qu'elle n'est point contraire à la raison ; ensuite qu'elle est vénérable, et en donner du respect; après, la rendre aimable, et faire souhaiter qu'elle fût vraie -, et puis, montrer par des preuves incontestables qu'elle est vraie 5 faire voir son antiquité et sa sainteté par sa grandeur et par son élévation ; et enfin qu'elle est aimable, parce qu'elle promet le vrai bien.

Un mot de David ou de Moïse, comme celuici : « Dieu circoncira les cœurs (Deut., xxx, 6),» fait juger de leur esprit. Que tous les autres discours soient équivoques, et qu'il soit incertain s'ils sont de philosophes ou de chrétiens, un mot de cette nature détermine tout le reste. Jusque-là l'ambiguïté dure, mais non pas après.

De se tromper en croyant vraie la religion chrétienne, il n'y a pas grand' chose à perdre -, mais quel malheur de se tromper en la croyant

fausse!

Les conditions les plus aisées à vivre selon le monde sont les plus difficiles à vivre selon Dieu ; et au contraire rien n'est si difficile selon le monde que la vie religieuse; rien n'est plus facile que de la passer selon Dieu ; rien n'est plus aisé que d'être dans une grande charge et dans de grands biens selon le monde; rien n'est plus difficile que d'y vivre selon Dieu, et sans y prendre de part et de goût.

L'Ancien Testament contenoit les figures de

la joie future, et le Nouveau contient les moyens d'y arriver. Les figures étoient de joie, les moyens sont de pénitence ; et néanmoins l'agneau pascal étoit mangé avec des laitues sauvages, cum amariludinibus ( Exod., xn, 8, ex Hebr. ), pour marquer toujours qu'on ne pouvoit trouver la joie que par l'amertume.

Le mot de Galilée, prononcé comme par hasard par la foule des Juifs, en accusant Jésus- Christ devant Pilate (Luc, xxiii, 5), donna sujet à Pilate d'envoyer Jésus-Christ à Hérode ; en quoi fut accompli le mystère qu'il devoit être jugé par les Juifs et les Gentils. Le hasard en apparence fut la cause de l'accomplissement du mystère.

Un homme me disoit un jour qu'il avoit grande joie et confiance en sortant de confession; un autre me disoit qu'il étoit en crainte. Je pensai sur cela que de ces deux on en feroit un bon, et que chacun manquoit en ce qu'il n' avoit pas le sentiment de l'autre.

Il y a plaisir d'être dans un vaisseau battu de l'orage , lorsqu'on est assuré qu'il ne périra point. Les persécutions qui travaillent l'Église sont de cette nature.

L'histoire de l'Église doit être proprement appelée l'histoire de la vérité.

Comme les deux sources de nos péchés sont l'orgueil et la paresse, Dieu nous a découvert en lui deux qualités pour les guérir : sa miséricorde et sa justice. Le propre de la justice est d'abattre l'orgueil, et le propre de la miséricorde est de combattre la paresse en invitant aux bonnes œuvres, selon ce passage : » La miséricorde de Dieu invite à la pénitence ( Rom., 11, 4) 5 » et cet autre des Ninivites : « Faisons pénitence, pourvoir s'il n'auroit point pitié de nous ( Jon., m, 9). «Ainsi, tant s'en faut que la miséricorde de Dieu autorise le relâchement, qu'il n'y a rien, au contraire , qui le combatte davantage ; et quau lieu de dire : S'il n'y avoit point en Dieu de miséricorde, il faudroit faire toutes sortes d'efforts pour accomplir ses préceptes ; il faut dire, au contraire, que c'est parce qu'il y a en

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