PARTIE IL ART. XV IL
Dieu de la miséricorde qu'il faut faire tout ce qu'on peut pour les accomplir.
Tout ce qui est au monde est concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie (I. Joan., ii, 16), libido sentiendi, libido sciendi, libido dominandi. Malheureuse la terre de malédiction que ces trois fleuves de feu embrasent plutôt qu'ils n'arrosent! Heureux ceux qui, étant sur ces fleuves, non pas plongés, non pas entraînés, mais immoMlement affermis; non pas debout, mais assis dans une assiette basse et sûre, dont ils ne se relèvent jamais avant la lumière, mais après s'y être reposés en paix, tendent la main à celui qui doit les relever , pour les faire tenir debout et fermes dans les porches de la sainte Jérusalem, où ils n'auront plus à craindre les attaques de l'orgueil, et qui pleurent cependant, non pas de voir écouler toutes les choses périssables, mais dans le souvenir de leur chère patrie, de la Jérusalem céleste, après laquelle ils soupirent sans cesse dans la longueur de leur exil!
Un miracle, dit-on, affermiroit ma croyance. On parle ainsi quand on ne le voit pas. Les raisons qui , étant vues de loin , semblent borner notre vue, ne la bornent plus quand on y est arrivé. On commence à voir au-delà. Rien n'arrête la volubilité de notre esprit. Il n'y a point, dit-on, de règle qui n'ait quelque exception, ni de vérité si générale qui n'ait quelque face par où elle manque. Il suffit qu'elle ne soit pas absolument universelle pour nous donner prétexte d'appliquer l'exception au sujet présent, et de dire : Cela n'est pas toujours vrai ; donc il y a des cas où cela n'est pas. Il ne reste plus qu'à montrer que celui-ci en est ; et il faut être bien maladroit si on n'y trouve quelque jour.
La cbarité n'est pas un précepte figuratif. Dire que Jésus-Christ, qui est venu ôter les figures pour mettre la vérité, ne soit venu que pour mettre la figure de la charité, et pour en ôter la réalité qui étoit auparavant : cela est horrible.
Combien les lunettes nous ont-elles découvert d'êtres qui n'étoient point pour nos philosophes d'auparavant! On aitaquoit franchement l'Écriture sainte sur le grand nombre des étoiles, en disant : Il n'y en a que mille vingt-deux ; nous le savons.
XLYIL
L'homme est ainsi fait qu'à force de lui dire qu'il est un sot il le croit ; et à force de se le dire à soi-même, on se le fait croire; car l'homme fait lui seul une conversation intérieure, qu'il importe de bien régler : Corrumpunt mores bonos colloquia mala ( I. Cor. , xv, 33). Il faut se tenir en silence autant qu'on peut, et ne s'entretenir que de Dieu ; et ainsi on se le persuade à soi-même.
XLYIII.
Quelle différence entre un soldat et un chartreux, quant à l'obéissance? Car ils sont également obéissants et dépendants, et dans des exercices également pénibles. Mais le soldat espère toujours devenir maître et ne le devient jamais, car les capitaines et les princes mêmes sont toujours esclaves et dépendants; mais il espère toujours l'indépendance, et travaille toujours à y venir , au lieu que le chartreux fait vœu de ne jamais être indépendant. Ils ne diffèrent pas dans la servitude perpétuelle que tous deux ont toujours , mais dans l'espérance que l'un a toujours et que f autre n'a pas.
La propre volonté ne se satisferoit jamais , quand elle auroit tout ce qu'elle souhaite ; mais on est satisfait dès l'instant qu'on y renonce. Avec elle, on ne peut être que malcontent ; sans elle on ne peut être que content.
La vraie et unique vertu est de se haïr, car on est haïssable par sa concupiscence , et de chercher un être véritablement aimable pour l'aimer. Mais comme nous ne pouvons aimer ce qui est hors de nous, il faut aimer un être qui soit en nous , et qui ne soit pas nous. Or il n'y a que l'Etre universel qui soit tel. Le royaume de Dieu est en nous ( Luc , xvn, 21 ) ; le bien universel est en nous, et n'est pas nous.
II est injuste qu'on s'attache à nous, quoiqu'on le fasse avec plaisir et volontairement. Nous tromperons ceux à qui nous en ferons
naître le désir; car nous ne sommes la fin de personne, et nous n'avons pas de quoi les satisfaire. Ne sommes-nous pas prêts à mourir1? Et ainsi l'objet de leur attachement mourroit. Comme nous serions coupables de faire croire une fausseté , quoique nous la persuadassions doucement et qu'on la crût avec plaisir, et qu'en cela on nous fît plaisir ; de même nous sommes coupables si nous nous faisons aimer , et si nous attirons les gens à s'attacher à nous. Nous devons avertir ceux qui seroient prêts à consentir au mensonge qu'ils ne doivent pas le croire, quelque avantage qui nous en revînt. De même nous devons les avertir qu'ils ne doivent pas s'attachera nous; car il faut qu'ils passent leur vie à plaire à Dieu , ou à le chercher.
C'est être superstitieux de mettre son espérance dans les formalités et dans les cérémonies; mais c'est être superbe de ne pas vouloir s'y soumettre.
Toutes les religions et toutes les sectes du monde ont eu la raison naturelle pour guide. Les seuls chrétiens ont été astreints à prendre leurs règles hors d'eux-mêmes, et à s'informer de celles que Jésus-Christ a laissées aux anciens pour nous être transmises. Il y a des gens que cette contrainte lasse. Ils veulent avoir, comme les autres peuples, la liberté de suivre leurs imaginations. C'est en vain que nous leur crions, comme les prophètes faisoient autrefois aux Juifs : « Allez au milieu de l'Église ; informezvous des lois que les anciens lui ont laissées, et suivez ses sentiers. » Ils répondent comme les Juifs : « Nous n'y marcherons pas ; nous voulons suivre les pensées de notre cœur, et être comme les autres peuples.
LU
Il y a trois moyens de croire : la raison , la coutumeet l'inspiration. La religion chrétienne, qui seule a la raison, n'admet pas pour ses vrais enfants ceux qui croient sans inspiration : ce n'est pas qu'elle exclue la raison et la coutume ; au contraire, il faut ouvrir son esprit aux preuves par la raison et s'y conformer par la cou-
(1) Il faudrait sans doute lire,ici : Ne sommrs-nous pris près de mourir?
tume: mais elle veut qu'on s'offre par l'humiliation aux inspirations, qui seules peuvent faire le vrai et salutaire effet : Ut non evacuetur crux Chrisli (I. Cor., i, 17).
lui.
Jamais on ne fait le mal si pleinement et si gaîment que quand on le fait par un faux principe de conscience.
Les Juifs, qui ont été appelés à dompter les nations et les rois, ont été esclaves du péché ; et les chrétiens, dont la vocation a été à servir et à être sujets, sont les enfants libres.
Est-ce courage à un homme mourant d'aller, dans la foiblesse et dans l'agonie, affronter un Dieu tout-puissant et éternel !
Je crois volontiers les histoires dont les témoins se font égorger.
La bonne crainte vient de la foi , la fausse crainte vient du doute. La bonne crainte porte à l'espérance, parce qu'elle naît de la foi , et qu'on espère au Dieu que l'on croit ; la mauvaise porte au désespoir, parce qu'on craint le Dieu auquel on n'a point de foi. Les uns craignent de le perdre, et les autres de le trouver.
Salomon et Job ont le mieux connu la misère de l'homme et en ont le mieux parlé , l'un le plus heureux des hommes, et l'autre le plus malheureux; l'un connoissant la vanité des plaisirs par l'expérience, l'autre la réalité des maux.
Les païens disoient du mal d'Israël et le prophète aussi ; et tant s'en faut que les Israélites eussent droit de lui dire : Vous parlez comme les païens ; qu'il fait sa plus grande force sur ce que les païens parlent comme lui (Ézé-
CHIEL ).
Dieu n'entend pas que nous soumettions no-