PARTIE II, ART. XVII
tre croyance à lui sans raison, ni nous assujettir avec tyrannie. Mais il ne prétend pas aussi nous rendre raison de toutes choses; et pour accorder ces contrariétés, il entend nous faire voir clairement des marques divines en lui qui nous convainquent de ce qu'il est, et s'attirer autorité par des merveilles et des preuves que nous ne puissions refuser ; et qu'ensuite nous croyions sans hésiter les choses qu'il nous enseigne quand nous n'y trouverons d'autre raison de les refuser sinon que nous ne pouvons par nous-mêmes connoitre si elles sont ou non.
Il n'y a que trois sortes de personnes : les uns qui servent Dieu l'ayant trouvé ; les autres qui s'emploient à le chercher ne l'ayant pas encore trouvé, et d'autres enfin qui vivent sans le chercher ni l'avoir trouvé. Les premiers sont raisonnables et heureux ; les derniers sont fous et malheureux; ceux du milieu sont malheureux et raisonnables.
Les hommes prennent souvent leur imagination pour leur cœur, et ils croient être convertis dès qu'ils pensent à se convertir.
La raison agit avec lenteur et avec tant de vues et de principes différents qu'elle doit avoir toujours présents, qu'à toute heure elle s'assoupit ou elle s'égare, faute de les voir tous à la t'ois. Il n'en est pas ainsi du sentiment; il agit en un instant, et toujours est prêt à agir. Il faut donc, après avoir connu la vérité par la raison, tâcher de la sentir, et de mettre notre foi dans le sentimentdu cœur; autrement elle sera toujours incertaine et chancelante.
Le cœur a ses raisons que la raison ne connoît point ; on le sent en mille choses. C'est le cœur qui sent Dieu , et non la raison. Voilà ce que c'est que la foi parfaite, Dieu sensible au cœur.
Il est de l'essence de Dieu que sa justice soit infinie aussi bien que sa miséricorde ; cependant sa justice et sa sévérité envers les réprouvés est encore moins étonnante que sa miséricorde envers les élus.
L'homme est visiblement fait pour penser : Moral.
c'est toute sa dignité et tout son mérite. Tout son devoir est de penser comme il faut ; et l'ordre de la pensée est de commencer par soi, par son auteur et sa fin. Cependant à quoi penset-on dans le monde? Jamais à cela -, mais à se divertir, à devenir riche, à acquérir de la réputation, à se faire roi, sans penser à ce que c'est que d'être roi et d'être homme.
La pensée de l'homme est une chose admirable par sa nature. Il falloit qu'elle eût d'étranges défauts pour être méprisable-, mais elle en a de tels que rien n'est plus ridicule. Qu'elle est grande par sa nature ! qu'elle est basse par ses défauts !
S'il y a un Dieu, il ne faut aimer que lui. et non les créatures. Le raisonnement des impies, dans le livre de la Sagesse, n'est fondé que sur ce qu'ils se persuadent qu'il n'y a point de Dieu. Cela posé, disent-ils, jouissons donc des créatures. Mais s'ils eussent su qu'il y avoit un Dieu, ils eussent conclu tout le contraire. Et c'est la conclusion des sages : Il y a un Dieu; ne jouissons donc pas des créatures. Donc tout ce qui nous incite à nous attacher à la créature est mauvais, puisque cela nous empêche, ou de servir Dieu si nous le connoissons, ou de le chercher si nous l'ignorons. Or nous sommes pleins de concupiscence -, donc nous sommes pleins de mal ; donc nous devons nous haïr nous-mêmes et tout ce qui nous attache à autre chose qu'à Dieu seul.
Quand nous voulons penser à Dieu, combien sentons-nous de choses qui nous en détournent et qui nous tentent de penser ailleurs ! Tout cela est mauvais et même né avec nous.
Il est faux que nous soyons dignes que les autres nous aiment , il est injuste que nous le voulions. Si nous naissions raisonnables, et avec quelque connoissance de nous-mêmes et des autres , nous n'aurions point cette inclination. Nous naissons pourtant avec elle; nous naissons donc injustes; car chacun tend à soi. Cela est contre tout ordre; il faut' tendre au général, et la pente vers soi est le commencement de tout désordre, en guerre, en police, en éco nomie, etc.
PENSÉES DE PASCAL
Si les membres des communautés naturelles et civiles tendent au bien du corps, les communautés elles-mêmes doivent tendre à un autre corps plus général.
Quiconque ne hait point en soi cet amourpropre et cet instinct qui le porte à se mettre au-dessus de tout est bien aveugle, puisque rien n'est si opposé à la justice et à la vérité. Car il est faux que nous méritions cela ; et il est injuste et impossible d'y arriver puisque tous demandent la même chose. C'est donc une manifeste injustice où nous sommes nés, dont nous ne pouvons nous défaire , et dont il faut nous défaire.
Cependant nulle autre religion que la chrétienne n'a remarqué que ce fût un péché, ni que nous y fussions nés, ni que nous fussions obligés d'y résister, ni n'a pensé à nous en donner les remèdes.
Il y a une guerre intestine dans l'homme entre la raison et les passions. II pourroit jouir de quelque paix s'il n'avoit que la raison sans passions, ou s'il n'avoit que les passions sans raison; mais ayant l'un et l'autre, il ne peut être sans guerre, ne pouvant avoir la paix avec l'un qu'il ne soit en guerre avec l'autre. Ainsi il est toujours divisé et contraire à lui-même.
Si c'est un aveuglement qui n'est pas naturel de vivre sans chercher ce qu'on est, c'en est encore un bien plus terrible de vivre mal en croyant Dieu. Tous les hommes presque sont dans l'un ou dans l'autre de ces deux aveuglements.
Il est indubitable que l'âme est mortelle ou immortelle. Cela doit mettre une différence entière dans la morale ; et cependant les philosophes ont conduit la morale indépendamment de. cela. Quel étrange aveuglement î
Le dernier acte est toujours sanglant , quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais.
Dieu ayant fait le ciel et la terre, qui ne sentent pas le bonheur de leur être, a voulu faire dés êtres qui le connussent et qui composassent un corps de membres pensants. Tous les
hommes sont membres de ce corps; et pour être heureux, il faut qu'ils conforment leur volonté particulière à la volonté universelle qui gouverne le corps entier. Cependant il arrive souvent que l'on croit être un tout, et que, ne se voyant point de corps dont on dépende, Ton croit ne dépendre que de soi, et l'on veut se faire centre et corps soi-même. Mais on se trouve en cet état comme un membre séparé de son corps, qui, n'ayant point en soi de principe de vie, ne fait que s'égarer et s'étonner dans l'incertitude de son être. Enfin, quand on com mence à se connoître, l'on est comme revenu chez soi ; on sent que l'on n'est pas corps , on comprend que l'on n'est qu'un membre du corps universel, qu'être membre est n'avoir de vie, d'être et de mouvement que par l'esprit du corps et pour le corps ; qu'un membre séparé du corps auquel il appartient n'a plus qu'un être périssant et mourant; qu'ainsi l'on ne doit s'aimer que pour ce corps, ou plutôt qu'on ne doit aimer que lui , parce qu'en l'aimant on s'aime soi-même , puisqu'on n'a d'être qu'en lui, par lui et pour lui.
Pour régler l'amour qu'on se doit à soimême, il faut s'imaginer un corps composé de membres pensants (car nous sommes membres du tout), et voir comment chaque membre devroit s'aimer.
Le corps aime la main; et la main, si elle avoit une volonté, devroit s'aimer de la même sorte que le corps l'aime. Tout amour qui va au-delà est injuste.
Si les pieds et les mains avoient une volonté particulière, jamais ils ne seroient dans leur ordre qu'en la soumettant à celle du corps : hors de là, ils sont dans le désordre et dans le malheur ; mais en ne voulant que le bien du corps ils font leur propre bien.
Les membres de notre corps ne sentent pas le bonheur de leur union, de leur admirable intelligence, du soin que la nature a d'y influer les esprits, de les faire croître et durer. S'ils étoient capables de le connoître, et (pi' ils se servissent de cette connoissance pour retenir en eux-mêmes la nourriture qu'ils reçoivent, sans lalaisser passer aux autres membres, ils seroient non-seulement injustes, mais encore misérables, et se haïroient plutôt que de s'aimer, leur béatitude, aussi bien que leur devoir, consistant à consentir à la conduite de l'âme universelle à