‹ Choix de moralistes françaisChapitre 358 sur 509 · PARTIE II, ART. XIX · texte numérisé non relu

PARTIE II, ART. XIX

pèrect pour mon Dieucn quelque état que je me trouve, puisque le changement de ma condition n'en apporte pas à la vôtre, que vous êtes toujours le même quoique je sois sujet au changement, et que vous n'êtes pas moins mon Dieu quand vous affligez et quand vous punissez que quand vous consolez et que vous usez d'indulgence.

Vous m'aviez donné la santé pour vous servir et j'en ai fait un usage tout profane. Vous m'envoyez maintenant la maladie pour me corriger; ne permettez pas que j'en use pour vous irriter par mon impatience. J'ai mal usé de ma santé et vous m'en avez justement puni. Ne souffrez pas que j'use mal de votre punition. Et puisque la corruption de ma nature est telle qu'elle me rend vos faveurs pernicieuses, faites, ô mon Dieu! que votre grâce toute puissante me rende vos châtiments salutaires. Si j'ai eu le cœurplein de l'affection du monde pendant qu'il a eu quelque vigueur, anéantissez cette vigueur pour mon salut et rendez-moi incapahle de jouir du monde, soit par foihlesse de corps, soit par zèle de charité, pour ne jouir que de vous seul.

O Dieu, devant qui je dois rendre un compte exact de toutes mes actions à la fin de ma vie et à la fin du monde! ô Dieu, qui ne laissez subsister le monde et toutes les choses du monde que pour exercer vos élus ou pour punir les pécheurs ! ô Dieu , qui laissez les pécheurs endurcis dans l'usage délicieux et criminel du monde! ô Dieu, qui faites mourir nos corps, et qui à l'heure de la mort détachez notre âme de tout ce qu'elle aimoit au monde ! ô Dieu, qui m'arrachez à ce dernier moment de ma vie de toutes les choses auxquelles je me suis attaché et où j'ai mis mon cœur! ôDieu, qui devez consumer au dernier jour le ciel et la terre et toutes les créatures qu'ils contiennent pour montrer à tous les hommes que rien ne subsiste que vous et qu'ainsi rien n'est digne d'amour que vous, puisque rien n'est durable que vous ! ô Dieu, qui devez détruire toutes ces vaines idoles et tous ces funestes objetsde nos passions, je vous loue, mon Dieu, et je vous bénirai tous les jours de ma vie de ce qu'il vous a plu prévenir en ma faveur ce jour épouvantable, en détruisant à mon égard toutes choses dans l'affoiblissement où vous m'avez réduit ! .le vous

loue, mon Dieu, et je vous bénirai tous les jours de ma vie de ce qu'il vous a plu me réduire dans l'incapacité de jouir des douceurs de la santé et des plaisirs du monde, et de ce que vous avez anéanti en quelque sorte pour mon avantage les idoles trompeuses que vous anéantirez effectivement pour la confusion des méchants au jour de votre colère. Faites, Seigneur, que je me juge moi-même ensuite de cette destruction que vous avez faite à mon égard, afin que vous ne me jugiez pas vousmême ensuite de l'entière destruction que vous ferez de ma vie et du monde ; car, Seigneur, comme à l'instant de ma mort je me trouverai séparé du monde, dénué de toutes choses, seul en votre présence pour répondre à votre justice de tous les mouvements de mon cœur, faites queje me considère en cette maladie comme en une espèce de mort, séparé du monde, dénué de tous le» objets de mes attachements, seul en votre présence pour implorer de votre miséricorde la conversion de mon cœur, et qu'ainsi j'aie une extrême consolation de ce que vous m'envoyez maintenant une espèce de mort pour exercer votre miséricorde avant que vous m'envoyiez effectivement la mort pour exercer votre jugement. Faites donc, ô mon Dieu ! que, comme vous avez prévenu ma mort, je prévienne la rigueur de votre sentence, et que je m'examine moi-même avant votre jugement, pour trouver miséricorde en votre présence.

Faites, ô mon Dieu! que j'adore en silence l'ordre de votre providence adorable sur la conduite de ma vie, que votre fléau me console, et qu'ayant vécu dans l'amertume de mes péchés pendant la paix, je goûte les douceurs célestes de votre grâce durant les maux salutaires dont vous m'affligez! Mais je reconnois, mon Dieu, que mon cœur est tellement endurci et plein des idées, des soins, des inquiétudes et des attachements du monde que la maladie non plus que la santé, ni les discours, ni les livres, ni vos Ecritures sacrées, ni votre Évangile, ni vos mystères les plus saints, ni les aumônes, ni les jeûnes, ni les mortifications, ni les miracles, ni l'usage des sacrements, ni le sacrifice de votre corps, ni tous mes efforts, ni ceux de tout le monde ensemble , ne peuvent rien du tout pour commencer ma conversion, si vous n'accompagnez toutes ces choses d'une assistance

PENSEES DE PASCAL

tout extraordinaire de votre grâce. C'est pourquoi, mon Dieu, je m'adresse à vous, Dieu toutpuissant, pour vous demander un don que toutes les créatures ensemble ne peuvent m'accorder. Je n'aurois pas la hardiesse de vous adresser mes cris si quelque autre pouvoit les exaucer. Mais, mon Dieu, comme la conversion de mon cœur que je vous demande est un ouvrage qui passe tous les efforts de la nature, je ne puis m' adresser qu'à l'auteur et au maître tout-puissant de la nature et de mon cœur. A qui crierai-je, Seigneur, à qui aurai-je recours, si ce n'est à vous ? Tout ce qui n'est pas Dieu ne peut pas remplir mon attente. C'est Dieu même que je demande et que je cherche, et c'est à vous seul, mon Dieu, que je m'adresse pour vous obtenir. Ouvrez mon cœur, Seigneur, entrez dans cette place rebelle que les vices ont occupée. Ils la tiennent sujette ; entrez-y comme dans la maison du fort, mais liez auparavant le fort et puissant ennemi qui la maîtrise, et prenez ensuite les trésors qui y sont. Seigneur, prenez mes affections que le monde avoit volées; volez vous-même ce trésor ou plutôt reprenez -le , puisque c'est à vous qu'il appartient comme un tribut que je vous dois, puisque votre image y est empreinte. Vous l'y aviez formée, Seigneur, au moment de mon baptême qui est ma seconde naissance, mais elle est tout effacée. L'idée du monde y est tellement gravée que la vôtre n'est plus connoissablc. Vous seul avez pu créer mon âme, vous seul pouvez la créer de nouveau; vous seul avez pu y former votre image, vous seul pouvez la réformer et y réimprimer votre portrait effacé, c'est-à-dire Jésus-Christ mon sauveur, qui est votre image et le caractère de votre substance.

0 mon Dieu ! qu'un cœur est heureux qui peut aimer un objet si charmant, qui ne le déshonore point, et dont rattachement lui est si salutaire! Je sens que je ne puis aimer le monde sans vous déplaire, sans me nuire et sans me déshonorer ; et néanmoins le monde est encore l'objet de mes délices. 0 mon Dieu ! qu'une âme est heureuse dont vous êtes les délices, puisqu'elle peut s'abandonner à vous aimer non-seulement sans scrupule, mais encore avec mérite ! Que son bonheur est ferme et durable, puisque son attente ne sera point frus-

trée, parce que vous ne serez jamais détruit et que ni la vie ni la mort ne la sépareront jamais de l'objet de ses désirs -, et que le même moment qui entraînera les méchants avec leurs idoles dans une ruine commune unira les justes avec vous dans une gloire commune ; et que, comme les uns périront avec les objets périssables auxquels ils se sont attachés, les autres subsisteront éternellement dans l'objet éternel et subsistant par soi-même auquel ils se sont étroitement unis! Oh! qu'beureux sont ceux qui, avec une liberté entière et une pente invincible de leur volonté, aiment parfaitement et librement ce qu'ils sont obligés d'aimer nécessairement !

Achevez, ô mon Dieu ! les bons mouvements que vous me donnez. Soyez-en la fin comme vous en êtes le principe. Couronnez vos propres dons, car je reconnois que ce sont vos dons. Oui, mon Dieu! et bien loin de prétendre que mes prières aient du mérite qui vous oblige de les accorder de nécessité, je reconnois très humblement qu'ayant donné aux créatures mon rœur, que vous n'aviez formé que pour vous et non pas pour le monde, ni pour moi-même, je ne puis attendre aucune grâce que de votre miséricorde, puisque je n'ai rien en moi qui puisse vous y engager, et que tous les mouvements naturels do mon cœur, se portant vers les créatures ou vers moi-même, ne peuvent que vous irriter. Je vous rends donc grâce, mon Dieu, des bons mouvements que vous me donnez, et de celui même que vous me donnez de vous en rendre grâce.

Touchez mon cœur du repentir de mes fautes, puisque, sans cette douleur intérieure, les maux extérieurs dont vous touchez mon corps me seroient une nouvelle occasion de péché. Faites-moi bien connoître que les maux du corps ne sont autre chose que la punition et la figure tout ensemble des maux de l'âme. Mais, Seigneur , faites aussi qu'ils en soient le remède, en me faisant considérer dans les douleurs que je sens celle que je ne sentois pas dans mon âme, quoique toute malade et couverte d'ulcères. Car, Seigneur, la plus grande de ses maladies est cette insensibilité et celte extrême foiblesse qui lui avoient ôté tout sen-

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