VIN
Seigneur, bien que ma vie passée ait été exempte de grands crimes, dont, vous avez éloigné de moi les occasions, elle vous a été néanmoins très odieuse par sa négligence continuelle, par le mauvais usage de vos plus augustes sacrements, par le mépris de votre parole et de vos inspirations, par l'oisiveté et l'inutilité totale de mes actions et de mes pensées, par la perte entière du temps que vous ne m'aviez donné que pour vous adorer, pour rechercher en toutes mes occupations les moyens de vous plaire, et pour faire pénitence des fautes qui se commettent tous les jours, et qui même sont ordinaires aux plus justes; de sorte que leur vie doit être une pénitence continuelle, sans laquelle ils sont en danger de déckoir de leur justice : ainsi, mon Dieu, je vous ai toujours été contraire.
Oui, Seigneur, jusques ici j'ai toujours été sourd à vos inspirations; j'ai méprisé vos oracles -, j'ai jugé au contraire de ce que vous jugez -, j'ai contredit aux saintes maximes que vous avez apportées au monde du sein de votre Père éternel, et suivant lesquelles vous jugerez le monde. Vous dites : Bienheureux sont ceux qui pleurent, et malheur à ceux qui sont consolés! Et moi j'aidit : Malheureux ceux qui gémissent, et très heureux ceux qui sont consolés! J'ai dit : Heureux ceux qui jouissent d'une fortune avantageuse , d'une réputation glorieuse, et d'une santé robuste! Et pourquoi les ai-je réputés heureux, sinon parce que tous ces avantages leur fournissoient une facilité très ample de jouir des créatures , c'està-dire de vous offenser? Oui, Seigneur, je confesse que j'ai estimé la santé un bien, non pas parce qu'elle est un moyen facile pour vous servir avec utilité, pour consommer plus de soins et de veilles à votre service et pour l'assistance du prochain ; mais parce qu'à sa faveur je pouvois m'abandonner avec moins de retenue dans l'abondance des délices de la vie et mieux en goûter les funestes plaisirs. Faitesmoi la grâce, Seigneur, de réformer ma raison
corrompue et de conformer mes sentiments aux vôtres. Que je m'estime heureux dans l'affliction, et que, dans l'impuissance d'agir au dehors, vous purifiiez tellement mes sentiments qu'ils ne répugnent plus aux vôtres ; et qu'ainsi je vous trouve au dedans de moi-même, puisque je ne puis vous chercher au dehors à cause de ma faiblesse. Car, Seigneur, votre royaume est dans vos fidèles, et je le trouverai dans moimême si j'y trouve votre esprit et vos sentiments.
Mais, Seigneur, que ferai-je pour vous obliger à répandre votre esprit sur cette misérable terre? Tout ce que je suis vous est odieux, et je ne trouve rien en moi qui puisse vous agréer. Je n'y vois rien, Seigneur, que mes seules douleurs, qui ont quelque ressemblance avec les vôtres. Considérez donc les maux que je souffre et ceux qui me menacent. Voyez d'un œil de miséricorde les plaies que votre main m'a faites, ô mon Sauveur, qui avez aimé vos souffrances en la mort! ô Dieu, qui ne vous êtes faii homme que pour souffrir plus qu'aucun homme pour le salut des hommes? ô Dieu, qui ne vous êtes incarné après le péché des hommes, et qui n'avez pris un corps que pour y souffrir tous les maux que nos péchés ont mérités ! ô Dieu, qui aimez tant les corps qui souffrent que vous avez choisi pour vous le corps le plus accablé de souffrances qui ait jamais été au monde! ayez agréable mon corps, non pas pour lui-même, ni pour tout ce qu'il contient, car tout y est digne de votre colère, mais pour les maux qu'il endure, qui seuls peuvent être dignes de votre amour. Aimez mes souffrances, Seigneur, et que mes maux vous invitent à me visiter. Mais, pour achever la préparation de votre demeure, faites, ô mon Sauveur! que si mon corps a cela de commun avec le vôtre qu'il souffre pour mes offenses, mon âme ait aussi cela de commun avec la vôtre qu'elle soit dans la tristesse pour les mêmes offenses ; et qu'ainsi je souffre avec vous et comme vous, et dans mon corps et dans mon âme, pour les péchés que j'ai commis !
Faites-moi la grâce, Seigneur, de joindre vos consolations a mes souffrances, afin que je souffre en chrétien. Je ne demande pas d'être
PENSEES DE PASCAL
exempt des douleurs , car c'est la récompense des saints ; mais je demande de ne pas être abandonné aux douleurs de la nature sans les consolations de votre Esprit ; car c'est la malédiction des Juifs et des païens. Je ne demande pas d'avoir une plénitude de consolations sans aucune souffrance; car c'est la vie de la gloire. Je ne demande pas aussi d'être dans une plénitude de maux sans consolation ; car c'est un état de judaïsme. Mais je demande, Seigneur, de ressentir tout ensemble, et les douleurs de la nature pour mes péchés, et les consolations de votre Esprit par votre grâce ; car c'est le véritable état du christianisme. Que je ne sente pas des douleurs sans consolation; mais que je sente des douleurs et de la consolation tout ensemble, pour arriver enfin à ne plus sentir que vos consolations sans aucune douleur. Car, Seigneur, vous avez laissé languir le monde dans les souffrances naturelles sans consolation avant la venue de votre Fils unique : vous consolez maintenant, et vous adoucissez les souffrances de vos fidèles par la grâce de votre Fils unique ; et vous comblez d'une béatitude toute pure vos saints dans la gloire de votre Fils unique. Ce sont les admirables degrés par lesquels vous conduisez vos ouvrages. Vous m'avez tiré du premier : faites-moi passer parle second, pour arriver au troisième. Seigneur, c'est la grâce que je vous demande. ;.?-
Ne permettez pas que je sois dans un tel éloignement de vous que je puisse considérer votre âme triste jusques à la mort, et votre corps abattu par la mort pour mes propres péchés, sans me réjouir de souffrir et dans mon corps et dans mon âme. Car qu'y a-t-il de plus honteux et néanmoins de plus ordinaire dans les chrétiens et dans moi-même que, tandis que vous suez le sang pour l'expiation de nos offenses, nous vivions dans les délices ; et que des chrétiens qui font profession d'être à vous ; que ceux qui, par le baptême, ont renoncé au monde pour vous suivre ; que ceux qui ont juré solennellement à la face de l'Église de vivre et de mourir avec vous ; que ceux qui font profession de croire que le monde vous a persécuté et crucifié ; que ceux qui croient que vous vous êtes exposé à la colère de Dieu et à la cruauté de» hommes pour les racheter
de leurs crimes ; que ceux, dis-je, qui croient' toutes ces vérités, qui considèrent votre corps comme l'hostie qui s'est livrée pour leur salut, qui considèrent les plaisirs et les péchés du monde comme l'unique sujet de vos souffrances, et le monde même comme votre bourreau, recherchent à flatter leur corps par ces mêmes plaisirs, parmi ce même monde 5 et que ceux qui ne pourraient, sans frémir d'horreur, voir un homme caresser et chérir le meurtrier de son père qui se seroit livré pour lui donner la vie, puissent vivre, comme j'ai fait, avec une pleine joie parmi le monde, que je sais avoir été véritablement le meurtrier de celui que je reconnois pour mon Dieu et mon père, qui s'est livré pour mon propre salut, et qui a porté en sa personne la peine de mes iniquités? Il est juste, Seigneur, que vous ayez interrompu une joie aussi criminelle que celle dans laquelle je me reposois à l'ombre de la mort.
Otez donc de moi, Seigneur, la tristesse que l'amour de moi-même pourroit me donner de mes propres souffrances et des choses du monde qui ne réussissent pas au gré des inclinations de mon cœur, et qui ne regardent pas votre gloire ; mais mettez en moi une tristesse conforme à la vôtre. Que mes souffrances servent à apaiser votre colère. Faites-en une occasion de mon salut et de ma conversion. Que je ne souhaite désormais de santé et de viequ'afm de l'employer et de la finir pour vous, avec vous et en vous. Je ne vous demande ni santé, ni maladie,^ vie, ni mort ; mais que vous disposiez de ma santé et de ma maladie, de ma vie et de ma mort, pour votre gloire, pour mon salut, et pour l'utilité de l'Eglise et de vos saints, dont j'espère par votre grâce faire une portion. Vous seul savez ce qui m'est expédient : vous êtes le souverain maître ; faites ce que vous voudrez. Donnez-moi, ôtez-moi, mais conformez ma vo • lonté à la vôtre; et que, dans une soumission humble et parfaite, et dans une sainte confiance, je me dispose à recevoir les ordres de votre Providence éternelle, et que j'adore également tout ce qui me vient de vous.
Faites, mon Dieu, que, dans une uniformité d'esprit toujours égale, je reçoive toutes sortes