XC1V
Les grands noms abaissent au lieu d'élever ceux qui ne les savent pas soutenir.
La marque d'un mérite extraordinaire est de voir que ceux qui l'envient le plus sont contraints de le louer.
Tel homme est ingrat, qui est moins coupable de son ingratitude que celui qui lui a fait du bien.
On s'est trompé lorsqu'on a cru que l'esprit et le jugement étoient deux choses différentes : le jugement n'est que la grandeur de la lumière de l'esprit. Cette lumière pénètre le fond des choses; elle y remarque tout ce qu'il faut remarquer et aperçoit celles qui semblent imperceptibles. Ainsi il faut demeurer d'accord que c'est l'étendue de la lumière de l'esprit qui produit tous les effets qu'on attribue au jugement1.
Chacun dit du bien de son cœur, et personne n'en ose dire de son esprit.
La politesse de l'esprit consiste à penser des choses honnêtes et délicates2.
d'Athènes de se plaindre du médecin qui l'avoil guéri de l'opinion d'être riche (1G65— n. 104^.
(1) Var. Le jugement n'est autre chose que la grandeur de la lumière de l'esprit; son étendue est la mesure de sa lumière, sa profondeur est celle qui pénètre le fond des choses, son discernement les compare et les dislingue, sa justesse ne voil que ce qu'il faut -voir, sa droiture les prend toujours par le bon biais, sa délicatesse aperçoit celles qui paroissent imperceptibles, et le jugement décide ce que les choses sont ; si on l'examine bien, on trouvera que toutes ces qualités ne sont autre chose que la grandeur de l'esprit , lequel voyant tout, rencontre dans la plénitude de ses lumières tous les avantages dont nous venons de parler (1665 — n. 107).
(2) Var. La politesse de l'esprit est un tour par lequel ii pense toujours des choses lipimclcs cl délicates (1665— n. 90).
DE LA ROCHEFOUCAULD
La galanterie de l'esprit est de dire des choses flatteuses d'une manière agréable'.
Il arrive souvent que des choses se présentent plus achevées à notre esprit qu'il ne les pourroit faire avec beaucoup d'art2.
L'esprit est toujours la dupe du cœur.
cm.
Tous ceux qui commissent leur esprit ne connoissent pas leur cœur3.
Les hommes et les affaires ont leur point de perspective. Il y en a qu'il faut voir de près pour en bien juger, et d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on en est éloi-
me;
Celui-là n'est pas raisonnable à qui le hasard fait trouver la raison, mais celui qui la connoit, qui la discerne et qui la goûte,
Pour bien savoir les choses, il en faut savoir le détail, et comme il est presque infini, nos connoissances sont toujours superficielles et imparfaites.
C'est une espèce de coquetterie de faire remarquer qu'on n'en fait jamais.
L'esprit ne sauroit jouer longtemps le personnage du cœur.
La jeunesse change ses goûts par l'ardeur du
(1) Var. La galanterie de l'esprit est un tour de l'esprit, par lequel il entre dans les choses les plus flatteuses, c'est-à-dire celles qui sont le plus capables de plaire aux autres (1665 — ii. 110).
(2) Var. II y a des jolies choses que l'esprit ne cherche point, et qu'il trouve toutes achevées en lui-même ; il semble qu'elles y soient cachées comme l'or et les diamants dans le sein de la terre (1663 — n. lit).
(5) Var. Bien des gens connoissent leur esprit qui ne confissent pas leur coeur (1665 — n. 113).
(4) Var. Toutes les grandes choses ont leur point de perspective, comme les statues ; il y en a etc. (locs — r. h*).
sang, et la vieillesse conserve les siens par l'accoutumance.
On ne donne rien si libéralement que ses conseils1.
Plus on aime une maîtresse, plus on est près de la haïr.
Les défauts de l'esprit augmentent en vieillissant, comme ceux du visage.
Il y a de bons mariages, mais il n'y en a point de délicieux.
On ne peut se consoler d'être trompé par ses ennemis et trahi par ses amis, et l'on est souvent satisfait de l'être par soi-même.
Il est aussi facile de se tromper soi-même sans s'en apercevoir qu'il est difficile détromper les autres sans qu'ils s'en aperçoivent.
Rien n'est moins sincère que la manière de demander et de donner des conseils. Celui qui en demande paroît avoir une déférence respectueuse pour les sentiments de son ami, bien qu'il ne pense qu'à lui faire approuver les siens et à le rendre garant de sa conduite -, et celui qui conseille paie la confiance qu'on lui témoigne d'un zèle ardent et désintéressé, quoiqu'il ne cherche le plus souvent, dans les conseils qu'il donne, que son propre intérêt ou sa gloire -.
La plus subtile de toutes les finesses est de
(1) Var. Il n'y a point de plaisir qu'on fasse plus volontiers à un ami que celui de lui donner conseil (1665 — n. 117).
(2) Var. Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes assemblés, l'un pour demander conseil et l'autre pour le donner: l'un paroît avec une déférence respectueuse, et dit qu'il vient recevoir des instructions pour sa conduite, et son dessein. le plus souvent, est de faire approuver ses sen liments, ef de rendre celui qu'il vient consulter garant de l'affaire qu'il lui propose. Celui qui conseille ipaic d'abord la confiance de son ami des marques d'un zèle ardent et désintéressé, et il cherche en même temps, dans ses propres intérêts, des règles de conseiller ; dje sorte que son conseil lui est bien plus propre qu'à celui qui le reçoit (1663 — ». W). .
SENTENCES ET MAXIMES
savoir bien feindre de tomber dans les pièges qu'on nous tend ; et l'on n'est jamais si aisément trompé que quand on songe à tromper les autres.
L'intention de ne jamais tromper nous expose à être souvent trompés.
Nous sommes si accoutumés à nous déguiser aux autres qu'eniin nous nous déguisons à nous-mêmes1.
L'on fait plus souvent des trabisons par foiblesse que par un dessein formé de trahir.
On fait souvent du bien pour pouvoir impunément faire du mal.
Si nous résistons à nos passions, c'est plus par leur fôiblesse que par notre force.
On n'auroit guère de plaisir si on ne se flattoit jamais.
Les plus habiles affectent toute leur vie de blâmer les finesses, pour s'en servir en quelque grande occasion et pour quelque grand intérêt.
L'usage ordinaire de la finesse est la marque d'un petit esprit, et il arrive presque toujours que celui qui s'en sert pour se couvrir en un endroit se découvre en un autre.
CXXYI.
Les finesses et les trahisons ne viennent que de manque d'habileté -.