‹ Choix de moralistes françaisChapitre 373 sur 509 · CLXXX VIT · texte numérisé non relu

CLXXX VIT

Le nom de la vertu sert à l'intérêt aussi utilement que les vices.

CLXXXYIII.

La santé de l'âme n'est pas plus assurée que celle du corps; et quoique l'on paroisse éloigné des passions, on n'est pas moins en danger de s'y laisser emporter que de tomber malade quand on se porte bien.

Il semble que la nature ait prescrit à chaque homme, dès sa naissance, des bornes pour les vertus et pour les vices.

Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands défauts.

On peut dire que les vices nous attendent dans le cours de la vie, comme des hôtes chez qui il faut successivement loger ; et je doute que l'expérience nous les fît éviter, s'il nous étoit permis de faire deux lois le même chemin.

Quand les vices nous quittent , nous nous flattons de la créance que c'est nous qui les quittons.

Il Y a des rechutes dans les maladies de l'âme

(i) Var. Nous avouons nos défauts, afin qu'en donnant bonne opinion de la justice de notre esprit, nous réparions le tort qu'ils nous ont fait dans l'esprit des autres (1CG5 — n. 193). — Nous n'avouons jamais nos défauts que par vanité (1CU3 — n. 200).

(2) Var. On peut haïr et mépriser les vices, sans haïr ni mépriser les vicieux ; mais on a toujours du mépris pour ceux qui manquent de vertu (1608 — n. 195).

SENTENCES ET MAXIMES

comme dans celles du corps. Ce que nous prenons pour notre guérison n'est le plus souvent qu'un relâche ou un changement de mal.

Les défauts de l'âme sont comme les blessures du corps ; quelque soin qu'on prenne de les guérir, la cicatrice paroît toujours, et elles sont à tout moment en danger de se rouvrir.

Ce qui nous empêche souvent de nous abandonner à un seul vice est que nous en avons plusieurs.

Nous oublions aisément nos fautes, lorsqu'elles ne sont sues que de nous1.

II y a des gens de qui l'on peut ne jamais croire du mal sans l'avoir vu; mais il n'y en a point en qui il nous doive surprendre en le voyant.

CXCYIII.

Nous élevons la gloire des uns pour abaisser celle des autres ; et quelquefois on loueroit moins monsieur le Prince et monsieur de Turenne, si on ne les vouloit point blâmer tous deux.

Le désir de paroître habile empêche souvent de le devenir.

La vertu n'iroit pas si loin, si la vanité ne lui tenoit compagnie.

Celui qui croit pouvoir trouver en soi-même de quoi se passer de tout le monde se trompe fort ; mais celui qui croit qu'on ne peut se passer de lui se trompe encore davantage.

Les faux honnêtes gens soni ceux qui déguisent leurs défauts aux autres et à eux-mêmes . les vrais honnêtes gens sont ceux qui les connoissent parfaitement et les confessent.

Le vrai honnête homme est celui qui ne se pique de rien.

M) Var. Quand il n'y a que nous qui savons nos crimes, ils sont bientôt oublies (1665 — n. 207).

La sévérité des femmes est un ajustement et un fard qu'elles ajoutent à leur beauté1.

L'honnêteté des femmes est souvent l'amour de leur réputation et de leur repos.

C'est être véritablement honnête homme que de vouloir être toujours exposé à la vue des honnêtes gens.

La folie nous suit dans tous les temps de la vie. Si quelqu'un paroît sage, c'est seulement parce que ses folies sont proportionnées à son âge et à sa fortune.

Il y a des gens niais qui se connoissent, et qui emploient habilement leur niaiserie.

Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit.

En vieillissant on devient plusfou etplus sage.

Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles, qu'on ne chante qu'un certain temps9.

La plupart des gens ne jugent des hommes que par la vogue qu'ils ont, ou par leur fortune.

L'amour de la gloire, la crainte de la honte, le dessein de faire fortune, le désir de rendre notre vie commode et agréable, et l'envie d'abaisser les autres, sont souvent les causes de cette valeur, si célèbre parmi les hommes.

La valeur est dans les simples soldats un métier périlleux qu'ils ont pris pour gagner leur vie.

La parfaite valeur et la poltronnerie complète

(1) Var. Dans la première édition, la pensée se terminait ainsi : « C'est un attrait fin et délicat et une douceur déguisée. » (16G5 — n. 216.)

(2) Var. Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles, que tout le monde chante un certain temps, quelque fades et dégoûtants qu'ils soient (1665 — n. 225).

DE LA ROCHEFOUCAULD

sont deux extrémités où l'on arrive rarement. L'espace qui est entre deux est vaste, et contient toutes les autres espèces de courage. Il n'y a pas moins de différence entre elles qu'entre les visages et les humeurs. Il y a des hommes qui s'exposent volontiers au commencement d'une action, et qui se relâchent et se rebutent aisément par sa durée. Il y en a qui sont contents quand ils ont satisfait à l'honneur du monde, et qui font fort peu de chose au-delà. On en voit qui ne sont pas toujours également maîtres de leur peur. D'autres se laissent quelquefois entraîner à des terreurs générales ; d'autres vont à la charge parce qu'ils n'osent demeurer dans leurs postes. Il s'en trouve à qui l'habitude des moindres périls affermit le courage et les prépare à s'exposer à de plus grands. II y en a qui sont braves à coups d'épée, et qui craignent les coups de mousquet; d'autres sont assurés aux coups de mousquet et appréhendent de se battre à coups d'épée. Tous ces courages de différentes espèces conviennent en ce que la nuit augmentant la crainte et cachant les bonnes et les mauvaises actions, elle donne la liberté de se ménager. Il y a encore un autre ménagement plus général ; car on ne voit point d'homme qui fasse tout ce qu'il seroit capable défaire dans une occasion, s'il étoit assuré d'en revenir ; de sorte qu'il est visible que la crainte de la mort ôte quelque chose de la valeur.

La parfaite valeur est de faire sans témoins ce qu'on seroit capable de faire devant tout le monde1.

CCXYII.

L'intrépidité est une force extraordinaire de l'âme , qui l'élève au-dessus des troubles, des désordres et des émotions que la vue des grands périls pourroit exciter en elle; et c'est par cette force que les héros se maintiennent en un état paisible, et conservent l'usage libre de leur raison dans les accidents les plus surprenants et les plus terribles.

CCXYlfl.

L'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu.

(l) Var. La pute valeur, s'il y on avoit, seroit de faire sans témoins, etc. (tCd'i — n. 229).

Moral.

La plupart des hommes s'exposent assez dans la guerre pour sauver leur honneur; mais peu se veulent toujours exposer autant qu'il est nécessaire pour faire réussir le dessein pour lequel ils s'exposent.

La vanité, la honte, et surtout le tempérament, font souvent la valeur des hommes et la vertu des femmes.

On ne veut point perdre la vie, et on veut acquérir de la gloire ; ce qui fait que les braves ont plus d'adresse et d'esprit pour éviter la mort que les gens de chicane n'en ont pour conserver leur bien.

Il n'y a guère de personnes qui, dans le premier penchant de l'âge, ne fassent connoître par où leur corps et leur esprit doivent défaillir.

Il est de la reconnoissance comme de la bonne fôl des marchands , elle entretient le commerce; et nous ne payons pas parce qu'il est juste de nous acquitter, mais pour trouver plus facilement des gens qui nous prêtent

Tous ceux qui s'acquittent des devoirs de la reconnaissance ne peuvent pas pour cela se flatter d'être reconnoissants.

CCXXY,

Ce qui fait le mécompte dans la reconnoissance qu'on attend des grâces que l'on a faites, c'est que l'orgueil de celui qui donne et l'orgueil de celui qui reçoit ne peuvent convenir du prix du bienfait.

CCXXTI.

Le trop grand empressement qu'on a de s'acquitter d'une obligation est une espèce d'ingratitude;

Les gens heureux ne se corrigent guère; ils croient toujours avoir raison quand la fortune soutient leur mauvaise conduite.

SKYFKiSCES ET MAXIMES

CCXXVIH.

L'orgueil ne veut pas devoir, et l'amour-propre ne veut pas payer.

Le bien que nous avons reçu de quelqu'un veut que nous respections le mal qu'il nous fait i.

Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons jamais de grands biens ni de grands maux qui n'en produisent de semblables. Nous imitons les bonnes actions par émulation et les mauvaises par la malignité de notre nature, que la bonté retenoit prisonnière, et que l'exemple met en liberté.

C'est une grande folie de vouloir être sage tout seul.

Quelque prétexte que nous donnions à nos afflictions , ce n'est souvent que l'intérêt et la vanité qui les causent.

CCXXXIII

Il y a dans les afflictions diverses sortes d'hypocrisie. Dans l'une, sous prétexte de pleurer la perte d'une personne qui nous est cbère, nous nous pleurons nous-mêmes ; nous regrettons la bonne opinion qu'elle avoit de nous ; nous pleurons la diminution de notre bien, de notre plaisir, de notre considération Ainsi les morts ont l'honneur des larmes qui ne coulent que poulies vivants. Je dis que c'est une espèce d'hypocrisie , à cause que dans ces sortes d'afflictions on se trompe soi-même. Il y a une autre hypocrisie qui n'est pas si innocente , parce qu'elle impose à tout le monde : c'est l'affliction de certaines personnes qui aspirent à la gloire d'une belle et immortelle douleur. Après que le temps, qui consume tout, a lait cesser celle qu'elles avoient en effet, elles ne laissent pas d'opiniâtrer leurs pleurs, leurs plaintes et leurs soupirs; elles prennent un personnage lugubre , et travaillent à persuader , par toutes leurs actions,

(I) Var. Le bien qu'on nous a fail veut que nous respections le mal que l'on nous l'ait api. -s (1665 — n. 245). — Le bien que nous avons reçu veut que nous respections le mai qu'on nous fait (1666— 1071 — 1075 — fl. 229).

que leur déplaisir ne finira qu'avec leur vie. Cette triste et fatigante vanité se trouve d'ordinaire dans les femmes ambitieuses. Comme leur sexe leur ferme tous les chemins qui mènent à la gloire, elles s'efforcent de se rendre célèbres par la montre d'une inconsolable affliction. Il y a encore une autre espèce de larmes qui n'ont que de petites sources qui coulent et se tarissent facilement. On pleure pour avoir la réputation d'être tendre ; on pleure pour être plaint ; on pleure pour être pleuré ; enfin on pleure pour éviter la honte de ne pleurer pas.

C'est plus souvent par orgueil que par défaut de lumières qu'on s'oppose avec tant d'opiniâtreté aux opinions les plus suivies : on trouve les premières places prises dans le bon parti, et on ne veut point des dernières.

Nous nous consolons aisément des disgrâces de nos amis , lorsqu'elles servent à signaler notre tendresse pour eux.

CCXXXYI.

il semble que Pamour-propre soit la dupe de la bonté, et qu'il s'oublie lui-même lorsque nous travaillons pour l'avantage des autres. Cependant c'est prendre le chemin le plus assuré pour arriver à ses fins; c'est prêter à usure, sous prétexte de donner ; c'est enfin s'acquérir tout le monde par un moyen subtil et délicat ».

CCXXX VII.

Nul ne mérite d'être loué de sa bonté, s'il n'a pas la force d'être méchant. Toute autre bonté n'est le plus souvent qu'une paresse ou une impuissance de la volonté.

(1) Var. Qui considérera superficiellement tous les effets de la bonté qui nous fait sortir hors de nous-mêmes, et qui nous immole continuellement à t'avantage de tout le monde, sera tente de croire que, lorsqu'elle agit, l'amour-propre s'Oublie et s'abandonne lui-même, ou se laisse dépouiller et appauvrir sans s'en apercevoir ; de sorte qu'il semble que l'amour-propre soit la dupe de la bonté. Cependant c'est le plus utile de tous les moyens dont l'amour-propre se sert pour arriver à ses lins; c'est un chemin dérobé par où il revient à lui-même plus riche et plus abondant; c'est un désintéressement qu'il met à une furieuse usure, c'est enfin un ressort délicat avec lequel il réunit, il dispose et tourne tous les hommes en sa faveur (1665— n. 250;.

DE LA KOCUEl ()l C/UilJ).

CCXXXVIII

Il n'est pas si dangereux de faire le mal à la plupart des hommes que de leur l'aire trop de bien.

Rien ne flatte plus notre orgueil que la confiance des grands, parce que nous la regardons comme un effet de notre mérite , sans considérer qu'elle ne vient le plus souvent que de vanité ou d'impuissance de garder le secret1.

On peut dire de l'agrément séparéde la beauté que c'est une symétrie dont on ne sait point les règles, et un rapport secret des traits ensemble et des traits avec les couleurs et avec l'air de la

personne.

La coquetterie est le fonds de l'humeur des femmes ; mais toutes ne la mettent pas en pratique, parce que la coquetterie de quelques-unes est retenue par la crainte ou par la raison 2.

On incommode souvent les autres quand on croit ne les pouvoir jamais incommoder.

II y a peu de choses impossibles d'elles- mêmes, et l'application pour les faire réussir nous manque plus que les moyens.

La souveraine habileté consiste à hien connaître le prix des choses.

C'est une grande habileté que de savoir cacher son habileté 3.

(1) Var. Rien ne nous plaît tant que la confiance des grands ei des personnes considérables par leurs emplois, par leur esprit ou par leur inérile; elle nous fait sentir un plaisir exquis et élève merveilleusement notre orgueil, parce que nous la regardons comme un effet de notre fidélité ; cependant nous serions remplis de confusion, si nous considérions l'imperfection et la bassesse de sa naissance, car elle vient de la vanité, de l'envie de parler, et de l'impuissance de retenir le secret; de sorte qu'on peut dire que la confiance est comme un relâchement de l'àme causé par le nombre et par le poids des choses dont elle est pleine (1665 — n. 255).

(2) Var. La coquetterie est le fonds et l'humeur de toutes les femmes; mais toutes ne la mettent pas en pratique, parce que la coquetterie de quelques-unes est retenue par leur tempérament et par leur raison (1665 — n. 265).

Cô) Var. Le plus grand art d'un habile homme est celui de savoir cacher son habileté (1065 — n. 267)

Ce qui paroît générosité n'est souvent qu'une ambition déguisée qui méprise de petits intérêts pour aller à de plus grands *.

La fidélité qui paroît en la plupart des hommes n'est qu'une invention de l'amour-propre pour attirer la confiance; c'est un moyen de nous élever au-dessus des autres , et de nous rendre dépositaires des choses les plus importantes 2.

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