‹ Choix de moralistes françaisChapitre 38 sur 509 · LIVRE I, CHAP. XI · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XI

celuy qui la reçoit, c'est un maistre puissant et un régent impérieux qui, entré en la forteresse, s'empare du maistre, l'agite, l'anime, l'aigrit, l'appaise, l'irrite, le centriste, le resjouit, lui imprime toute telle passion qu'il veut, manie et paistrit l'ame de l'escoutant et la plie à tous sens, le faict rougir, blaismir, pallir, rire, plorer, trembler de peur, trémousser d'estonnement, forcener de cholere, tressaillir de joie, outrer et transir de passion. Pour le regard de tous, la parole est la main de l'esprit par laquelle, comme le corps par la sienne, il prend et donne, il demande conseil et secours et le donne. C'est le grand entremetteur et courretier -, par elle le trafficq se faict, merx à Mercurio, la paix se traitte, les affaires se manient, les sciences et les biens de l'esprit se débitent et distribuent -, c'est le lien et le ciment de la société humaine (moyennant qu'il soit entendu ; car, dict un ancien, l'on est mieux en la compagnie d'un chien cognu qu'en celle d'un homme duquel le langage est incognu, ut externus alieno non sit hominis vice l) : bref l'outil et instrument à toutes choses bonnes et mauvaises. Vita et mors in manibus linguœ^. ïl n'y a rien meilleur ny pire que la langue ; la langue du sage, c'est la porte d'un cabinet royal, laquelle s'ouvrant, voylà incontinent mille choses diverses se représentent toutes plus belles l'une que l'autre, des Indes, du Peru, de l'Arabie. Ainsi le sage produict et faict marcher en belle ordonnance sentences et aphorismes de la philosophie, similitudes, exemples, histoires, beaux mots triés de toutes l2s mines et thresors vieux et nouveaux, qui profert de ihesauro suo nova et vetera*, qui servent au reiglement des mœurs de la police et de toutes les parties de la vie et de la mort, ce qu'estant desployé en son temps et à propos, apporte avec plaisir une grande beauté et utilité : mala aurea in leciis argenteis, qui loquitur verbum in tempore suo 4. La bouche du meschant c'est un trou puant et pestilentieux ; la langue mesdisante, meurtrière de l'honneur

(1) De manière qu'un étranger n'est pas un homme pour celui qui ne l'entend pas. Pline, Jfts?. nal. liv. VII, c. 1.

(2) La vie et la mort sont au pouvoir de la langue. Prou. C. 18, v. 21.

(3) Qui tire de son trésor des choses nouvelles et anciennes. g. MAT. c. 13.V.52.

(4) Les paroles dites a propos sont comme des pommes d'or $.W <&s liis d'argent, Pw. c, 2ji, v. n,

d'autruy, c'est une mer et université de maux, pire que le fer, le feu, la poison, la mort, l'enfer. Lingua ignis est, universitas iniquitatis... inquietum malum, plena veneno mortifero*. Mors illius, mors nequissima ; et utilis potius infernus quam Ma 2.

Or ces deux, l'ouye et la parole, se respondent et rapportent l'une à l'autre, ont un grand cousinage ensemble, l'un n'est rien sans l'autre ; comme aussi par naturel en un mesme subject l'un n'est pas sans l'autre. Ce sont les deux grandes portes par lesquelles l'ame faict tout son trafficq et a intelligence par tout ; par ces deux les âmes se versent les unes dedans les autres, comme les vaisseaux en appliquant la bouche de l'un à l'entrée de l'autre ; que si ces deux portes sont closes comme aux sourds et muets, l'esprit demeure solitaire et misérable. L'ouye est la porte pour entrer ; par icelle l'esprit reçoit toutes choses de dehors, et conçoit comme la femelle \ la parole est la porte pour sortir; par icelle l'esprit agit et produict comme masle; par la communication de ces deux, comme par le choc et heurt roides des pierres et fers, sort et saille le feu sacré de vérité. Car se frottans et limans l'un contre l'autre, ils se dérouillent, se purifient et s'escîaircissent, et toute cognoissance vient à perfection; mais l'ouye est la première, car il ne peut rien sortir de l'ame qu'il ne soit entré devant, dont tout sourd de nature est aussi muet ; il faut premièrement que l'esprit se meuble et se garnisse par l'ouye, pour puis5 distribuer par la parole, dont le bien et le mal de la parole et presque de tout l'homme dépend de l'ouye ; qui bien oyt bien parle , et qui mal oyt mal parle. De l'usage et reigle de la parole cy-après 4.

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