CHAPITRE XI
Du voyr, ouyr et parler.
Ce sont les trois plus riches et excellens joyaux corporels de tous ceux qui sont en montre, et y a dispute sur leurs prééminences. Quant à leurs organes, celuy de la veue est, en sa composition et sa forme, admirable, et d'une beauté vive et esclatante, pour la grande variété et subtilité de tant de petites pièces d'où l'on dict que l'oeil est une des parties du corps qui commencent les premières à se former et la dernière qui s'achève. Et pour ceste mesme cause est-il délicat, et, dict-on, subject à six vingt maladies. Puis vient celuy du parler; mais en recompense l'ouye a plusieurs grands avantages. Pour le service du corps, la veue est beaucoup plus nécessaire. Dont il importe bien plus aux bestes que l'ouye : mais pour l'esprit l'ouye tient le dessus. La veue sert bien à l'invention des choses, qui par elle ont esté presque toutes descouvertes, mais elle ne mené rien à perfection : davantage la veue n'est capable que des choses corporelles et d'individus, et encores de leur crouste et superficie seulement ; c'est l'outil des ignorans et des imperites, qui moventur ad id quod adest, quodque prœsensesf1.
L'ouye est un sens spirituel, c'est l'entremetteur et l'agent de l'entendement, l'outil des sçavans et spirituels, capable non-seulement des secrets et intérieurs des individus, à quoy la veue n'arrive pas ; mais encores des espèces, et de toutes choses spirituelles et divines auxauelles la veue sert plustost de destourbier que
(l) Qui se meuvent vers ce qui esl devant eux, vers ce qui çst présent. Uc. de Offre, liv. I, c. 4, initio f%rç.
d'ayde ; dont il y a eu non-seulement plusieurs aveugles grands et sçavans, mais d'autres encores qui se sont privés de veue à escient pour mieux philosopher, et nul jamais de sourd. C'est par où l'on entre en la forteresse, et s'en rend-on maistre ; l'on ployé l'esprit en bien ou en mal, tesmoinla femme du roi Agamemnon, qui fut contenue au devoir de chasteté au son de la harpe , et David, qui par mesme moyen chassoit le mauvais esprit de Saùl et le remettoit en santé ; et le joueur de fl eûtes qui amolissoit et roidissoit la voix de ce grand orateur Gracchus. Bref, la science, la vérité et la vertu n'ont point d'autre entremise ni d'entrée en l'ame que l'ouye : voire la chrestienté enseigne que la foy et le salut est par l'ouye et que la veue y nuict plès qu'elle n'y aide -, que la foy est la créance des choses qui ne se voyent, laquelle est acquise par l'ouye : et elle appelle ses apprentifs et novices auditeurs -/a-nj/oupsvouf. Encores adjousteray-je ce mot, que l'ouye apporte un grand secours aux ténèbres et aux endormis, aflîn que par le son ils pourvoyent à leur conservation. Pour toutes ces raisons les sages recommandent tant l'ouye, la garder vierge et nette de toute corruption pour le salut du dedans, comme pour la seureté de la ville l'on faict garde aux portes et murs, affin que l'ennemy n'y entre.
La parole est peculierement donnée à l'homme, présent excellent et fort nécessaire. Pour le regard de celuy d'où elle sort, c'est le truchement et l'image de l'ame, animiindex etspcca- Jwwi1, le messager ducueur, la porte par laquelle tout ce qui est dedans sort dehors et se met en veue : toutes choses sortent des ténèbres et du secret, viennent en lumière, l'esprit se faict voyr 5 dont disoit un ancien à un enfant : Parle affin que je te voye, c'est-à-dire ton dedans ; comme les vaisseaux se cognoissent s'ils sont rompus, ouverts ou entiers, pleins ou vuides par le son et les métaux par la touche, ainsi l'homme par le parler : de toutes les parties du corps qui se voyent et se monstrent au dehors, celle qui est plus voisine du cueur c'est la langue par sa racine ; aussi ce qui suit de plus près la pensée, c'est la parole ; de l'abondance du cueur la bouche parle 2. Pour le regard de
(1) L'indicateur et le miroir de l'ame.
(2) ExalwntiunUa cordis osloquitur. Mat. C. 12, ?, Zî<