CHAPITRE XIII
De la faculté intellective et vrayement humaine.
Deux choses sont à dire avant tout autre discours, son siège ou instrument, et son action. Le siège de l'ame raisonnable, ubi sedet pro tribunali^ est le cerveau, et non pas le cueur comme avant Platon et Hippocrates Ton avoit communément pensé ; car le cueur a sentiment, mouvement, n'est capable de sapience. Or le cerveau, qui est beaucoup plus grand en l'homme qu'à tous autres animaux, pour estre bien faict et disposé, affin que l'ame raisonnable agisse bien, doibt approcher de la forme d'un navire et n'estre point rond, ny par trop grand ou par trop petit, bien que le plus grand soit moins vitieux, estre composé de substances et de parties subtiles, délicates et déliées, bien joinctes et unies sans séparation ny entre-deux, ayant quatre petits creux ou ventres, dont les trois sont au milieu, rangés de front et collatéraux entre eux , et derrière eux tirant au derrière de la teste, le quatriesme seul auquel se I faict la préparation et conjonction des esprits j vitaux, pour estre puis faicts animaux et portés aux trois creux de devant, auxquels l'ame raisonnable faict et exerce ses facultés, qui sont trois, entendement, mémoire, imagination, lesquelles ne s'exercent point séparément et distinctement chascune en chascun creux ou ventre, comme aucuns ont vulgairement pensé , mais communément et par ensemble toutes
(1) Et c'est ce qu'on appelle des fantômes, des spectres ou <i's images.
(2) Où clic siège comme sur un tribunal, s, Mat. c,27, y. 19.
trois en tous trois et en chascun d'eux, à la façon des sens externes qui sont doubles et ont deux creux, en chascun desquels le sens s'exerce tout entier. D'où vient que celuy qui est blessé en l'un ou deux de ces trois ventres, comme le paralytique, ne laisse pas d'exercer toutes les trois, bien que plus foiblcment, ce qu'il ne feroit si chascune faculté avoit son creux à part.
Aucuns ont pensé que l'ame raisonnable n'estoit point organique, et n'a voit besoin, pour faire ses fonctions, d'aucun instrument corporel, pensant par là bien prouver l'immortalité de l'ame ; mais sans entrer en un labyrinthe de discours, l'expérience occulaire et ordinaire dément ceste opinion et convainq du contraire ; car l'on sçait que tous hommes n'entendent ny ne raisonnent de mesme et également, ains avec très grande diversité ( et un mesme homme aussi change, et en un temps raisonne mieux qu'en un autre, en un aage, en un estât et certaine disposition qu'en un autre, tel mieux en santé qu'en maladie, et tel autre mieux en maladie qu'en santé 5 un mesme en un temps prévaudra en jugement et sera foible en imagination. D'où peuvent venir ces diversités et changemens, sinon de l'organe et instrument, changeant d'estat ? Et d'où vient que l'yvrognerie, la morsure du chien enragé, une fièvre ardente, un coup en la teste, une fumée montant de l'estomach, et autres accidens, feront culbutter et renverseront entièrement le jugement, tout l'esprit intellectuel et toute la sagesse de la Grèce, voire contraindront l'ame de desloger du corps ? Ces accidens purement corporels ne peuvent toucher ny arriver à ceste haute faculté spirituelle de l'ame raisonnable, mais seulement aux organes et instrumens, lesquels estant détraqués et desbauchés, l'ame ne peust bien et reiglement agir, et estant par trop forcée et violentée, est contraincte de s'absenter et de s'en aller. Au reste, se servir d'instrument ne prejudicie point à l'immortalité, car Dieu s'en sert bien et y accommode ses actions. Et comme selon la diversité de l'air, région et climat, Dieu produict les hommes fort divers en esprit et suffisance naturelle, car en Grèce et en Italie il les produict bien plus ingénieux qu'en Moscovie et en Tartarie: aussi l'esprit, selon la diversité des dépositions organiques, des instruiuens corporels, raisonne