LIVRE I, CHAP. XITI
mieux ou moins. Or, l'instrument de l'ame raisonnable c'est le cerveau et le tempérament d'iceluy, duquel nous avons à parler.
Tempérament est la mixtion et proportion des quatre premières qualités, chaud, froid, sec et humide; ou bien une cinquiesme résultante, comme l'harmonie de ces quatre. Or, du tempérament du cerveau vient et dépend tout Testât et l'action de l'ame raisonnable ; mais ce qui cause et apporte une grande misère à l'homme est que les trois facultés de l'ame raisonnable, entendement, mémoire, imagination, requièrent et s'exercent par temperamens contraires. Le tempérament qui sert et est propre à l'entendement est sec, d'où vient que les advancés en aage prévalent en entendement par dessus les jeunes, d'autant que le cerveau s'essuye et s'assèche tousjours plus ; aussi les melancholiques secs, les affligés, indigens, et qui sont à jeun (car la tristesse et le jeusne dessèche), sont prudens et ingénieux : Splendor siccus, animus sapientissimus... Vexatio dat intellectum1 ; et les bestes du tempérament plus sec, comme fourmis, abeilles, elephans, .sont prudentes et ingénieuses \ comme les humides, tesmoin le pourceau, sont stupides, sans esprit ; et les méridionaux, secs et modérés en chaleur interne du cerveau, à cause du violent chaud externe.
Le tempérament de la mémoire est humide, d'où vient que les enfans l'ont meilleure que les vieillards, et le matin après l'humidité acquise par le dormir de la nuict, plus propre à la mémoire, laquelle est aussi plus vigoureuse aux septentrionaux ; j'entends ici une humidité non aqueuse, coulante en laquelle ne se puisse tenir aucune impression, mais aërée, gluante, grasse et huileuse, qui facilement reçoit et retient fort, comme se voyt aux peinetures faictes en huile; le tempérament de l'imagination est chaud, d'où vient que les frénétiques, maniacles et malades de maladies ardentes sont excellens en ce qui est de l'imagination, poésie, divination, et qu'elle est forte en la jeunesse et adolescence (les poètes et prophètes ont fleuri en cet aage), et aux lieux metovens entre septentrion et midy.
De la diversité des temperamens il advient
(1) Tempérament sec, esprit très sage. ÏIérac. apud Plutarclïum, de Oracul. defect. Les abstinences et austérités donneut de l'intelligence. Isaïe, c. 38, v. 19.
qu'on peust estre médiocre en toutes les trois facultés, mais non pas excellent, et que qui est excellent en Tune des trois est foible es autres. Que les temperamens de la mémoire et l'entendement soient fort differens et contraires, cela est clair, comme le sec et l'humide de l'imagination ; qu'il soit contraire aux autres, il ne le semble pas tant, car la chaleur n'est pas incompatible avec le sec et l'humide, et toutesfois l'expérience monstre que les excellens en l'imagination sont malades en l'entendement et mémoire, et tenus pour fols et furieux ; mais cela vient que la chaleur grande qui sert l'imagination consomme et l'humidité qui sert à la mémoire, et la subtilité des esprits et figures, qui doit estre en la sécheresse qui sert à l'entendement, et ainsi est contraire et destruit les deux autres.
De tout cecy il est évident qu'il n'y a que trois principaux temperamens qui servent et fassent agir l'ame raisonnable et distinguent les esprits, savoir : le chaud, le sec et l'humide. Le froid ne vaut à rien, n'est point actif et ne sert qu'à empescher tous les mouvemens et fonctions de l'ame ; et quand il se lit souvent aux autheurs que le froid sert à l'entendement, que les froids de cerveau, comme les melancholiques et les méridionaux, sont prudens, sages, ingénieux, là le froid se prend non simplement, mais pour une grande modération de chaleur. Car il n'y a rien plus contraire à l'entendement et sagesse que la grande chaleur, laquelle au contraire sert à l'imagination ; et selon les trois temperamens, il y a trois facultés de l'ame raisonnable ; mais comme les temperamens, aussi les facultés reçoivent divers degrés, subdivisions ei distinctions.
II y a trois principaux offices et différences d'entendement : inférer, distinguer, eslir. Les sciences qui appartiennent à l'entendement sont : la théologie scholastique, la théorique de médecine, la dialectique, la philosophie naturelle et morale. Il y a trois sortes de différences de mémoire : recevoir et perdre facilement les figures, recevoir facilement et difficilement perdre, difficilement recevoir et facilement perdre. Les sciences de la mémoire sont la grammaire, théorique de jurisprudence et théologie positive, cosmographie, arithmétique. De l'imagination y a plusieurs différences, et en beaucoup plus grand nombre que de la
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
mémoire et de l'entendement ; à elle appartiennent proprement les inventions, les facéties et brocards, les poinctes et subtilités, les fictions et mensonges, les figures et comparaisons, la propriété, netteté, élégance, gentillesse. Parquoy appartiennent à elle la poésie, l'éloquence, musique, et généralement tout ce qui consiste en ligure, correspondance, harmonie et proportion.
De tout cecy appert que la vivacité, subtilité, promptitude, et ce que le commun appelle esprit, est à l'imagination chaude ; la solidité, maturité, vérité, est à l'entendement sec; l'imagination est active, bruyante ; c'est elle qui remue tout et met tous les autres en besongne ; l'entendement est morne et sombre, la mémoire est purement passive, et voici comment : l'imagination premièrement recueille les espèces et figures des choses tant présentes, par le service des cinq sens, qu'absentes, par le bénéfice du sens commun, puis les représente si elle veust à l'entendement, qui les considère, examine, cuit et juge 5 puis elle- mesme les met en depost et conserve en la mémoire, comme l'escrivain au papier, pour de rechef, quand besoing sera, les tirer et extraire (ce que l'on appelle réminiscence) 5 ou bien si elle veust les recommande à la mémoire avant les présenter à l'entendement. Parquoy recueillir, représenter à l'entendement, mettre en la mémoire et les extraire, sont tous œuvres de l'imagination ; et ainsi à elles se rapportent le sens commun, la phantasie, la réminiscence, et ne sont puissances séparées d'elle, comme aucuns veulent, pour faire plus de trois facultés de l'ame raisonnable.
Le vulgaire, qui ne juge jamais bien, estime et faict plus de fesle de la mémoire que des deux autres, pource qu'elle en conte fort, a plus de monstre et faict plus de bruit en public. Et pense-t-il que pour avoir bonne mémoire l'on est fort savant et estime plus la science que la sagesse? c'est toutesfois la moindre des trois, qui peust estre avec la folie et l'impertinence. Mais très rarement elle excelle avec l'entendement et sagesse, car leurs temperamens sont contraires. De ceste erreur populaire est venue la mauvaise instruction de la jeunesse qui se voyt par tout; ils sont tousjours après pour lui faire apprendre par cueur (ainsi perlent-ils) ce que les livres disent, affin de les pouvoir allé-
guer, et à lui remplir et charger la mémoire du bien d'autruy, et ne se soucient de lui resveiller et aiguiser l'entendement, et former le jugement pour lui faire valoir son propre bien et ses facultés naturelles, pour le faire sage et habile à toutes choses. Aussi voyons-nous que les plus sçavans, qui ont tout Aristote et Ciceron en la teste, sont les plus sots et les plus ineptes aux affaires ; et que le monde est mené et gouverné par ceux qui n'en sçavent rien. Par l'advis de tous les sages l'entendement est le premier, la plus excellente et la principale pièce du harnois ;si elle joue bien, tout va bien, et l'homme est sage ; et au rebours, si elle se mesconte, tout va de travers ; en second lieu est l'imagination , la mémoire est la dernière.
Toutes ces différences s'entendront peuteslre encore mieux par ceste similitude, qui est une peincture ou imitation de l'ame raisonnable. En toute cour de justice y a trois ordres et estages : le plus haut des juges, auquel y a peu de bruit, mais grande action; car, sans s'esmouvoir et agiter ils jugent, décident, ordonnent, déterminent de toutes choses; c'est l'image du jugement, plus haute partie de l'ame ; le second, des advocats et procureurs, auquel y a grande agitation et bruit sans aciîon,car ils ne peuvent rien vuider ni ordonner, seulement secouer les affaires; c'est la peincture de l'imagination, faculté remuante, inquiette, qui ne s'arreste jamais, non pas pour le dormir profond, et faict un bruit au cerveau comme un pot qui boult,mais qui ne résout et n'arreste rien. Le troisiesme et dernier estage est du greffe et registre de la cour, où n'y a bruit ny action -, c'est une pure passion, un gardoir et réservoir de toutes choses qui représente bien la mémoire.
Son action est la cognoissance et l'intelligence de toutes choses ; l'esprit humain est capable d'entendre toutes choses visibles, invisibles, universelles, particulières, sensibles, insensibles : ïntellectus est omnia1. Mais soimesme, ou point selon aucuns (tesmoin une si grande et presqu'infinie diversité d'opinions d'iceluy, comme s'est veu cy-dessus, des doubtes et objections qui croissent tous les jours) ou bien sombrement, imparfaictement et indirectement par reflexion de la cognoissance des choses à soi-mesme, par laquelle il sent et co-
(1) L'intelligence est tout.