DISCOURS PRÉLIMINAIRE
« Toutes les bonnes maximes sont dans le monde, dit Pascal, il ne faut que les appliquer ; » mais cela est très difficile. Ces maximes n'étant pas l'ouvrage d'un seul homme, mais d'une infinité d'hommes différents qui envisageoient les choses par divers côtés, peu de gens ont l'esprit assez profond pour concilier tant de vérités et les dépouiller des erreurs dont elles sont mêlées1. Au lieu de songer à réunir ces divers points de vue, nous nous amusons à discourir
(1) Dans la première édition on lit après cette phrase un passage que l'auteur supprima dans la seconde ; le voici : a Si quelque génie plus solide se propose un si grand travail , nous nous unissons contre lui. Aristote , disons-nous , a jeté toutes les semences des découvertes de Descartes ; quoiqu'il soit manifeste que Descaries ait tiré de ces vérités, connues, selon nous, a l'antiquité, des conséquences qui renversent toute sa doctrine, nous publions hardiment nos calomnies : cela me rappelle encore ces paroles de Pascal : « Ceux qui sont capables d'inventer sont rares ; ceux qui n'inventent pas sont en plus grand nombre, et par conséquent les plus forts, et l'on voit que, pour l'ordinaire, ils refusent aux inventeurs la gloire qu'ils méritent, etc. u
« Ainsi nous conservons obstinément nos préjugés, nous en admettons même de contradictoires, faute d'aller jusqu'à l'endroit par.lequel ils se contrarient. C'est une chose monstrueuse que cette confiance dans laquelle on s'endort pour ainsi dire sur l'autorité des maximes populaires, n'y ayant point de principe sans contradiction , point de terme même sur les grands sujets dans l'idée duquel on convienne. Je n'en citerai qu'un exemple : Qu'on me définisse la vertu. » Moral.
des opinions des philosophes, et nous les opposons les uns aux autres, trop foibles pour rapprocher ces maximes éparses et pour en former un système raisonnable. Il ne paroît pas même que personne s'inquiète beaucoup des lumières et des connoissances qui nous manquent. Les uns s'endorment sur l'autorité des préjugés, et en admettent même de contradictoires, faute d'aller jusqu'à l'endroit par lequel ils se contrarient; et les autres passent leur vie à douter et à disputer, sans s'embarrasser des sujets de leurs disputes et de leurs doutes.
Je me suis souvent étonné, lorsque j'ai commencé à réfléchir, de voir qu'il n'y eût aucun principe sans contradiction, point de terme même sur les grands sujets dans l'idée duquel on convînt. Je disois quelquefois en moi-même : Il n'y a point de démarche indifférente dans la vie ; si nous la conduisons sans la connoissance de la vérité, quel abime !
Qui sait ce qu'il doit estimer, ou mépriser, ou haïr, s'il ne sait ce qui est bien ou ce qui est mal ? et quelle idée aura-t-on de soi - même si on ignore ce qui est estimable? etc. ■>■■
On ne prouve point les principes, me clisoiton. Voyons, s'il est vrai, répondois-je ; car cela même est un principe très fécond, et qui peut nous servir de fondement i.
(I) On trouve encore ici dans la première édition un passage cme nous rétablissons, et qui fut supprimé dans la seconde :
VAUVENARGUES
Cependant j'ignorois la route que je devois suivre pour sortir des incertitudes qui m'environnoient. Je ne savois précisément ni ce que jecherchois, ni ce qui pou voit m' éclairer; et je connoissois peu de gens qui fussent en état de m'instruire. Alors j'écoutai cet instinct qui excitoit ma curiosité et mes inquiétudes, et je dis: Que veux-je savoir? que m'importe-t-il de connoître? les choses qui ont avec moi les rapports les plus nécessaires? sans doute. Et où trouverai-je ces rapports, sinon dans l'élude de moi-même et la connoissance des hommes, qui sont l'unique fin de mes actions et l'objet de toute ma vie? Mes plaisirs, mes chagrins, mes passions, mes affaires, tout roule sur eux. Si j'existois seul sur la terre, sa possession entière seroit peu pour moi ; je n'aurois plus ni soins, ni plaisirs, ni désirs ; la fortune et la gloire même ne seroient pour moi que des noms ; car il ne faut pas s'y méprendre : nous ne jouissons que des hommes, le reste n'est rien. Mais, continuai-je, éclairé par une nouvelle lumière, qu'est-ce que l'on ne trouve pas dans la connoissance de l'homme? Les devoirs des hommes rassemblés en société, voilà la morale; les intérêts réciproques de ces sociétés, voilà la politique; leurs obligations envers Dieu, voilà la religion.
Occupé de ces grandes vues, je me proposai d'abord de parcourir toutes les qualités de l'esprit, ensuite toutes les passions, et enfin toutes les vertus et tous les vices qui, n'étant que des qualités humaines, ne peuvent être connus que dans leur principe. Je méditai donc sur ce plan, et je posai les fondements d'un long travail. Les passions inséparables de la jeunesse, des infirmités continuelles, la guerre survenue dans ces circonstances, ont interrompu cette étude. Je
« Nous nous appliquons a la chimie , à l'astronomie, ou à ce qu'on appelle érudition, comme si nous n'avions rien à connoitre de plus important. Nous ne manquons pas de prétexte pour justifier ces éludes. Il n'y a point de science qui n'ait quelque côté utile. Ceux qui passent toute leur vie a l'étude des coquillages disent qu'ils contemplent la nature. 0 démence aveugle ! la gloire est-elle un nom , la vertu une erreur, la foi un fantôme? Nous nions ou nous recevons ces opinions que nous n'avons jamais approfondies, et nous nous occupons tranquillement de sciences purement curieuses. Croyons-nous connoitre les choses dont nous ignorons les principes ?
« Pénétré de ces réflexions dès mon enfance, et blessé des contradictions trop manifestes de nos opinions, je cherchai au travers de tant d'erreurs les sentiers deMsse3 du vrai, et je dis : « Que veux-je savoir, etc. »
me proposois de la reprendre un jour dans le repos, lorsque de nouveaux contre-temps m'ont ôté, en quelque manière, l'espérance de donner plus de perfection à cet ouvrage.
Je me suis attaché, autant que j'ai pu, dans cette seconde édition, à corriger les fautes de langage qu'on m'a fait remarquer dans la première. J'ai retouché le style en beaucoup d'endroits. On trouvera quelques chapitres plus développés et plus étendus qu'ils n'étoient d'abord ; tel est celui du Génie. On pourra remarquer: aussi les augmentations que j'ai faites dans les Conseils à un jeune homme et dans les Réflexions critiques sur les poètes, auxquels j'ai joint Rousseau et Quinault, auteurs célèbres dont je n'avois pas encore parlé ; enfin on verra que j'ai fait des changements encore plus considérables dans les Maximes. J'ai supprimé plus de deux cents pensées, ou trop obscures, ou trop communes, ou inutiles. J'ai changé l'ordre des maximes que j'ai conservées; j'en ai expliqué quelques-unes et j'en ai ajouté quelques autres, que j'ai répandues indifféremment parmi les anciennes. Si j'avois pu profiter de toutes les observations que mes amis ont daigné faire sur mes fautes, j'aurois rendu peutêtre ce petit ouvrage moins indigne d'eux ; mais ma mauvaise santé ne m'a pas permis de leur témoigner par ce travail le désir que j'ai de leur plaire.