LA BRUYÈRE
la naissance de l'Académie Françoise: m'étoit-il donc si difficile de faire entrer Rome et Athènes, le Lycée et le Portique, dans l'éloge de cette savante compagnie? « Être au comble de ses vœux de se voir académicien ; protester que ce jour où l'on jouit pour la première fois d'un si rare bonheur est le jour le plus beau de sa vie ; douter si cet honneur qu'on vient de recevoir est une chose vraie ou qu'on ait songée; espérer de puiser désormais à la source les plus pures eaux de l'éloquence françoise ; n'avoir accepté, n'avoir désiré une telle place que pour profiter des lumières de tant de personnes si éclairées •, promettre que , tout indigne de leur choix qu'on se reconnoît , on s'efforcera de s'en rendre digne : » cent autres formules de pareils compliments sont-elles si rares et si peu connues que je n'eusse pu les trouver , les placer, et en mériter des applaudissements?
Parce donc que j'ai cru que , quoi que l'envie et l'injustice publient de l'Académie Françoise, quoi qu'elles veuillent dire de son âge d'or et de sa décadence, elle n'a jamais, depuis son établissement, rassemblé un si grand nombre de personnages illustres par toutes sortes de talents et en tout genre d'érudition qu'il est facile aujourd'hui d'y en remarquer , et que dans cette prévention où je suis je n'ai pas espéré que cette compagnie pût être une autre fois plus belle à peindre ni prise dans un jour plus favorable, et que je me suis servi de l'occasion, ai-je rien fait qui doive m'attirer les moindres reproches? Cicéron a pu louer impunément Brutus, César , Pompée, Marcellus, qui étoient vivants, qui étoient présents ; il les a loués plusieurs fois ; il les a loués seuls , dans le sénat, souvent en présence de leurs ennemis , toujours devant une compagnie jalouse de leur mérite , et qui avoit bien d'autres délicatesses de politique sur la vertu des grands hommes que n'en sauroit avoir l'Académie Françoise. J'ai loué les académiciens, je les ai loués tous , et ce n'a pas été impunément : que me seroit-il arrivé si je les avois blâmés tous?
« Je viens d'entendre, a dit Théobalde, une grande vilaine harangue qui m'a fait bâiller vingt fois et qui m' a ennuyé à la mort. » Voilà ce qu'il a dit, et voilà ensuite ce qu'il a fait , lui et peu d'autres qui ont cru devoir entrer dans les mêmes intérêts. Ils partirent pour la cour le lendemain de la prononciation de ma harangue, ils allèrent de maisons en maisons, ils dirent aux personnes auprès de qui ils ont accès que je leur avois balbutié la veille un discours où il n'y avoit ni style ni sens commun , qui étoit rempli d'extravagances, et une vraie satire. Revenus à Paris, ils se cantonnèrent en divers quartiers, où ils répandirent tant de venin contre moi, s'acharnèrent si fort a diffamer cette harangue, soit dans leurs conversations, soit dans les lettres qu'ils écrivirent à leurs amis dans les provinces , en dirent tant de mal et le persuadèrent si fortement à qui ne l'avoit pas entendue, qu'ils crurent
pouvoir insinuer au public, ou que les Caractères faits de la même main étoient mauvais , ou que , s'ils étoient bons , je n'en étois pas l'auteur , mais qu'une femme de mes amies m'avoit fourni ce qu'il y avoit de plus supportable. Ils prononcèrent aussi que je n'étois pas capable de faire rien de suivi , pas même la moindre préface : tant ils estimoient impraticable à un homme même qui est dans l'habitude de penser, et d'écrire ce qu'il pense, l'art de lier ses pensées et de faire des transitions.
Ils firent plus : violant les lois de l'Académie Françoise, qui défendent aux académiciens d'écrire ou de faire écrire contre leurs confrères , ils lâchèrent sur moi deux auteurs associés à une même gazette, ils les animèrent, non pas à publier contre moi une satire fine et ingénieuse, ouvrage trop audessous des uns et des autres, « facile à manier, et dont les moindres esprits se trouvent capables; » mais à me dire de ces injures grossières et personnelles, si difficiles à rencontrer, si pénibles à prononcer ou à écrire , surtout à des gens à qui je veux croire qu'il reste encore quelque pudeur et quelque soin de leur réputation.
Et en vérité je ne doute, point que le public ne soit enfin étourdi et fatigué d'entendre depuis quelques années de vieux corbeaux croasser autour de ceux qui , d'un vol libre et d'une plume légère, se sont élevés à quelque gloire par leurs écrits. Ces oiseaux lugubres semblent, par leurs cris continuels , leur vouloir imputer le décri universel où tombe nécessairement tout ce qu'ils exposent au grand jour de l'impression ; comme si on étoit cause qu'ils manquent de force et d'haleine, ou qu'on dût être responsable de cette médiocrité répandue sur leurs ouvrages. S'il s'imprime un livre de mœurs assez mal digéré pour tomber de soimême et ne pas exciter leur jalousie , ils le louent volontiers et plus volontiers encore ils n'en parlent point ; mais s'il est tel que le inonde en parle, ils l'attaquent avec furie : prose, vers, tout est sujet à leur censure, tout est en proie à une haine implacable qu'ils ont conçue contre ce qui ose paroître dans quelque perfection et avec les signes d'une approbation publique. On ne sait plus quelle morale leur fournir qui leur agrée,- il faudra leur rendre celle de la Serre ou de Desmarets , et , s'ils en sont crus, revenir au Pédagogue chrétien et à la Cour sainte. Il paroît une nouvelle satire écrite contre les vices en général, qui d'un vers fort et d'un style d'airain enfonce ses traits contre l'avarice, l'excès du jeu, la chicane, la mollesse, l'ordure et l'hypocrisie, où personne n'est nommé ni désigné , où nulle femme vertueuse ne peut ni ne doit se reconnoître ; un Bourdaloue en chaire ne fait point de peintures du crime ni plus vives ni plus innocentes : il n'importe : c'est médisance, c'est calomnie, voilà depuis quelque temps leur unique ton, celui qu'ils emploient contre les ouvrages de mœurs qui réussissent; ils y prennent tout littéralement, il les
lisent comme une hisloire, ils n'y entendent ni la poésie ni la figure , ainsi ils les condamnent: ils y trouvent des endroits foibles ; il y en a dans Homère, dans Pindare, dans Virgile et dans Horace; où n'y en a-t-il point? si ce n'est peut-être dans leurs écrits. Bernin n'a pas manié le marbre ni traité toutes ses figures d'une égale force ; mais on ne laisse pas de voir, dans ce qu'il a moins heureusement rencontré , de certains traits si achevés tout proche de quelques autres qui le sont moins , qu'ils découvrent aisément l'excellence de l'ouvrier : si c'est un cheval, les crins sont tournés d'une main hardie, ils voltigent et semblent être le jouet du vent; l'œil est ardent, les naseaux soufflent le feu et la vie ; un ciseau de maître s'y retrouve en mille endroits; il n'est pas donné à ses copistes ni à ses envieux d'arriver à de telles fautes par leurs chefs-d'œuvre ; l'on voit bien que c'est quelque chose de manqué par un habile homme et une faute de Praxitèle.
Mais qui sont ceux qui, si tendres et si scrupuleux, ne peuvent même supporter que, sans blesser et sans nommer les vicieux, on se déclare contre le vice ? sont-ce des chartreux et des solitaires ? sont-ce les jésuites, hommes pieux et éclairés? sontce ces hommes religieux qui habitent en France les cloîtres et les abbayes? Tous au contraire lisent ces sortes d'ouvrages, et en particulier et en public, à leurs récréations ; ils en inspirent la lecture à leurs pensionnaires, à leurs élèves; ils en dépeuplent les boutiques ; ils les conservent dans leurs bibliothèques; n'ont-ils pas les premiers reconnu le plan et l'économie du livre des Caractères ? n'ontils pas observé que de seize chapitres qui le composent il y en a quinze qui , s'attachant à découvrir le faux et le ridicule qui se rencontrent dans les objets des passions et des attachements humains , ne tendent qu'à ruiner tous les obstacles qui affoiblissent d'abord et qui éteignent ensuite dans tous les hommes la connoissance de Dieu; qu'ainsi ils ne sont que des préparations au seizième et dernier chapitre , où l'athéisme est attaqué et peutêtre confondu, où les preuves de Dieu, une partie du moins de celles que les foibles hommes sont capables de recevoir dans leur esprit , sont apportées, où la providence de Dieu est défendue contre l'insulte et les plaintes des libertins? Qui sont donc ceux qui osent répéter contre un ouvrage si sérieux et. si utile ce continuel refrain: « c'est médisance, c'est calomnie. » Il faut les nommer : ce sont des poètes. Mais quels poètes? Des auteurs d'hymnes sacrés ou les traducteurs de psaumes, des Godeaux ou des Corneilles? non, mais des, faiseurs de stances et d'élégies amoureuses , de ces beaux-esprits qui tournent un sonnet sur une absence ou sur un retour, qui font une épigrararne sur une belle gorge et un madrigal sur une jouissance. Voilà ceux qui, par délicatesse de conscience, ne souffrent qu'impatiemment qu'en ménageant lesparti-
MoRAL.
culiers avec toutes les précautions que la prudence peut suggérer , j'essaie dans mon livre des Mœurs de décrier, s'il est possible, tous les vices du cœur et de l'esprit, de rendre l'homme raisonnable et plus proche de devenir chrétien. Tels ont été les Théobaldes, ou ceux du moins qui travaillent sous eux et dans leur atelier.
Ils sont encore allés plus loin ; car, palliant d'une politique zélée le chagrin de ne se sentir pas à leur gré si bien loués et si longtemps que chacun des autres académiciens, ils ont osé faire des applications délicates et dangereuses de l'endroit de ma harangue où, m'exposant seul à prendre le parti de toute la littérature contre leurs plus irréconciliables ennemis, gens pécunieux que l'excès d'argent, ou qu'une fortune faite par de certaines voies , jointe à la faveur des grands qu'elle leur attire nécessairement, mène jusqu'à une froide insolence, je leur fais à la vérité à tous une vive apostrophe, mais qu'il n'est pas permis de détourner de dessus eux pour la rejeter sur un seul et sur tout autre.
Ainsi en usent à mon égard , excités peut-être par les Théobaldes, ceux qui, se persuadant qu'un auteur écrit seulement pour les cmuser par la satire, et point du tout pour les instruire par une saine morale , au lieu de prendre pour eux et de faire servir à la correction de leurs mœurs les divers traits qui sont semés dans un ouvrage , s'appliquent à découvrir, s'ils le peuvent, quels de leurs amis ou de leurs ennemis ces traits peuvent regarder, négligent dans un livre tout ce qui n'est que remarques solides ou sérieuses réflexions, quoiqu'en si grand nombre qu'elles le composent presque tout entier, pour ne s'arrêter qu'aux peintures ou aux caractères; et après les avoir expliqués à leur manière, et en avoir cru trouver les originaux, donnent au public de longues listes , où , comme ils les appellent, des clefs, fausses clefs, et qui leur sont aussi inutiles qu'elles sont injurieuses aux personnes dont les noms s'y voient déchiffrés, et à l'écrivain qui en est la cause, quoique innocente.
J'avois pris la précaution de protester dans une préface contre toutes ces interprétations, que quelque connoissance que j'ai des hommes m'avoit fait prévoir, jusqu'à hésiter quelque temps si je devois rendre mon livre public, et à balancer entre le désir d'être utile à ma patrie par mes écrits et la crainte de fournir à quelques-uns de quoi exercer leur malignité. Mais puisque j'ai eu la foiblesse de publier ces Caractères , quelle digue élèverai-je contre ce déluge d'explications qui inonde la ville et qui bientôt va gagner la cour? Dirai-je sérieusement, et protesterai-je avec d'horribles serments, que je ne suis ni auteur ni complice de ces clefs qui courent ; que je n'en ai donné aucune ; que mes plus familiers amis savent que je les leur ai toutes refusées ; que les personnes les plus accréditées de la cour ont désespéré d'avoir mon secret? N'est-ce pas la même chose que si je me tcurmentois beau-
LÀ BRUYERE.
coup à soutenir que je ne suis pas un malhonnête homme, un homme sans pudeur, sans mœurs, sans conscience, tel enfin que les gazetiers dont je viens de parler ont voulu me représenter dans leur libelle diffamatoire.
Mais d'ailleurs comment aurois-je donne ces sortes de clefs, si je n'ai pu moi-même les forger telles qu'elles sont et que je les ai vues? Etant presque toutes différentes entre elles , quel moyen de les faire servir à une même entrée, je veux dire à l'intelligence de mes remarques? Nommant des personnes de la cour et de la ville à qui je n'ai jamais parlé, que je ne connois point, peuvent-elles partir de moi et être distribuées de ma main? Auroisje donné celles qui se fabriquent à Romorantin, à Mortagne et à Bellesme, dont les différentes applications sont à ia baillive, à la femme de l'assesseur, au président de l'élection, au prévôt de la maréchaussée, et au prévôt de la collégiale? Les noms y sont fort bien marqués, mais ils ne m'aident pas davantage à connoitre les personnes. Qu'on me permette ici une vanité sur mon ouvrage; je suis presque disposé à croire qu'il faut que mes peintures expriment bien l'homme en général, puisqu'elles ressemblent à tant de particuliers, et que chacun y croit voir ceux de sa ville ou de sa province. J'ai peint à la vérité d'après nature, mais je n'ai pas toujours songé à peindre celui-ci ou cellelà dans mon livre des Mœurs. Je ne me suis point loué au public pour faire des portraits qui ne fussent que vrais et ressemblants, de peur que quelquefois ils ne fussent pas croyables et ne parussent feints ou imaginés. Me rendant plus difficile, je suis allé plus loin : j'ai pris un trait d'un côté et lui trait d'un autre ; et de ces divers traits, qui pouvoient convenir à une même personne , j'en ai fait des peintures vraisemblables , cherchant moins à réjouir les lecteurs par le caractère, ou, comme le disent les mécontents, par la satire de quelqu'un, qu'à leur proposer des défauts à éviter et des modèles à suivre.
Ii me semble donc que je dois être moins blâmé que. plaint de ceux qui par hasard verroient leurs noms écrits dans ces insolentes listes que je désavoue et que je condamne autant qu'elles le méritent. J'ose même attendre d'eux cette justice que, sans s'arrêter à un auteur moral qui n'a eu nulle intention de les offenser par son ouvrage, ils passeront jusqu'aux interprètes, dont la noirceur est inexcusable. Je dis en effet ce que je dis, et nullement ce qu'on assure que j'ai voulu dire; et je réponds encore moins de ce qu'on me fait dire et que je ne dis point. Je nomme nettement les personnes que je veux nommer, toujours dans la vue de louer leur vertu ou leur mérite ; j'écris leurs noms en lettres capitales, afin qu'on les voie de loin, et que le lecteur ne coure pas risque de les manquer. Si j'avois voulu mettre des noms véritables aux peintures moins obligeantes , je me serois éparené le
travail d'emprunter les noms de l'ancienne histoire, d'employer des lettres initiales qui n'ont qu'une signification vaine et incertaine, de trouver enfin mille tours et mille faux-fuyants pour dépayser ceux qui me lisent et les dégoûter des applications. Voilà la conduite que j'ai tenue dans la composition des Caractères.
Sur ce qui concerne la harangue , qui a paru longue et ennuyeuse au chef des mécontents, je ne sais en effet pourquoi j'ai tenté de faire de ce remercîment à l'Académie Françoise un discours oratoire qui eût quelque force et quelque étendue *, de zélés académiciens m'avoient déjà frayé ce chemin ; mais ils se sont' trouvés en petit nombre, et leur zèle pour l'honneur et pour la réputation de l'Académie n'a eu que peu d'imitateurs. Je pouvois suivre l'exemple de ceux qui , postulant une place dans cette compagnie sans avoir jamais rien écrit, quoiqu'ils sachent écrire, annoncent dédaigneusement, la veille de leur réception , qu'ils n'ont que deux mots à dire et qu'un moment à parler, quoique capables de parler longtemps et de parler bien.
J'ai pensé, au contraire : qu'ainsi que nul artisan n'est agrégé à aucune société ni n'a ses lettres de maîtrise sans faire son chef-d'œuvre , de même, et avec encore plus de bienséance, un homme associé à un corps qui ne s'est soutenu et ne peut jamais se soutenir que par l'éloquence, se trouvoit engagé à faire en y entrant un effort en ce genre, qui le fit aux yeux de tous paroître digne du choix dont il venoit de l'honorer. Il me sembloit encore que, puisque l'éloquence profane ne paroissoit plus régner au barreau , d'où elle a été bannie par la nécessité de l'expédition , et qu'elle ne devoit plus être admise dans la chaire, où elle n'a été que trop soufferte, le seul asile qui pouvoit lui rester étoit l'Académie Françoise ; et qu'il n'y avoit rien de plus naturel , ni qui pût rendre cette compagnie plus célèbre, que si, au sujet des réceptions de nouveaux académiciens, elle savoit quelquefois attirer la cour et la ville à ses assemblées, par la curiosité d'y entendre des pièces d'éloquence d'une juste étendue, faites de main de maîtres, et dont la profession est d'exceller dans la science de la parole.
Si je n'ai pas atteint mon but , qui étoit de prononcer un discours éloquent, il me paroît du moins que je me suis disculpé de l'avoir fait trop long de quelques minutes ; car si d'ailleurs Paris, à qui on l'avoit promis mauvais, satirique et insensé, s'est plaint qu'on lui avoit manqué de parole; si Marly, où la curiosité de l'entendre s'étoit répandue , n'a point retenti d'applaudissements que la cour ait donnés à la critique qu'on en avoit faite; s'il a su franchir Chantilly, écueil des mauvais ouvrages; si l'Académie Françoise, à qui j'avois appelé comme au juge souverain de ces sortes de pièces, étant assemblée extraordinairetnent, a adopté celle-ci, l'a fait imprimer par son libraire, l'a mise dans ses archives ; si elle n'étoit pas en effet composée « d'un.
DISCOURS
style affecté, dur et interrompu », ni chargée de louanges fades et outrées, telles qu'on les lit dans les prologues d'opéras, et dans tant d'épîtres dèdicatoires, il ne faut plus s'étonner qu'elle ait ennuyé Théobalde. Je vois les temps, le public me permettra de le dire, où ce ne sera pas assez de l'approbation qu'il aura donnée à un ouvrage, pour en faire la réputation, et que, pour y mettre le dernier sceau , il sera nécessaire que de certaines gens le désapprouvent, qu'ils y aient bâillé.
Car voudroient-ils, présentement qu'ils ont reconnu que cette harangue a moins mal réussi dans le public qu'ils ne l'avoient espéré , qu'ils savent que deux libraires ont plaidé1 à qui l'imprimeroit; voudroient-ils désavouer leur goût et le jugement qu'ils en ont porté dans les premiers jours qu'elle fut prononcée? Me permettroient-ils de publier ou seulement de soupçonner une tout autre raison de l'âpre censure qu'ils en firent, que la persuasion où ils étoient qu'elle la méritoit? On sait que cet homme, d'un nom et d'un mérite si distingués, avec qui j'eus l'honneur d'être reçu à l'Académie Françoise, prié, sollicité, persécuté de. consentir à l'impression de sa harangue par ceux mêmes qui vouloient supprimer la mienne et en éteindre la mémoire, leur résista toujours avec fermeté. Il leur dit « qu'il ne pouvoit ni ne devoit approuver une distinction si odieuse qu'ils vouloient faire entre lui et moi ; que la préférence qu'ils donnoient à son discours avec cette affectation et cet empressement qu'ils lui marquoient, bien loin de l'obliger, comme ils pouvoient le croire, lui faisoit au contraire une véritable peine; que deux discours également innocents, prononcés dans le même jour, dévoient être imprimés dans le même temps. « 11 s'expliqua ensuite obligeamment en public et en particulier sur un violent chagrin qu'il ressentoit de ce que les deux auteurs de la gazette que j'ai cités avoient fait servir les louanges qu'il leur avoit plu de lui donner à un dessein formé de médire de moi, de mon discours et de mes Caractères; et il me fit sur cette satire injurieuse des explications et des excuses qu'il ne me devoit point. Si donc on vouloit inférer, de cette conduite des Théobaldes, qu'ils*ont cru faussement avoir besoin de comparaisons et d'une harangue folle et décriée pour relever celle de mon collègue, ils doivent répondre, pour se laver de ce soupçon qui les déshonore : qu'ils ne sont ni courtisans, ni dévoués à la faveur, ni intéressés, ni adulateurs ; qu'au contraire ils sont sincères, et qu'ils ont dit naïvement ce qu'ils pensoient du plan, du style et des expressions de mon remercîment à l'Académie Françoise. Mais on ne manquera pas d'insister, et de leur dire que le jugement de la cour et de la ville, des grands et du peuple, lui a été favorable. Qu'importe? ils répliqueront avec confiance que le public a son goût ,
t (i) L'Instance cioii aux roquctcs de l'hôtel. {La Bruyère.)
et qu'ils ont le leur : réponse qui ferme la bouche et qui termine tout différend. 11 est vrai qu'elle m'éloigne de plus en plus de vouloir leur plaire par aucun de mes écrits ; car , si j'ai un peu de santé avec quelques années de vie, je n'aurai plus d'autre ambition que celle de rendre, par des soins assidus et par de bons conseils, mes ouvrages tels qu'ils puissent toujours partager les Théobaldes et le public.
DISCOiURS.
Messieurs,
Il seroit difficile d'avoir l'honneur de se trouver au milieu de vous, d'avoir devant ses yeux l'Académie Françoise, d'avoir lu l'histoire de son établissement, sans penser d'abord à celui à qui elle en est redevable, et sans se persuader qu'il n'y a rien de plus naturel, et qui doive moins vous déplaire, que d'entamer ce tissu de louanges qu'exigent le devoir et. la coutume, par quelques traits où ce grand cardinal soit reconnoissable et qui en renouvellent la mémoire.
Ce n'est point un personnage qu'il soit facile de rendre ni d'exprimer par de belles paroles ou par de riches figures, par ces discours moins faits pour relever le mérite de celui que l'on veut peindre que pour montrer tout le feu et toute la vivacité de l'orateur. Suivez le règne de Louis-le-Juste : c'est la vie du cardinal de Richelieu, c'est son éloge et celui du prince qui l'a mis en œuvre. Que pourrois-je ajouter à des faits encore récents et si mémorables ? Ouvrez son testament politique, digérez cet ouvrage : c'est la peinture de son esprit ; son âme tout entière s'y développe ; l'on y découvre le secret de sa conduite et de ses actions ; l'on y trouve la source et la vraisemblance de tant et de si grands événements qui ont paru sous son administration ; l'on y voit sans peine qu'un homme qui pense si virilement et si juste a pu agir sûrement et avec succès, et que celui qui a achevé de si grandes choses, ou n'a jamais écrit, ou a dû écrire comme il a fait.
Génie fort et supérieur, il a su tout le fond et tout le mystère du gouvernement; il a connu le beau et le sublime du ministère ; il a respecté l'étranger, méuagé les couronnes, connu le poids de leur alliance : il a opposé des alliés h
LA BRUYERE,
des ennemis ; il a veillé aux intérêts du dehors, à ceux du dedans; il n'a oublié que les siens : une vie laborieuse et languissante, souvent exposée, a été le prix d'une si haute vertu. Dépositaire des trésors de son maître, comblé de ses bienfaits, ordonnateur, dispensateur de ses finances, on ne sauroit dire qu'il est mort riche.
Le croiroit-on, messieurs? cette âme sérieuse et austère, formidable aux ennemis de l'État, inexorable aux factieux, plongée dans la négociation, occupée tantôt à affoiblir le parti de l'hérésie, tantôt à déconcerter une ligue et tantôt à méditer une conquête, a trouvé le loisir d'être savante, a goûté les belles-lettres et ceux qui en faisoient profession. Comparez-vous, si vous l'osez, au grand Richelieu, hommes dévoués à la fortune, qui, par le succès de vos affaires particulières, vous jugez dignes que l'on vous confie les affaires publiques; qui vous donnez pour des génies heureux et pour de bonnes têtes ; qui dites que vous ne savez rien, que vous n'avez jamais lu, que vous ne lirez point, ou pour marquer l'inutilité des sciences, ou pour paroître ne dcv*ir rien aux autres, mais puiser tout de votre fonds ; apprenez que le cardinal de Richelieu a su ; qu'il a lu ; je ne dis pas qu'il n'a point eu d'éloignement pour les gens de lettres, mais qu'il les a aimés, caressés, favorisés ; qu'il leur a ménagé des privilèges, qu'il leur destinoit des pensions, qu'il les a réunis en une compagnie célèbre, qu'il en a fait l'Académie Françoise. Oui, hommes riches et ambitieux, contempteurs de la vertu et de toute association qui ne roule pas sur les établissements et sur l'intérêt, celle-ci est une des pensées de ce grand ministre, né homme d'État, dévoué à l'État; esprit solide, éminent, capable dans ce qu'il faisoit des motifs les plus relevés et qui tendoient au bien public comme à la gloire de la monarchie; incapable de concevoir jamais rien qui ne fût digne de lui, du prince qu'il servoit , de la France à qui il avoit consacré ses méditations et ses veilles. II savoit quelle est la force et l'utilité de l'éloquence , la puissance de la parole qui aide la raison et la fait valoir, qui insinue aux hommes la justice et la probité , qui porte dans le cœur du soldat l'intrépidité et l'audace, qui calme les émotions populaires, qui excite à leurs devoirs Jes compagnies entières ou la multi-
tude : il n'ignoroit pas quels sont les fruits de l'histoire et de la poésie ; quelle est la nécessité de la grammaire , la base et le fondement des autres sciences; et que, pour conduire ces choses à un degré de perfection qui les rendit avantageuses à la république, il falloit dresser le plan d'une compagnie où la vertu seule fût admise, le mérite placé , l'esprit et le savoir rassemblés par des suffrages : n'allons pas plus loin ; voilà, messieurs, vos principes et votre règle, dont je ne suis qu'une exception.
Rappelez en votre mémoire, la comparaison ne vous sera pas injurieuse , rappelez ce grand et premier concile où les Pères qui le composoient étoient remarquables chacun par quelques membres mutilés, ou par les cicatrices qui leur étoient restées des fureurs de la persécution : ils sembloient tenir de leurs plaies le droit de s'asseoir dans cette assemblée générale de toute l'Église : il n'y avoit aucun de vos illustres prédécesseurs qu'on ne s'empressât de voir, qu'on ne montrât dans les places, qu'on ne désignât par quelque ouvrage fameux qui lui avoit fait un grand nom et qui lui donnoit rang dans cette Académie naissante qu'ils avoient comme fondée : tels étoient ces grands artisans de la parole, ces premiers maîtres de l'éloquence françoise; tels vous êtes, messieurs, qui ne cédez ni en savoir ni en mérite à nul de ceux qui vous ont précédés.
L'un *, aussi correct dans sa langue que s'il l'avoit apprise par règles et par principes, aussi élégant dans les langues étrangères que si elles lui étoient naturelles , en quelque idiome qu'il compose , semble toujours parler celui de son pays : il a entrepris , il a fini une pénible traduction que le plus bel-esprit pourroit avouer, et que le plus pieux personnage devroit désirer d'avoir faite.
L'autre2 fait revivre Virgile parmi nous, transmet dans notre langue les grâces et les richesses de la latine, fait des romans qui ont une fin, en bannit le prolixe et l'incroyable pour y substituer le vraisemblable et le naturel.
Un autre 3 , plus égal que Marot et plus poète
(1) L'abbé doChoisy, qui a fait une traduction de l'Imitation de Jésus-Christ.
(2) Segrais, traducteur des Céorgiques et de YÊnéide de Virgile, et auteur présumé deZaîde et de la Princesse de Clèves, qu'on a su depuis être de madame de la layette.
(5) La Fontaine.
DISCOURS
que Voiture, a le jeu, le tour et la naïreté de tous les deux ; il instruit en badinant, persuade aux hommes la vertu par l'organe des bêtes, élève les petits sujets jusqu'au sublime : homme unique dans son genre d'écrire ; toujours original, soit qu'il invente, soit qu'il traduise; qui a été au-delà de ses modèles, modèle lui-même difficile à imiter.
Celui-ci * passe Juvénal, atteint Horace, semble créer les pensées d'autrui, et se rendre propre tout ce qu'il manie ; il a dans ce qu'il emprunte des autres toutes les grâces de la nouveauté et tout le mérite de l'invention : ses vers forts et harmonieux, faits de génie, quoique travaillés avec art, pleins de traits et de poésie, seront lus encore quand la langue aura vieilli, en seront les derniers débris : on y remarque une critique sûre , judicieuse et innocente , s'il est permis du moins de dire de ce qui est mauvais qu'il est mauvais.
Cet autre 2 vient après un homme loue, applaudi, admiré, dont les vers volent en tous lieux et passent en proverbe ; qui prime , qui règne sur la scène ; qui s'est emparé de tout le théâtre : il ne l'en dépossède pas, il est vrai, mais il s'y établit avec lui ; le monde s'accoutume à en voir faire la comparaison : quelques-uns ne souffrent pas que Corneille , le grand Corneille , lui soit préféré ; quelques autres , qu'il lui soit égalé : ils en appellent à l'autre siècle; ils attendent la fin de quelques vieillards qui , touchés indifféremment de tout ce qui rappelle leurs premières années, n'aiment peut-être dans OEdipe que le souvenir de leur jeunesse.
Que dirai-je de ce personnage 3 qui a fait parler si longtemps une envieuse critique et qui l'a fait taire ; qu'on admire malgré soi, qui accable par le grand nombre et par l'éminence de ses talents ; orateur, historien, théologien, philosophe , d'une rare érudition , d'une plus rare éloquence , soit dans ses entretiens , soit dans ses écrits, soit dans la chaire ; un défenseur de la religion, une lumière de l'Église; parlons d'avance le langage de la postérité, un Père de l'Église? Quen' est-il point? nommez, messieurs, une vertu qui ne soit pas la sienne.
Toucherai-je aussi votre dernier choix si digne de vous *? Quelles choses vous furent dites dans la place.où je me trouve? je m'en souviens ;
(1) Boileau. (2) Racine. (3) Bossuet. (41 Fénélon,
et , après ce que vous avez entendu , comment osé-je parler? comment daignez- vous m' en tendre ? Avouons-le, on sent la force et l'ascendant de ce rare esprit , soit qu'il prêche de génie et sans préparation, soit qu'il prononce un discours étudié et oratoire , soit qu'il explique ses pensées dansla conversation : toujours maîtrede l'oreille et du cœur de ceux qui l' écoutent, il ne leur permet pas d'envier ni tant d'élévation , ni tant de facilité, de délicatesse, de politesse: on est assez heureux de l'entendre, de sentir ce qu'il dit, et comme il le dit ; on doit être content de soi si l'on emporte ses réflexions et si l'on en profite. Quelle grande acquisition avez-vous faite en cet homme illustre! à qui m'associez- vous !
Je voudrois, messieurs, moins pressé par le temps et par les bienséances qui mettent des bornes à ce discours, pouvoir louer chacun de ceux qui composent cette Académie par des endroits encore plus marqués et par de plus vives expressions. Toutes les sortes de talents que l'on voit répandus parmi les hommes se trouvent partagés entre vous. Veut -on de diserts orateurs , qui aient semé dans la chaire toutes les fleurs de l'éloquence , qui , avec une saine morale , aient employé tous les tours et toutes les finesses de la langue, qui plaisent par un beau choix de paroles, qui fassent aimer les solennités, les temples, qui y fassent courir : qu'on ne les cherche pas ailleurs , ils sont parmi vous. Admire-t-on une vaste et profonde littérature qui aille fouiller dans les archives de l'antiquité pour en retirer des choses ensevelies dans l'oubli, échappées aux esprits les plus curieux, ignorées des autres hommes ; une mémoire, une méthode, une précision à ne pouvoir, dans ces recherches , s'égarer d'une seule année , quelquefois d'un seul jour sur tant de siècles : cette doctrine admirable , vous la possédez ; elle est du moins en quelques-uns de ceux qui forment cette savante assemblée. Si l'on est curieux du don des langues joint au double talent de savoir avec exactitude les choses anciennes et de narrer celles qui sont nouvelles avec autant de simplicité que de vérité , des qualités si rares ne vous manquent pas et sont réunies en un même sujet. Si l'on cherche des hommes habiles, pleins d'esprit et d'expérience, qui, par le privilège de leurs emplois , fassent parler le prince avec dignité et avec justesse ; d'autres qui placent heureusement et avec succès dans les négocia-
LA BRUYERE,
tions les plus délicates les talents qu'ils ont de bien parler et de bien écrire ; d'autres encore qui prêtent leurs soins et leur vigilance aux affaires publiques, après les avoir employés aux judiciaires, toujours avec une égale réputation : tous se trouvent au milieu de vous, et je souffre à ne les pas nommer.
Si vous aimez le savoir joint à l'éloquence, vous n'attendrez pas long-temps; réservez seulement toute votre attention pour celui qui parlera après moi1. Que vous manque- t-il enfin? vous avez des écrivains habiles en l'une et en l'autre oraison ; des poètes en tout genre de poésies, soit morales, soit chrétiennes, soit héroïques , soit galantes et enjouées ; des imitateurs des anciens ; des critiques austères; des esprits fins, délicats, subtils, ingénieux, propres à briller dans les conversations et dans les cercles. Encore une fois, à quels hommes, àquels grands sujets m'associez-vous!
Mais avec qui daignez-vous aujourd'hui me recevoir? après qui vous fais-je ce public remerciment2? Il ne doit pas néanmoins, cet homme si louable et si modeste , appréhender que je le loue : si proche de moi , il auroit autant de facilité que de disposition à m'interrompre. Je vous demanderai plus volontiers, à qui me faites-vous succéder? à un homme qui avoit de la vertu.
Quelquefois, messieurs, il arrive que ceux qui vous doivent les louanges des illustres morts dont ils remplissent la place, hésitent, partagés entre plusieurs choses qui méritent également qu'on les relève : vous aviez choisi en M. l'abbé de la Chambre un homme si pieux , si tendre, si charitable, si louable par le cœur, qui avoit des mœurs si sages et si chrétiennes, qui étoit si touché de religion , si attaché à ses devoirs, qu'une de ses moindres qualités étoit de bien écrire : de solides vertus , qu'on voudroit célébrer , font passer légèrement sur son érudition ou sur son éloquence ; on estime encore plus sa vie et sa conduite que ses ouvrages. Je préfèrerois en effet de prononcer le discours funèbre de celui à qui je succède plutôt que de me borner à un simple éloge de son esprit. Le mérite en lui n'étoit pas une chose acquise , mais un patrimoine, un bien héréditaire; si du moins il
(i) Charpentier, alors directeur <lo l'Académie.
(2) L'abltâ Oignon, r;'(;ule même jour que La Bruyère.
en faut juger par le choix de celui qui avoit H vré son cœur, sa confiance, toute sa personne, à cette famille, qui l'avoit rendue comme votre alliée, puisqu'on peut dire qu'il l'avoit adoptée et qu'il l'avoit mise avec l'Académie Françoise sous sa protection.
Je parle du chancelier Séguier : on s'en souvient comme de l'un des plus grands magis trats que la France ait nourris depuis ses commencements; il a laissé à douter en quoi il excelloit davantage, ou dans les belles-lettres, ou dans les affaires. Il est vrai du moins, et on en convient, qu'il surpassoit en l'un et en l'autre tous ceux de son temps. Homme grave et familier, profond dans les délibérations, quoique doux et facile dans le commerce, il a eu naturellement ce que tant d'autres veulent avoir et ne se donnent pas, ce qu'on n'a point par l'étude et par l'affectation, par les mots graves ou sentencieux, ce qui est plus rare que la science et peut-être que la probité, je veux dire de la dignité ; il ne la devoit point à l'éminence de son poste; au contraire, il l'a ennobli ; iî a été grand et accrédité sans ministère, et on ne voit pas que ceux qui ont su tout réunir en leur personne l'aient effacé.
Vous le perdîtes il y a quelques années, ce grand protecteur; vous jetâtes la vue autour de vous, vous promenâtes vos yeux sur tous ceux qui s'olïroient et qui se trouvoient honorés de vous recevoir, mais le sentiment de votre perte fut tel que, dans les efforts que vous fîtes pour la réparer, vous osâtes penser à celui qui seul pouvoit vous la faire oublier et la tourner à votre gloire. Avec quelle bonté, avec quelle humanité ce magnanime prince vous a-t-il reçus! n'en soyons pas surpris; c'est son caractère, le même, messieurs, que l'on voit éclater dans toutes les actions de sa belle vie, mais que les surprenantes révolutions arrivées dans un royaume voisin et allié de la France ont mis dans le plus beau jour qu'il pouvoit jamais recevoir.
Quelle facilité est la nôtre pour perdre tout d'un coup le sentiment et la mémoire des choses dont nous nous sommes vus le plus fortement imprimés? Souvenons-nous de ces jours tristes que nous avons passés dans l'agitation el dans le trouble; curieux, incertains, quelle fortune auroient courue un grand roi, une grande reine, le prince leur fils, famille au-
DISCOURS
guste, mais malheureuse, que la piété et la religion avoient poussée jusqu'aux dernières épreuves de l'adversité. Hélas! avoient-ils péri sur la mer ou par les mains de leurs ennemis? Nous ne le savions pas -, on s'interrogeoit, on se promettoit réciproquement les premières nouvelles qui viendroient sur un événement si lamentable. Ce n'étoit plus une affaire publique, mais domestique ; on n'en dormoit plus ; on s'éveilloit les uns les autres pour s'annoncer ce qu'on en avoit appris. Et quand ces personnes royales, à qui l'on prenoït tant d'intérêt, eussent pu échapper à la mer ou à leur patrie, éloit-ce assez ? ne falloit-il pas une terre étrangère où ils pussent aborder, un roi également bon et puissant qui pût et qui voulût les recevoir? Je l'ai vue, cette réception, spectacle tendre s'il en fut jamais ! on y versoit des larmes d'admiration et de joie. Ce prince n'a pas plus de grâce lorsqu'à la tète de ses camps et de ses armées il foudroie une ville qui lui résiste, ou qu'il dissipe les troupes 'ennemies du seul bruit de son approche.
S'il soutient cette longue guerre, n'en doutons pas, c'est pour nous donner une paix heureuse ; c'est pour l'avoir à des conditions qui soient justes et qui fassent honneur à la nation, qui ôtent pour toujours à l'ennemi l'espérance de nous troubler par de nouvelles hostilités. Que d'autres publient, exaltent ce que ce grand roi a exécuté, ou par lui-même ou par ses capitaines, durant le cours de ces mouvements dont toute l'Europe est ébranlée; ils ont un sujet vaste et qui les exercera longtemps. Que d'autres augurent, s'ils le peuvent, ce qu'il veut achever dans cette campagne; je ne parle que de son cœur, que de la pureté et de la droiture de ses intentions ; elles sont connues, elles lui échappent ; on le félicite sur des titres d'honneur dont il vient de gratifier quelques grands de son État. Que dit-il? qu'il ne peut être content quand tous ne le sont pas, et qu'il lui est impossible que tous le soient comme il le voudrait. Il sait, messieurs, que la fortune d'un roi est de prendre des villes, de gagner des batailles, de reculer ses frontières, d'être craint de ses ennemis; mais que la gloire du souverain consiste à être aimé de ses peuples, en avoir le cœur et par le cœur tout ce qu'ils possèdent. Provinces éloignées, provinces voisines, ce prince humain et bienfaisant, que les peintres J
et les statuaires nous défigurent, vous tend les bras, vous regarde avec des yeux tendres et pleins de douceur ; c'est là son attitude : il veut voir vos habitants, vos bergers, danser au son d'une flûte champêtre sous les saules et les peupliers, y mêler leurs voix rustiques et chanter les louanges de celui qui, avec la paix et les fruits de la paix, leur aura rendu la joie et la sérénité.
C'est pour arriver à ce comble de ses souhaits, la félicité commune, qu'il se livre aux travaux et aux fatigues d'une guerre pénible, qu'il essuie l'inclémence du ciel et des saisons, qu'il expose sa personne, qu'il risque une vie heureuse : voilà son secret et les vues qui le font agir; on les pénètre, on les discerne nar les seules qualités de ceux qui sont en place et qui l'aident de leurs conseils. Je ménage. leur modestie ; qu'ils me permettent seulement de remarquer qu'on ne devine point les projets de ce sage prince; qu'on devine au contraire, qu'on nomme les personnes qu'il va placer, et qu'il ne fait que confirmer fa voix du peuple dans le choix qu'il fait de ses ministres. Il ne se décharge pas entièrement sur eux du poids de ses affaires ; lui-même, si je l'ose dire, il est son principal ministre ; toujours appliqué à nos besoins, il n'y a pour lui ni temps de relâche, ni heures privilégiées. Déjà la nuit s'avance; les gardes sont relevées aux avenues de son palais ; les astres brillent au ciel et font leur course ; toute la nature repose, privée du jour, ensevelie dans les ombres ; nous reposons aussi, tandis que ce roi, retiré dans son balustre, veille seul sur nous et sur tout l'État. Tel est, messieurs, le protecteur que vous vous êtes procuré, celui de ses peuples.
Vous m'avez admis dans une compagnie illustrée par une si haute protection; je ne le dissimule pas, j'ai assez estimé cette distinction pour désirer de l'avoir dans toute sa fleur et dans toute son intégrité, je veux dire de la devoir à votre seul choix, et j'ai mis votre choix à tel prix que je n'ai pas osé en blesser, pas même en effleurer fa liberté par une importune sollicitation. J'avois d'ailleurs une juste défiance de moi-même; je sentois de la répugnance à demander d'être préféré à d'autres qui pouvoient être choisis. J'avois cru entre voir, messieurs, une chose que je ne devois avoir aucune peine à croire, que vos inclina
LA BRUYERE.
tions se tournoient ailleurs, sur un sujet digne, sur un homme rempli de vertus, d'esprit et de connoissances, qui étoit tel avant le poste de confiance qu'il occupe et qui seroit tel encore s'il ne l'occupoit plus. Je me sens touché, non de sa déférence, je sais celle que je lui dois, mais de l'amitié qu'il m'a témoignée jusqu'à s'oublier en ma faveur. Un père mène son fils à un spectacle; la foule y est grande, la porte est assiégée ; il est haut et robuste, il fend la presse, et, comme il est près d'entrer, il pousse son fils devant lui, qui, sans cette précaution, ou n'entreroit point, ou entreroit tard. Cette démarche d'avoir supplié quelques-uns de vous, comme il a fait, de détourner vers moi leurs suffrages, qui pouvoient si justement aller à lui, elle est rare, puisque dans ses circonstances elle est unique, et elle ne diminue rie» de
ma reconnoissance envers vous, puisque vos voix seules, toujours libres et arbitraires, donnent une place dans l'Académie Françoise.
Yous me l'avez accordée, messieurs, et de si bonne grâce, avec un consentement si unanime, que je la dois et la veux tenir de votre seule munificence. Il n'y a ni poste, ni crédit, ni richesses, ni titres, ni autorité, ni faveur, qui aient pu vous plier à faire ce choix ; je n'ai rien de toutes ces choses, tout me manque. Un ouvrage qui a eu quelque succès par sa singularité, et dont les fausses, je dis les fausses et malignes applications pouvoient me nuire auprès des personnes moins équitables et moins éclairées que vous, a été toute la médiation que j'ai employée et que vous avez reçue. Quel moyen de me repentir jamais d'avoir écrit ?
FIN M LA BRUYERE,