‹ Choix de moralistes françaisChapitre 436 sur 509 · MOLIÈRE · texte numérisé non relu

MOLIÈRE

Molière me paroît un peu répréhensible d'avoir pris des sujets trop bas. La Bruyère , animé à peu près du même génie, a peint avec la même vérité et la même véhémence que Molière les travers des hommes ; mais je crois que l'on peut trouver plus d'éloquence et plus d'élévation dans ses peintures.

On peut mettre encore ce poète en parallèle avec Racine. L'un et l'autre ont parfaitement connu le cœur de l'homme ; l'un et l'autre se sont attachés à peindre la nature. Racine la saisit dans les passions des grandes âmes; Molière dans l'humeur et les bizarreries des gens du commun. L'un a joué avec un agrément inexplicable les petits sujets; l'autre a traité les grands avec une sagesse et une majesté touchantes. Molière a ce bel avantage que ses dialogues jamais ne languissent : une forte et continuelle imitation des mœurs passionne ses moindres discours. Cependant, à considérer

simplement ces deux auteurs comme poètes, je crois qu'il ne seroit pas juste d'en faire comparaison. Sans parler de la supériorité du genre sublime donné à Racine, on trouve dans Molière tant de négligences et d'expressions bizarres et impropres, qu'il y a peu de poètes, si j'ose le dire, moins corrects et moins purs que lui.

On peut se convaincre de ce que je dis en lisant le poème du Val-de-Gràce, où Molière n'est que poète : on n'est pas toujours satisfait." En ««pensant bien, il parle souvent mal, dit l'il- « lustre archevêque de Cambray, il se sert des « phrases les plus forcées et les moins natu- « relies. Terence dit en quatre mots, avec la «« plus élégante simplicité, ce que celui-ci ne « dit qu'avec une multitude de métaphores qui «« approchent du galimatias. J'aime bien mieux «« sa prose que ses vers1, etc. »

Cependant l'opinion commune est qu'aucun

(1) Le jugement de Fénélon sur Molière nous semble trop intéressant pour que nous puissions nous dispenser de le citer en entier :

(( Il faut avouer que Molière est un grand poète comique. Je ne crains pas de dire qu'il a enfoncé plus avant que Terence dans certains caractères ; il a embrassé une plus grande variété de sujets; il a peint par des traits forts tout ce que nous voyons de déréglé et de ridicule. Terence se borne à représenter des vieillards avares et ombrageux, des jeunes hommes prodigues et étourdis, des courtisanes avides et impudente*, des parasites bas et fiait urs, des esclaves imposteurs et scélérats. O's caractères méritaient sans doute d'être traités suivant les mœurs des Grecs et des Romains. De plus, nous n'avons que six pièces de eu grand auteur. Mais enfin Molière a ouvert un chemin tout nouveau. Encore une fois, je !e trouve grand ; mais ne puis-je pas parler en toute liberté sur ses défauts?

« En pensant bien, il parle souvent mal ; il se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Terence dit en quatre mots, avec la plus élégante simplicité, ce que celui-ci no dit qu'avec une multitude de métaphores qui approchent du galimatias. J'aime bien mieux sa prose que ses vers, etc. Par exemple l' Avare est moins mal écrit que les pièces qui sont en vers. Il est vrai que la^versificalion française l'a gêné ; il est vrai memr qu'il a mieux réussi pour les vers dans YAmpliitryon, où il a pris la liberté de faire des vers irréguliers. Mais, en général , il me parait, jusque dans sa prose, ne parler point assez simplement pour exprimer toutes les passions.

« D'ailleurs il a outré souvent les caractères; il a voulu, par cette liberté, plaire au parterre, frapper les spectateurs les moins délicats, et rendre le ridicule plus sensible. Mais quoiqu'on doive marquer chaque passion dans son plus fort degré et par les traits les plus vifs pour en mieux montrer l'excès et la difformité, on n'a pas besoin de forcer la nature c[ d'abandonner le vraisemblable. Aussi, malgré l'exemple de Piaule, où nous lisons cedo lerliam,le soutiens, contre Molière, qu'un avare qui n'est point fou ne va jamais jusqu'à vouloir

VAUVENARGUES

des auteurs de notre théâtre n'a porté aussi loin son genre que Molière a poussé le sien, et la raison en est, je crois, qu'il est plus naturel que tous les autres.

C'est une leçon importante pour tous ceux qui veulent écrire.

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