‹ Choix de moralistes françaisChapitre 437 sur 509 · V, VI · texte numérisé non relu

V, VI

CORNEILLE et RACINE.

Je dois à la lecture des ouvrages de M. de Voltaire le peu de connoissance que je puis avoir de la poésie. Je lui proposai mes idées lorsque j'eus envie de parler de Corneille et de Racine, et il eut la bonté de me marquer les endroits de Corneille qui méritent le plus d'admiration1, pour répondre à une critique que j'en

regarder dans la troisième main de l'homme qu'il soupçonne de l'avoir volé.

« Un autre défaut de Molière, que beaucoup de gens d'esprit lui pardonnent et que je n'ai garde de lui pardonner, est qu'il a donné un tour gracieux au vice, avec une austérité ridicule et odieuse à la vertu. Je comprends que ses défenseurs ne manqueront pas de dire qu'il a traité avec honneur la vraie probité; qu'il n'a attaqué qu'une vertu chagrine et qu'une hypocrisie détestable; mais, sans entrer dans cette longue discussion, je soutiens que Platon et les autres législateurs de l'antiquité païenne n'auraient jamais admis dans leurs républiques un tel jeu sur les mœurs.

« Enfin , je ne puis m'empêcher de croire , avec M. Despréaux, que Molière, qui peint avec tant de force et de beauté les mœurs de son pays, tombe trop bas quand il imite le badinage de la comédie italienne* : »

Dans ce sac ridicule où Scapin l'enveloppe, Je ne reconnais plus l'auteur du Misanthrope.

Boileau, Art poétique, chant III.

(I) C'est une chose digne d'être remarquée, que ce fut Voltaire qui força en quelque sorte Vauvenargues à admirer Corneille, dont celui-ci avoue lui-même qu'il n'avait pas senti d'abord les beautés. On est môme étonné, en lisant ses lettres à Voltaire, de son aveuglement à cet égard et de la singularité de ses opinions. Elles cédèrent à l'autorité de Voltaire ; mais il n'en revint jamais bien entièrement. On le voit, dans ce parallèle, moins occupé à caractériser Corneille et Racine, qu'à se justifier son extrême prédilection pour ce dernier, dont le genre de beautés était plus conforme à son caractère.

Corneille, à qui il a été donné, comme le dit Vauvenargues, de peindre des vertus austères, dures, inflexibles , devait produire bien moins d'effet que Racine sur l'âme d'un homme tel que Vauvenargues, qui, naturellement doux et facile, mêlant toujours l'indulgence aux sentiments les plus élevés, tempérait encore par l'habitude d'une certaine élégance de mœurs ce que la morale a de plus austère. D'ailleurs, à cette préférence «pour Racine se joignait encore , pour Vauvenargues, le senti-

" OEuvrea de FéuéloD, daus la collection du Panlhéun.

avois faite. Engagé par là à relire ses meilleures tragédies, j'y trouvai sans peine les rares beautés que m'avoit indiquées M. de Voltaire. Je ne m'y étois pas arrêté en lisant autrefois Corneille, refroidi ou prévenu par ses défauts, et né, selon toute apparence, moins sensible au caractère de ses perfections. Cette nouvelle lumière me fit craindre de m'être trompé encore sur Racine et sur les défauts mêmes de Corneille; mais ayant relu l'un et l'autre avecquelque attention, je n'ai pas changé de pensée à cet égard, et voici ce qu'il me semble de ces hommes illustres.

Les héros de Corneille disent souvent de grandes choses sans les inspirer; ceux de Racine les inspirent sans les dire. Les uns parlent, et toujours trop, afin de se faire connoitre; les autres se font connoitre parce qu'ils parlent. Surtout Corneille paroit ignorer que les grands hommes se caractérisent souvent davantage par les choses qu'ils ne disent pas que par celles qu'ils disent.

Lorsque Racine veut peindre Acomat, Osmin l'assure de l'amour des janissaires; ce visir répond :

Quoi! tu crois, cher Osmin, que ma gloire passée Flatte encor leur valeur, et vit dans leur pensée? Crois-tu qu'ils me suivroient encore avec plaisir, Et qu'ils reconnoitroient la voix de leur visir?

Bajazet, acte I , scène I.

On voit dans les deux premiers vers un général disgracié que le souvenir de sa gloire et l'attachement des soldats attendrissent sensiblement; dans les deux derniers, un rebelle qui médite quelque dessein : voilà comme il échappe aux hommes de se caractériser sans en avoir l'intention. On en trouveroit dans Racine beau-

ment de l'injustice qu'on faisait à ce grand poète, que généralement on plaçait encore au-dessous de Corneille. Vauvenargues et Voltaire sont les premiers qui lui aient assigné son véritable rang, et ses admirateurs les plus vifs et les plus sincères sont de l'école de Voltaire, qui ainsi défendait Corneille contre Vauvenargues, et Racine contre les partisans exclusifs de Corneille. C'est surtout à combattre ces derniers que s'attache Vauvenargues dans son parallèle de Corneille et de Racine, ce qui fait qu'il a dû nécessairement relever davantage les beaulés alors moins senties du dernier de ces poètes et les défauts moins avoués de l'autre. « Si l'on trouve, dit-il à la fin de cet article, en parlant des jugements qu'il a portés sur la plupart de nos grands écrivains, si l'on trouve que je relève davantage les défauts des uns que ceux des autres, je déclare que c'est à cause que les uns me sont plus sensibles que les autres , ou pour éviter de rester des choses qui sont trop connues. » S.

REFLEXIONS CRITIQUES

coup d'exemples plus sensibles que celui-ci. On peut voir dans la même tragédie que, lorsque Roxane, blessée des froideurs de Bajazet, en marque son étonnement àAtbalide,etque celleci proteste que ce prince l'aime, Roxane répond brièvement :

Il y va de sa vie, au moins, que je le croie.

Bajazet, acte III , scène G.

Ainsi cette sultane ne s'amuse point à dire : « Je suis d'un caractère lier et violent. J'aime avec jalousie et avec fureur. Je ferai mourir Bajazet s'il me trahit. » Le poète tait ces détails qu'on pénètre assez d'un coup d'œil, et Roxane se trouve caractérisée avec plus de force. Voilà la manière de peindre de Racine; il est rare qu'il s'en écarte, et j'en rapporterois de grands exemples si ses ouvrages étoient moins connus.

Il est vrai qu'il la quitte un peu, par exemple, lorsqu'il met dans la bouche du même Acomat :

Et s'il faut que je meure,

Mourons : moi , cher Osmin , comme un visir ; cl toi ,

Comme le favori d'un homme tel que moi.

Dajazcl, acte IV, scène 7.

Ces paroles ne sont peut-être pas d'un grand homme, mais je les cite parce qu'elles semblent imitées du style de Corneille ; c'est là ce que j'appelle en quelque sorte parler pour se faire connoître et dire de grandes choses sans les inspirer.

Mais écoutons Corneille même et voyons de quelle manière il caractérise ses personnages. C'est le comte qui parle dans le Cid :

Les exemples vivants sont d'un autre pouvoir; Un prince dans un livre apprend mal son devoir. Et qu'a fait, après tout, ce grand nombre d'années, Que ne puisse égaler une de mes journées? Si vous fûtes vaillant, je le suis aujourd'hui; Et ce bras du royaume est le plus ferme appui. Grenade et l'Aragon tremblent quand ce fer brille : Mon nom sert de rempart à toute la Castille; Sans moi vous passeriez bientôt sous d'autres lois, Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois. Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire, Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire. Le prince à mes côtés feroit, dans les combats, L'essai de son courage à l'ombre de mon bras ; Il apprendroit à vaincre en me regardant faire,

Et

Le Cid, acte I , scène G.

Il n'y a peut-être personne aujourd'hui qui ne sente la ridicule ostentation de ces paroles, et je crois qu'elles ont été citées longtemps avant moi. Il faut les pardonner au temps où Corneille a écrit et aux mauvais exemples qui

MOftAl,

l'environnaient. Mais voici d'autres vers qu'on loue encore, et qui, n'étant pas aussi affectés, sont plus propres, par cet endroit, même, à faire illusion. C'est Cornélie, veuve de Pompée, qui parle à César :

César , car le destin, que dans les fers je brave, Me fait ta prisonnière, et non pas ton esclave, Et tu ne prétends pas qu'il m'abatte le cœur Jusqu'à te rendre hommage et te nommer seigneur, ne quelque rude trait qu'il m'ose avoir frappée, Veuve du jeune Crasse, et veuve de Pompée, Fille de Scipion, et pour dire encor plus, Romaine, mon courage est encore au-dessus.

Je te l'ai déjà dit , César, je suis Romaine : Et quoique la captive, un cœur comme le mien, De peur de s'oublier, ne te demande rien. Ordonne; et, sans vouloir qu'il tremble ou s'humilie, Souviens loi seulement que je suis Cornélie.

Pompée, acle III, scène 5.

Et dans un autre endroit où la même Cornélie parle de César, qui punit les meurtriers du grand Pompée :

Tant d'intérêts sont joints à ceux de mon époux ,

Que je ne devrois rien à ce qu'il fait pour nous,

Si, comme par soi-même un grand cœur juge un autre,

Je n'aimois mieux juger sa vertu par la nôtre,

Et croire que nous seuls armons ce combattant

Parce qu'au point qu'il est j'en voudrois faire autant.

Pompée, acte V, scène 1.

« Il me paroît, dit encore Fénélon S qu'on a donné souvent aux Romains un discours trop fastueux... Je ne trouve point de proportion entre l'emphase avec laquelle Auguste parle dans la tragédie de Cinna et la modeste simplicité avec laquelle Suétone le dépeint dans tout le détail de ses mœurs. Tout ce que nous voyons dans Tite-Live, dans Plutarque, dans Cicéron, dans Suétone, nous représente les Romains comme des hommes hautains dans leurs sentiments, mais simples, naturels et modestes dans leurs paroles, etc. »

Cette affectation de grandeur que nous leur prêtons m'a toujours paru le principal défaut de notre théâtre et l'écueil ordinaire des poètes. Je n'ignore pas que la hauteur est en possession d'en imposer à l'esprit humain; mais rien ne décèle plus parfaitement aux esprits fins une hauteur fausse et contrefaite qu'un discours fastueux et emphatique.

11 est aisé d'ailleurs aux moindres poètes de mettre dans la bouche de leurs personnages des paroles lieres. Ce qui est difficile, c'est de leur

(1) Œuvres de Fénélon, Lettres sur l'éloquence, collée liou du Panthéon .

VAUVEN4RGUES.

faire tenir ce langage hautain avec vérité et à propos. C'étoit le talent admirable de Racine, et celui qu'on a le moins remarqué dans ce grand homme. Il y a toujours si peu d'affectation dans ses discours qu'on ne s'aperçoit pas de la hauteur qu'on y rencontre. Ainsi, lorsque Agrippine, arrêtée par l'ordre de Néron et obligée de se justifier, commence par ces mots si simples :

Approchez-vous, Néron, et prenez votre place. Ou veut sur vos soupçons que je vous satisfasse.

Rrilannicus, acte IV, scène 2.

je ne crois pas que beaucoup de personnes fassent attention qu'elle commande en quelque manière à l'empereur de s'approcher et de s'asseoir, elle qui étoit réduite à rendre compte de sa vie, non à son fils, mais à son maître. Si elle eût dit comme Cornélie :

Néron , car !e destin, que dans tes fers je brave, Ne fait ta prisonnière, et non pas ton esclave, Et lu ne prétends pas qu'il m'abatte le cœur Jusqu'à te rendre hommage et te nommer seigneur.

alors je ne doute pas que bien des gens n'eussent applaudi à ces paroles et les eussent trouvées fort élevées.

Corneille est tombé trop souvent dans ce défaut de prendre l'ostentation pour la hauteur et la déclamation pour l'éloquence, et ceux qui se sont aperçus qu'il étoit peu naturel à beaucoup d'égards ont dit pour le justifier qu'il s'étoit attaché à peindre les hommes tels qu'ils dévoient être. Il est donc vrai du moins qu'il ne les a pas peints tels qu'ils étoient; c'est un grand aveu que cela. Corneille a cru donner sans doute à ses héros un caractère supérieur à celui de la nature. Les peintres n'ont pas eu la même présomption. Lorsqu'ils ont voulu peindre les anges, ils ont pris les traits de l'enfance; ils ont rendu cet hommage à la nature, leur riche modèle. C'étoit néanmoins un beau champ pour leur imagination; mais c'est qu'ils éî oient persuadés que l'imagination des hommes, d'ailleurs si féconde en chimères, ne pouvoit donner de la vie à ses propres inventions. Si Corneille eût fait attention que tous les panégyriques étoient froids, il en auroit trouvé la cause en ce que les orateurs vouloient accommoder les hommes à leurs idées, au lieu de former leurs idées sur les hommes.

Mais l'erreur de Corneille ne me surnrend point ; le bon goût n'est qu'un sentiment hn et

fidèle de la belle nature, et n'appartient qu'à ceux qui ont l'esprit naturel. Corneille, né dans un siècle plein d'affectation, ne pouvoit avoir le goût juste; aussi l'a-t-il fait paroître non-seulement dans ses ouvrages, mais encore dans le choix de ses modèles, qu'il a pris chez les Espagnols et les Latins, auteurs pleins d'enflure, dont il a préféré la force gigantesque à la simplicité plus noble et plus touchante des poètes grecs.

De là ses antithèses affectées, ses négligences basses, ses licences continuelles, son obscurité, son emphase, et enfin ces phrases synonymes, où la même pensée est plus remaniée que la division d'un sermon.

De là encore ces disputes opiniâtres qui refroidissent quelquefois les plus fortes scènes, et où l'on croit assister à une thèse publique de philosophie, qui noue les choses pour les dénouer. Les premiers personnages de ses tragédies argumentent alors avec les tournures, les subtilités de l'école, et s'amusent à faire des jeux frivoles de raisonnements et de mots, comme des écoliers ou des légistes. C'est ainsi que Cinna dit :

Que le peuple aux tyrans ne soit plus exposé : S'il eût puni Sylla, César eût moins osé.

Cinna, acte II, scène 1.

car il n'y a personne qui ne prévienne la réponse de Maxime :

Mais la mort de César, que vous trouvez si juste, A servi de prétexte aux cruautés d'Auguste. Voulant nous affranchir, Brute s'est abusé; S'il n'eût puni César, Auguste eût moins osé.

Cinna, acte Iï , scène 2.

Cependant je suis moins choqué de ces subtilités que des grossièretés de quelques scènes. Par exemple, lorsque Horace quitte Curiace, c'est-à-dire dans un dialogue d'ailleurs admirable, Curiace parle ainsi d'abord :

je vous connois encore, et c'est ce qui me tue. Mais cette âpre vertu ne m'étoit point connue : Comme notre malheur, elle est au plus haut point ; Souffrez que je l'admire, et ne l'imite point.

Horace, acte H , scène 3.

Horace, le héros de cette tragédie, lui répond :

Non, non, n'embrassez pas de vertu par contrainte ; Et puisque vous trouvez plus de charme à la plainte, En toute liberté goûtez un bien si doux. Voici venir ma sœur pour se plaindre avec vous.

Horace, acte II , scène 3.

Ici, Corneille veut peindre apparemment une

RÉFLEXIONS CRITIQUES

valeur féroce ; mais la férocité s'exprime-t-ellc ainsi contre un ami et un rival modeste ? La fierté est une passion fort théâtrale; mais elle dégénère en vanité et en petitesse sitôt qu'elle se montre sans qu'on la provoque.

Me permettra-t-on de le dire? Il me semble que l'idée des caractères de Corneille est presque toujours assez grande ; mais l'exécution en est quelquefois bien foible, et le coloris faux ou peu agréable. Quelques-uns des caractères de Racine peuvent bien manquer de grandeur dans le dessein ; mais les expressions sont toujours de main de maître et puisées dans la vérité et la nature. J'ai cru remarquer encore qu'on ne trouvoit guère dans les personnages de Corneille de ces traits simples qui annoncent une grande étendue d'esprit. Ces traits se rencontrent en foule dans Roxane, dans Agrippine, Joad, Acomat, Athalie.

Je ne puis cacher ma pensée : il étoit donné à Corneille de peindre des vertus austères, dures et inflexibles; mais il appartient à Racine de caractériser les esprits supérieurs, et de les caractériser sans raisonnements et sans maximes, par la seule nécessité où naissent les grands hommes d'imprimer leur caractère dans leurs expressions. Joad ne se montre jamais avec plus d'avantage que lorsqu'il parle avec une simplicité majestueuse et tendre au petit Joas, et qu'il semble cacher tout son esprit pour se proportionner à cet enfant ; de même Athalie. Corneille, au contraire, se guindé souvent pour élever ses personnages ; et on est étonné que le même pinceau ait caractérisé quelquefois l'héroïsme avec des traits si naturels et si énergiques.

Que dirai-je encore de la pesanteur qu'il donne quelquefois aux plus grands hommes? Auguste, en parlant à Cinna, fait d'abord un exorde de rhéteur. Remarquez que je prends l'exemple de tous ses défauts dans les scènes les plus admirées.

Prends un siège, Cinna, prends ; et sur toute chose Observe exactement la loi que je t'impose; Prête, sans me troubler, l'oreille à mes discours; D'aucun mot , d'aucun cri n'en interromps le cours ; Tiens ta langue captive; et si ce grand silence A ton émotion fait trop de violence, Tu pourras me répondre après tout à loisir : Sur ce point seulement contente mon désir.

Cinna, acte V, scène I.

De combien la simplicité d'Agrippine, dans

Britannicus, est-elle plus noble et plus naturelle?

Approchez-vous, Néron, et prenez votre place. On veut sur -vos soupçons que je vous satisfasse.

Britannirus, acte IV, scène 2.

Cependant, lorsqu'on fait le parallèle de ces doux poètes, il semble qu'on ne convienne de l'art de Racine que pour donner à Corneille l'avantage du génie. Qu'on emploie cette distinction pour marquer le caractère d'un faiseur de phrases, je la trouverai raisonnable ; mais lorsqu'on parle de l'art de Racine, l'art qui met toutes les choses à leur place, qui caractérise les hommes, leurs passions, leurs mœurs, leur génie ; qui chasse les obscurités, les superfluités, les faux brillants ; qui peint la nature avec feu, avec sublimité et avec grâce; que peut-on penser d'un tel art, si ce n'est qu'il est le génie des hommes extraordinaires, et l'original même de ces règles que les écrivains sans génie embrassent avec tant de zèle et avec si peu de succès? Qu'est-ce, dans la Mort de César1, que l'art des harangues d'Antoine, si ce n'est le génie d'un esprit supérieur et celui de la vraie éloquence?

C'est le défaut trop fréquent de cet art qui gâte les plus beaux ouvrages de Corneille. Je ne dis pas que la plupart de ses tragédies ne soient très bien imaginées et très bien conduites. Je crois même qu'il a connu mieux que personne l'art des situations et des contrastes. Mais l'art des expressions et l'art des vers, qu'il a si souvent négligés ou pris à faux, déparent ses autres beautés. Il paroît avoir ignoré que, pour être lu avec plaisir, ou même pour faire illusion à tout le monde dans la représentation d'un poème dramatique, il falloit, par une éloquence continue, soutenir l'attention des spectateurs, qui se relâche et se rebute nécessairement quand les détails sont négligés. Il y a long-temps qu'on a dit que l'expression étoit la principale partie de tout ouvrage écrit en vers. C'est le sentiment des grands maîtres, qu'il n'est pas besoin de justifier. Chacun sait ce qu'on souffre, je ne dis pas à lire de mauvais vers, mais même à entendre, mal réciter un bon poème. Si l'emphase d'un comédien détruit le charme naturel de la poésie, comment l'emphase même du poète ou l'impropriété de ses expressions ne dégoûteroient-elles pas les es-

i rragédie de. Voltaire,

VAUVENARGUES

prits justes de sa fiction et de ses idées?

Racine n'est pas sans défauts. Il a mis quelquefois dans ses ouvrages un amour foible qui fait languir son action. Il n'a pas conçu assez fortement la tragédie. Il n'a point assez fait agir ses personnages. On ne remarque pas dans ses écrits autant d'énergie que d'élévation, ni autant de hardiesse que d'égalité. Plus savant encore à faire naître la pitié que la terreur, et l'admiration que l'étonnement, il n'a pu atteindre au tragique de quelques poètes. Nul homme n'a eu en partage tous les dons. Si d'ailleurs on veut être juste, on avouera que personne ne donna jamais au théâtre plus de pompe, n'éleva plus haut la parole et n'y versa plus de douceur. Qu'on examine ses ouvrages sans prévention: quelle facilité! quelle abondance! quelle poésie! quelle imagination dans l'expression! Qui créa jamais une langue ou plus magnifique, ou plus simple, ou plus variée, ou plus noble, ou plus harmonieuse et plus touchante? Qui mit jamais autant de vérité dans ses dialogues, dans ses images, dans ses caractères, dans l'expression des passions? Seroit-il trop hardi de dire que c'est le plus beau génie que la France ait eu, et le plus éloquent de ses poètes?

Corneille a trouvé le théâtre vide et a eu l'avantage de former le goût de son siècle sur son caractère. Racine a paru après lui et a partagé les esprits. S'il eût été possible de changer cet ordre, peut-être qu'on auroit jugé de l'un et de l'autre fort différemment.

Oui, dit-on; mais Corneille est venu le premier, et il a créé le théâtre. Je ne puis souscrire à cela. Corneille avoit de grands modèles parmi les anciens ; Racine ne l'a point suivi; personne n'a pris une route, je ne dis pas plus différente, mais plus opposée-, personne n'est plus original à meilleur titre. Si Corneille a droit de prétendre à la gloire des inventeurs, on ne peut l'ôter à Racine. Mais si l'un et Paui: tre ont eu des maîtres, lequel a choisi les meilleurs et les a le mieux imités?

On reproche à Racine de n'avoir pas donné à ses héros le caractère de leur siècle et de leur nation ; mais les grands hommes sont de tous les âges et de tous les pays. On rendroit le vicomte de Turenne et le cardinal de Richelieu méconnoissables en leur donnant le caractère de leur siècle. Les âmes véritablement grandes

ne sont telles que parce qu'elles se trouvent en quelque manière supérieures à l'éducation et aux coutumes. Je sais qu'elles retiennent toujours quelque chose de l'un et de l'autre; mais le poète peut négliger ces bagatelles, qui ne touchent pas plus au fond du caractère que la coiffure et l'habit du comédien, pour ne s'attacher qu'à peindre vivement les traits d'une nature forte et éclairée, et ce génie élevé qui appartient également à tous les peuples. Je ne vois point d'ailleurs que Racine ait manqué à ces prétendues bienséances du théâtre. Ne parlons pas des tragédies foibles de ce grand poète, Alexandre, la Thébaïde, Bérénice, Ésther, dans lesquelles on pourroit citer encore de grandes beautés. Ce n'est point par les essais d'un auteur et par le plus petit nombre de ses ouvrages qu'on doit en juger, mais par le plus grand nombre de ses ouvrages et par ses chefs-d'œuvre. Qu'on observe cette règle avec Racine, et qu'on examine ensuite ses écrits. Dira-t-on qu'Acomat, Roxane, Joad, Athalie, Mithridate, Néron, Agrippine, Burrhus, Narcisse, Clytemnestre, Agamemnon, etc. , n'aient pas le caractère de leur siècle et celui que les historiens leur ont donné? Parce que Bajazet et Xipharès ressemblent à Britannicus, parce qu'ils ont un caractère foible pour le théâtre, quoique naturel, sera-t-on fondé à prétendre que Racine n'ait pas su caractériser les hommes, lui dont le talent éminent étoit de les peindre avec vérité et avec noblesse?

Bajazet, Xipharès, Britannicus, caractères si critiqués, ont la douceur et la délicatesse de nos mœurs, qualités qui ont pu se rencontrer chez d'autres hommes et n'en ont pas le ridicule, comme on l'insinue. Mais je veux qu'ils soient plus foibles qu'ils ne me paroissent ; quelle tragédie a-t-on vue où tous les personnages fussent de la même force? Cela ne se peut ; Mathan et Abner sont peu considérables dans Athalie, et cela n'est pas un défaut, mais privation d'une beauté plus achevée. Que voit-on d'ailleurs de plus sublime que toute cette tragédie?

Que reprocher donc à Racine? d'avoir mis quelquefois dans ses ouvrages un amour foible, tel peut-être qu'il est déplacé au théâtre? Je l'avoue ; mais ceux qui se fondent là-dessus pour bannir de la scène une passion si générale et si violente passent, ce me semble, dans un autre excès.

RÉFEXIONS CRITIQUES.

Les grands hommes sont grands dans leurs amours et ne sont jamais plus aimables. L'amour est le caractère le plus tendre de l'humanité, et l'humanité est le charme et la perfection de la nature.

Je reviens encore à Corneille afin de finir ce discours. Je crois qu'il a mieux connu que Racine le pouvoir des situations et des contrastes. Ses meilleures tragédies, toujours fort au-dessous, par l'expression, de celles de son rival, sont moins agréables à lire, mais plus intéressantes quelquefois dans la représentation, soit par le choc des caractères, soit par l'art des situations, soit par la grandeur des intérêts. Moins intelligent que Racine, il concevoit peutêtre moins profondément, mais plus fortement ses sujets. Il n'étoit ni si grand poète ni si éloquent, mais il s'exprimoit quelquefois avec une grande énergie. Personne n'a des traits plus élevés et plus hardis ; personne n'a laissé l'idée d'un dialogue si serré et si véhément -, personne n'a peint avec le même bonheur l'inflexibilité et la force d'esprit qui naissent de la vertu. De ces disputes mêmes que je lui reproche sortent quelquefois des éclairs qui laissent l'esprit étonné, et des combats qui véritablement élè vent l'âme ; et enfin, quoiqu'il lui arrive con tinuellement de s'écarter de la nature, on est obligé d'avouer qu'il la peint naïvement et bien fortement dans quelques endroits ; et c'est uniquement dans ces morceaux naturels qu'il est admirable. Voilà ce qu'il me semble qu'on peut dire sans partialité de ses talents ; mais lorsqu'on a rendu justice à son génie, qui a surmonté si souvent le goût barbare de son siècle, on ne peut s'empêcher de rejeter, dans ses ouvrages, ce qu'ils retiennent de ce mauvais goût et ce qui serviroit à le perpétuer dans les admirateurs trop passionnés de ce grand maître.

Les gens du métier sont plus indulgents que les autres à ces défauts, parce qu'ils ne regardent qu'aux traits originaux de leurs modèles, et qu'ils connoissent mieux le prix de l'invention et du génie. Mais le reste des hommes juge des ouvrages tels qu'ils sont, sans égard pour le temps et pour les auteurs ; et je crois qu'il seroit à désirer que les gens de lettres voulussent bien séparer les défauts des plus grands hommes de leurs perfections ; car, si l'on confond leurs beautés avec leurs fautes par une admiration superstitieuse, il pourra bien arri-

ver que les jeunes gens imiteront les défauts de leurs maîtres, qui sont aisés à imiter, et n'atteindront jamais à leur génie.

Pour moi, quand je fais la critique de tant d'hommes illustres, mon objet est de prendre des idées plus justes de leur caractère.

Je ne crois pas qu'on puisse raisonnablement me reprocher cette hardiesse ; la nature a donné aux grands hommes de faire, et laissé aux autres de juger.

Si l'on trouve que je relève davantage les défauts des uns que ceux des autres, je déclare que c'est à cause que les uns me sont plus sensibles que les autres, ou pour éviter de répéter des choses qui sont trop connues.

Pour finir, et marquer chacun de ces poètes parce qu'ils ont eu de plus propre, je dirai: que Corneille a éminemment la force, Boileau la justesse, La Fontaine la naïveté, Chaulieu les grâces et l'ingénieux, Molière les saillies et la vive imitation des mœurs, Racine la dignité et l'éloquence.

Ils n'ont pas ces avantages à l'exclusion les uns des autres ; il les ont seulement dans un degré plus éminent, avec une infinité d'autres perfections que chacun y peut remarquer.

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