‹ Choix de moralistes françaisChapitre 447 sur 509 · CXLI1I · texte numérisé non relu

CXLI1I

La pensée de la mort nous trompe, car elle nous fait oublier de vivre.

Je dis quelquefois en moi-même : «La vie est trop courte pourmériter que je m'en inquiète;» mais si quelque importun me rend visite et qu'il m'empêche de sortir et de m'habiller, je perds patience et je ne puis supporter de m'ennuyer une demi-heure.

La plus fausse de toutes les philosophies est celle qui, sous prétexte d'affranchir les hommes des embarras des passions , leur conseille l'oisiveté, l'abandon et l'oubli d'eux-mêmes.

Si toute notre prévoyance ne peut rendre notre vie heureuse, combien moins notre nonchalance !

Personne ne dit le matin : «Un jour est bientôt passé, attendons la nuit;» au contraire, on rêve la veille à ce que l'on fera le lendemain. On serait bien marri de passer un seul jour à la merci du temps et des fâcheux. On n'oseroit laisser au hasard la disposition de quelques heures ; et on a raison ; car qui peut se promettre de passer une heure sans ennui, s'il ne prend soin de remplir à son gré ce court espace? Mais ce qu'on n'oseroit se promettre pour une heure, on se le promet quelquefois pour toute la vie, et l'on dit : « Nous sommes bien fous de nous tant inquiéter de l'avenir;» c'est-à-dire: Nous sommes bien fous de ne pas commettre au hasard nos destinées, et de pourvoir à l'intervalle qui est entre nous et la mort.

CXLYIII.

Ni le dégoût est une marque de santé, ni l'appétit est une maladie; mais tout au contraire. Ainsi pense-t-on sur le corps. Mais on juge de l'âme sur d'autres principes : on suppose qu'une âme forte est celle qui est exempte de passions ; et comme la jeunesse est ardente et plus active que le dernier âge, on la regarde comme un temps de fièvre, et on place la force de l'homme dans sa décadence.

L'esprit est l'œil de l'âme, non sa force; sa force est dans le cœur, c'est-à-dire dans les passions. La raison la plus éclairée ne donne pas d'agir et de vouloir. Suffit-il d'avoir la vue bonne pour marcher? ne faut-il pas encore avoir des pieds et la volonté avec la puissance de les remuer?

La raison et le sentiment se conseillent et se suppléent tour à tour. Quiconque ne consulte qu'un des deux et renonce à l'autre, se prive inconsidérément d'une partie des secours qui nous ont été accordés pour nous conduire.

Nous devons peut-être aux passions les plus grands avantages de l'esprit.

Si les hommes n'avoient pas aimé la gloire, ils n'avoient ni assez d'esprit ni assez de vertu pour la mériter.

Aurions-nous cultivé les arts sans les passions? et la réflexion toute seule nous auroitelle fait connoître nos ressources, nos besoins et notre industrie?

Les passions ont appris aux hommes la rai-

son.

Dans l'enfance de tous les peuples, comme dans celle des particuliers, le sentiment a toujours précédé la réflexion et en a été le premier maître.

Qui considérera la vie d'un seul homme y trouvera toute l'histoire du genre humain, que la science et l'expérience n'ont pu rendre bon.

S'il est vrai qu'on ne peut anéantir le vice, la science de ceux qui gouvernent est de le faire concourir au bien public.

Les jeunes gens souffrent moins de leurs fautes que de la prudence des vieillards.

ViVUVENARGUES.

eux.

Les conseils de la vieillesse éclairent sans échauffer, comme le soleil de l'hiver.

Le prétexte ordinaire de ceux qui font le malheur des autres est qu'ils veulent leur hien.

11 est juste d'exiger des hommes qu'ils fassent, par déférence pour nos conseils, ce qu'ils ne veulent pas faire pour eux-mêmes.

Il faut permettre aux hommes de faire de grandes fautes contre eux-mêmes, pour éviter un plus grand mal, la servitude.

CLXïII.

Quiconque est plus sévère que les lois est un tyran.

Ce qui n'offense pas la société n'est pas du ressort de la justice.

C'est entreprendre sur la clémence de Dieu, de punir sans nécessité.

La morale austère anéantit la vigueur de l'esprit, comme les enfants d'Esculape détruisent Le corps pour détruire un vice du sang souvent imaginaire.

CLxyii.

La clémence vaut mieux que la justice.

Nous blâmons heaucoup les malheureux des moindres fautes, et les plaignons peu des plus grands malheurs.

Nous réservons notre indulgence pour les parfaits.

On ne plaint pas un homme d'être un sot, et peut-être qu'on a raison ; mais il est fort plaisant d'imaginer que c'est sa faute.

Nul homme n'est foible par choix.

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