‹ Choix de moralistes françaisChapitre 454 sur 509 · CCXLVIII · texte numérisé non relu

CCXLVIII

La nécessité modère plus de peines que la raison.

La nécessité empoisonne les maux qu'elle ne peut guérir.

(i) Ce que Vauvenargues dit ici des zélés, au n° 540 il le dit des dévots.

Les favoris de la fortune ou de la gloire, mal • ' heureux à nos yeux, ne nous détournent point de l'ambition.

La patience est l'art d'espérer.

Le désespoir comble non-seulement notre misère, mais notre foiblesse.

Ni les dons, ni les coups de la fortune n'égalent ceux de la nature, qui la passe en rigueur comme en bonté.

Les biens et les maux extrêmes ne se font pas sentir aux âmes médiocres.

Il y a peut-être plus d'esprits légers dans ce qu'on appelle le monde que dans les conditions moins fortunées.

CCLYI.

Les gens du monde ne s'entretiennent pas de si petites choses que le peuple ; mais le peuple ne s'occupe pas de choses si frivoles que les gens du monde.

On trouve dans l'histoire de grands personnages que la volupté ou l'amour ont gouvernés ; elle n'en rappelle pas à ma mémoire qui aient été galants. Ce qui fait le mérite essentiel de quelques hommes ne peut même subsister dans quelques autres comme un foible.

Nous courons quelquefoisles hommes qui nous ont imposé par leurs dehors, comme de jeunes gens qui suivent amoureusement un masque, le prenant pour la plus belle femme du monde, et qui le harcèlent jusqu'à ce qu'ils l'obligent de se découvrir et de leur faire voir qu'il est un petit homme avec de la barbe et un visage noir.

Le sot s'assoupit et fait la sieste en bonne compagnie, comme un homme que la curiosii.é a tiré de son élément, et qui ne peut ni respire) ni vivre dans un air subtil.

VAUVENARGUES

Le sot est comme le peuple, qui se croit ri- |"*he de peu.

lorsqu'on ne veut rien perdre ni cacher de son esprit, on en diminue d'ordinaire la réputation.

Des auteurs subl'T.Ga n'ont pas négligé de primer encore par les agréments, flattés de remplir l'intervalle de ces deux extrêmes, et d'embrasser toute la sphère de l'esprit humain. Le public, au lieu d'applaudir à l'universalité de leurs talents, a cru qu'ils étoient incapables de se soutenir dans l'héroïque; et on n'ose les égaler à ces grands hommes qui, s'étant renfermés dans un seul et beau caractère, paroissent avoir dédaigné de dire tout ce qu'ils ont tu, et abandonné aux génies subalternes les talents médiocres.

Ce qui paroît aux uns étendue d'esprit n'est, aux yeux des autres, que mémoire et légèreté.

Il est aisé de critiquer un auteur, mais il est difficile de l'apprécier.

Je n'ôte rien à l'illustre Racine, le plus sage et le plus élégant des poètes, pour n'avoir pas traité beaucoup de choses qu'il eût embellies, content d'avoir montré dans un seul genre la richesse et la sublimité de son esprit. Mais je me sens forcé de respecter un génie hardi et fécond, élevé, pénétrant, facile, infatigable 5 aussi ingénieux et aussi aimable dans les ouvrages de pur agrément, que vrai et pathétique dans les autres ; d'une vaste imagination, qui a embrassé et pénétré rapidement toute l'économie des choses humaines ; à qui ni les sciences abstraites, ni les arts, ni la politique, ni les mœurs des peuples , ni leurs opinions , ni leur histoire, ni leurs langues même, n'ont pu échapper; illustre, en sortant de l'enfance, par la grandeur et par la force de sa poésie féconde en pensées, et bientôt après par les charmes et par le caractère original et plein de raison de sa prose ; philosopheet peintre sublime, quiaseméavec éclat dans ses écrits tout ce qu'il y a do grand

dans l'esprit des hommes ; qui a représenté les passions avec des traits de feu et de lumière, et enrichi le théâtre de nouvelles grâces ; savant à imiter le caractère et à saisir l'esprit des bons ouvrages de chaque nation par l'extrême étendue de son génie, mais n'imitant rien, d'ordinaire, qu'il ne l'embellisse; éclatant jusque dans les fautes qu'on a cru remarquer dans ses écrits, et tel que, malgré leurs défauts et malgré les efforts de la critique, il a occupé sans relâche de ses veilles ses amis et ses ennemis, et porté chez les étrangers, dès sa jeunesse, la réputation de nos lettres, dont il a reculé toutes les bornes.

Si on ne regarde que certains ouvrages des meilleurs auteurs, on sera tenté de les mépriser. Pour les apprécier avec justice, il faut tout lire.

Une faut point juger des hommes parce qu'ils ignorent, mais par ce qu'ils savent, et par la manière dont ils le savent1.

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