‹ Choix de moralistes françaisChapitre 46 sur 509 · LIVRE i, CHAR XIV · texte numérisé non relu

LIVRE i, CHAR XIV

ennemy ou particulier ou de party contraire, il n'y a rien de bon. Tellement que nous faisons honte à nostre jugement, pour assouvir nos passions. Mais cccy va bien encore plus loing, caria pluspartdes impietés, hérésies, erreurs en la créance et religion, si nous y regardons bien, est née de la mauvaise et corrompue volonté, d'une passion violente et volupté, qui puis attire à soy l'entendement mesme : seditpopulus manducare et libère, etc. Quod vult , non quod est, crédit qui cupit errarei : tellement que ce qui se faisoit au commencement avec quelque scrupule et double a esté puis tenu et maintenu pour une vérité et révélation du ciel : ce qui estoit seulement en la sensualité a prins place au plus haut de l'entendement : ce qui n'estoit que passion et volupté a esté l'aict créance religieuse et article de foy, tant est forte et dangereuse la contagion des facultés de l'ame entre elles. Voylà trois causes externes des fautes et mescomptes de l'esprit, jugement et entendement humain 5 le corps, mesmement la teste malade, ou blessée, ou mal faicte : le monde avec ses opinions anticipées et suppositions ; le mauvais estât des autres facultés de l'ame raisonnable, qui luy sont toutes inférieures. Les premiers defaillans sont pitoyables, et aucuns d'iceux sont curables, les autres non -, les seconds sont excusables et pardonnables ; les troisiesmes sont accusables et punissables, qui souffrent un tel desordre chez eux, que ceux qui dévoient recevoir la loy entreprennent de la donner.

Il y a d'autres défauts qui lui sont plus naturels et internes, car ils nayssent de luy et dedans luy : le plus grand et la racine de tous les autres est l'orgueil et la présomption ( première et originelle faute du monde, peste de tout esprit, et cause de tous maux) par laquelle l'on est tant content de soy, l'on ne veut céder à autruy, l'on desdaigne ses advis, l'on se repose en ses opinions, et l'on entreprend de juger et condamner les autres, et encore celles que l'on n'entend pas. L'on dict bien vray que le plus beau et heureux partage que Dieu aye faict est du jugement-, car chascun se contente du sien et en pense avoir assez. Or ceste maladie vient de la mescognoissance de soy : nous ne

(1) Le peuple cesse de boire et de manger, etc. Ad Corinthios, c. 10. v. 7. Celui qui veut errer croit ce qu'il souhaite, cl hou ce qui CSl. Exode, c: 52, v. 6,

sentons jamais assez au vray la foiblesse de nostre esprit : ainsi la plus grande maladie de l'esprit c'est l'ignorance, non pas des arts et sciences et de ce qui est dedans les livres, mais de soy-mesme, à cause de quoy ce premier livre a esté faict.

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